Texas Forever, de James Lee Burke

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Remember the Alamo

“On n’a pas le choix, nous autres: on doit rester en mouvement pour pas qu’on nous mette une chaîne à la jambe. Et ça, c’est valable partout. Quand cette révolution sera terminée, le Texas sera comme n’importe quel État des États-Unis. Il y aura une loi pour tout et une paire de menottes pour aller avec.”

Louisiane, milieu des années 1830. Son Holland, gamin descendu de ses lointaines montagnes du Cumberland, Tennessee, en quête de sa bonne fortune, n’aura décidément pas eu l’occasion de goûter aux charmes de la Big Easy: sitôt arrivé à La Nouvelle-Orléans, “ce reste d’Europe où des hommes qui ne parlaient même pas l’anglais s’en mettaient plein les poches en spéculant sur le coton”, il est arrêté par des officiers de police français et, pour un vol qu’il n’a pas commis, condamné à 10 ans d’emprisonnement dans un camp pénitentiaire perdu au fin fond d’un bayou, tenu d’une main de fer par les frères Emile et Alcide Landry. Ne rêvant que de s’échapper, il se lie bientôt d’amitié avec un autre détenu, Hugh Allison, ancien brigand, briscard, aventurier coincé à vie dans cet enfer; ce dernier prend Son sous son aile, et lui promet qu’ils s’enfuiront dès qu’une occasion se présentera. Un jour, alors qu’ils triment au labeur sous la seule surveillance de l’un des frères Landry, ils blessent gravement leur gardien par mégarde. Décidant que cet accident sera leur seule chance de reprendre leur liberté, ils achèvent la besogne en tuant Alcide, puis volent son cheval et prennent la fuite, direction plein ouest. Là-bas, au-delà de la Sabine River, s’étend le pays du Texas, terre revendiquée par le Mexique, où les américains et ceux des États de l’Union ne devraient plus pouvoir les rattraper.

Sabine River below Toledo Bend Dam Spillway

La Sabine River, frontière entre la Louisiane et le Texas (photo toledo-bend)

Une fois la frontière traversée, Son et Hugh rencontrent une petite tribu d’Indiens Choctaws, qui va les héberger pour quelques temps. Ceux-ci, des nomades commerçants, qui auront vite fait de leur échanger une squaw contre quelques objets, leur apprennent que la région traverse une période de grands troubles; les voyageurs avec qui ils marchandent ne sont plus que des soldats, mexicains ou texians, des anglos venus agrandir les rangs de l’une ou l’autre armée, alors qu’une guerre semble se préparer. Les fermiers américains venus coloniser le Texas avaient toujours été plus ou moins tolérés par l’autorité du Mexique, qui y trouvait son compte au vu du nécessaire besoin de peupler les terres, de “civiliser” le territoire contre les hordes sauvages de Comanches et d’Apaches. Mais aujourd’hui, les étrangers se sont regroupés, et manifestent clairement leur volonté de s’emparer du Texas, pour en faire une république indépendante. Sous les ordres du général Sam Houston, de Jim Bowie ou de Davy Crockett, les miliciens en armes n’attendent qu’un seul prétexte pour se lancer dans le combat. Alors que les deux échappés découvrent que leur tête à été mise à prix, et que des chasseurs de primes sont à leur trousses, ils n’ont bientôt plus d’autre choix que de tenter de rejoindre l’un ou l’autre de ces bataillons. S’ils parviennent à retrouver la trace de Jim Bowie, que Hugh a bien connu dans sa tumultueuse jeunesse, ils seront peut-être finalement protégés par les événements qui se profilent. On dit que Bowie et ses hommes se sont emparés de la ville de Bexar (l’ancienne San Antonio), et qu’ils ont fait de la petite mission d’Alamo une forteresse improvisée. Dernière lueur dans la nuit de leur fuite éperdue, c’est donc là-bas, à Fort Alamo, que Son et Hugh, maintenant accompagnés de Sana l’Indienne taciturne, iront peut-être trouver leur salut.

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Fort Alamo, autour de 1850 (photographe inconnu)

Texas Forever, dont le titre français rappelle l’exclamation que prononçait Sam Houston lorsqu’il engageait des hommes dans son armée, est d’abord un excellent western, au rythme soutenu et aux personnages hauts en couleur, reposant principalement sur l’opposition complémentaire entre les deux principaux caractères que sont Son Holland, sorte de kid droit et parfois très maladroit, et Hugh Allison, le vieux loup rusé qui a déjà tout vu, potache, foireur mais bon compagnon. Leur cavalcade impose donc l’avancée rapide de l’intrigue, respectant l’esprit du roman d’aventures, et suffit à elle seule à susciter une grande part de l’intérêt de lecture. En un mot, c’est un bouquin qui se dévore. Ajouté à cela, c’est tout le contexte historique, soit la mise en valeur d’un événement aussi important et fascinant de l’Histoire américaine, qui rend l’expérience vraiment jouissive. La guerre d’indépendance du Texas, et surtout Fort Alamo, c’est l’un des mythes qui a nourri les fondations d’une nation, c’est le drame, devenu légende, qui s’inscrit dans les gènes et qui fait dire “Souvenez-vous d’Alamo”, en guise de représailles, pour la victoire définitive, ou en mémoire des combattants perdus érigés en héros, autant qu’il rappelle, sentimentalement, nos bons souvenirs de spectateurs ou de lecteurs amoureux de la culture populaire. Symbole, mémorial, et récit. J’ai lu quelque part – il faudrait que je retrouve – que les États-Unis avaient été capables de créer leur propre mythologie, au regard pourtant de si peu de temps dans l’Histoire: pays aux sangs neufs, nourri de tant de cultures autant que débarrassé des images des lointains passés. Nouveaux mythes de la Frontière, mythes de la Conquête, figures héroïques ou damnées sur lesquelles une nouvelle Histoire est née, passée dans l’inconscient collectif, grâce aux récits et aux symboles justement. Et l’image de cette petite forteresse, résistant vaillamment aux assauts, face aux lugubres sons des trompettes ennemies, en fait incontestablement partie. Texas Forever, sorte de one-shot dans la bibliographie de James Lee Burke, qui se consacre plutôt aux policiers contemporains avec sa série des Dave Robicheaux, est une de ces merveilleuses petites pépites, sorties de nulle part, à découvrir de toute urgence car c’est un vrai plaisir.

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James Lee Burke (crédits photos inconnus de moi)

Texas Forever ( Two for Texas -1989)

James Lee Burke / Editions Rivages, 2013; Editions Rivages poche, 2014

traduit par Olivier Deparis

The Goddam Gallows: 7 Devils (2011)

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Le fils, de Philipp Meyer

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There will be Blood

“Pour revenir à l’assassinat de JFK, ça ne l’avait pas surprise. Il y avait alors des Texans encore vivants qui avaient vu leurs parents se faire scalper par les Indiens. La terre avait soif. Quelque chose de primitif y réclamait son dû. (…) Le sang qui coulait à travers les siècles pouvait bien remplir toutes les rivières et tous les océans, en dépit de l’immense boucherie, la vie demeurait.”

Il y a cette grande question, qui interroge l’héritage qu’a pu laisser aux générations suivantes cette époque mythique de la Conquête de l’Ouest, et ce que l’on a bien pu en retenir, de cette Histoire, au-delà du folklore et de la légende, contée par les vainqueurs. À travers un roman d’une densité extraordinaire, un roman-fleuve s’il en est, brassant époques et personnages, destinées personnelles et perpétuelle naissance d’une nation, Philipp Meyer réinvente le western en l’ancrant dans la pleine chronologie de son épopée. Depuis le temps des patriarches, de ces premiers colons et pères fondateurs de nouvelles dynasties, jusqu’à leurs descendants et légataires, qui sont nos contemporains, potentiels héritiers tant de la mémoire que de la terre, l’auteur parvient à tisser le motif d’une toile immense, animée et vivante, tendue et souvent violente, retraçant le parcours d’une famille texane lancée sur la piste chaotique de sa bonne fortune.

Filiation, ramification. L’arbre de vie est ainsi planté en amont du texte à venir, proposant au lecteur de contempler l’étendue de ce que le roman aura à offrir: une page pleine couvrant 7 générations de la famille McCullough, immigrés débarqués au Texas dans les années 1830 depuis l’Europe abandonnée, remontant le courant sanguin jusqu’à leurs fils lointains, nés à la fin des années 1970. Parmi les quelques 24 personnages évoqués, seuls 3 d’entre eux prendront pleinement part à la narration. Il y a d’abord Eli, le premier d’entre eux à naitre en Amérique, et considéré comme la pierre angulaire de cette saga. Né le 2 mars 1836, le jour de la proclamation d’Indépendance de l’éphémère République du Texas, il fait d’abord partie, gamin, de ces pionniers qui ont franchi la rivière Pedernales pour s’enfoncer vers l’ouest, en territoire indien, à la recherche de domaines cultivables. Un raid de guerriers Comanches viendra pourtant briser le premier rêve des McCullough; alors que sa famille est massacrée et que leur ferme est pillée, brûlée, Eli est kidnappé et se retrouve captif de la tribu. Il finira par être adopté par l’un de ses chefs, Toshaway, qui entreprendra de le rééduquer selon les coutumes indiennes, et passera avec eux plusieurs années, devenant un membre à part entière de ce fier clan de Comanches Kotsotekas, maîtres des Sierras et gardiens de la Frontière. Mais les combats de plus en plus inégaux contre les colonisateurs, autant anglos que mexicains, les maladies qu’ils véhiculent, la lente mais inexorable réduction des terrains de chasse et la raréfaction du gibier auront bientôt raison d’eux, et Eli, impuissant face à l’extermination des siens, n’aura alors pas d’autre choix que de se rendre et de retourner en territoire conquis. Jeune “sauvage” égaré, incapable de s’acclimater aux mœurs dites civilisées des villageois et citadins texans, il s’engage bientôt dans les Rangers, et c’est là le seul moyen pour lui de retrouver un peu de cette liberté des grands espaces. En 1861, la guerre embrase le pays, et le Texas s’aligne du côté des états sécessionnistes. Eli lui-même rejoint l’armée confédérée et participe, avec sa compagnie composée d’indociles anciens briscards et de guerriers Cherokees, à des raids brutaux contre les soldats nordistes. Des coups d’éclat pour une guerre perdue, Eli en ressort néanmoins auréolé d’une petite légende naissante, muni d’un grade de colonel, et c’est ainsi qu’on l’appellera dorénavant. Alors que la Frontière a déjà bien été repoussée et qu’elle borde maintenant le Mexique, il décide d’acquérir quantité de terres au plus près du Rio Grande, dans ce qu’il en reste de nature insoumise, et entreprend d’y établir un ranch et d’y fonder une famille. C’est de cet immense domaine, bâti sur le poids de l’histoire pleine de bruit et de fureur de son fondateur, que reposent les fondements de la dynastie des McCullough.

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Un ranch abandonné au Texas (photo Tim Benson / Texas co-op power)

On retrouvera le Colonel quelques années plus tard, quand son fils Peter prendra la parole, à travers son journal intime daté des années 1915-1917. À ce moment-là, le ranch est devenu un grand terrain d’élevage, et emploie nombre de vaqueros venus autant des plaines de l’est que du Mexique. Alors que les guérilleros de Pancho Villa agitent toute la région, et que le mot d’ordre semble être de rejeter tous les Mexicains de l’autre côté du fleuve, ou de les abattre plus simplement, Peter commence à s’opposer à son père, car ce dernier désire s’emparer, par la force, de l’hacienda des Garcia, famille d’origine hispanique établie dans la contrée depuis plusieurs générations. Quand le massacre ne peut être évité, et que le Colonel et ses hommes règlent leur contentieux à coups de feu et de mitraille, heureux d’avoir réussi leur raid sauvage, Peter se retrouve seul contre tous, rejeté et devenu bientôt le paria, l’étranger dans sa propre demeure, celui qui n’a pas les épaules assez larges pour assumer cette descendance qu’il se devrait de représenter. On pourrait croire qu’il ne peut accepter que les actes, et parfois les péchés de son père, ne lui soient donnés en héritage; et pourtant, au-delà de l’horizon qu’il peut contempler comme étant sien, a-t-il vraiment le choix? Un autre événement, lié à la tragique destinée des Garcia, viendra renforcer le conflit qui oppose Eli à Peter, conflit de générations autant que de mentalités, éloignant toujours plus ce fils maudit de la sphère d’influence parfois dévastatrice du père. En ces premières années du XXe siècle, c’est aussi, et surtout, la découverte du pétrole au Texas qui est évoquée; le domaine du ranch étant littéralement assis sur une immense nappe d’or noir, c’est une nouvelle ruée, et une nouvelle industrie qui peut débuter. L’élevage bovin laisse bientôt place à des champs de derricks, les vaqueros se reconvertissent en foreurs, le paysage, déjà rudement modelé par les domaines agricoles, se transforme et s’assèche, et l’argent se ramasse à la pelle. La troisième et dernière narratrice du roman, Jeanne Anne McCullough, petite-fille de Peter et donc arrière-petite-fille du Colonel, est l’actuelle héritière de ce qui est devenu un véritable empire pétrolier. En l’an 2012, âgée de 86 ans et au seuil de la mort, elle revient sur son parcours et repense à ses aïeux, dont les actes de noblesse, ou de bassesse parfois, les actes de courage ou de bestialité, auront amené sa famille à survivre, et à poursuivre cette grande épopée le long de presque 2 siècles d’histoire. Ses enfants et petits-enfants, à qui elle lèguera le pouvoir et les richesses qu’elle détient, semblent s’être déjà éloignés des fantômes de leur passé, qui ne représentent pour eux que quelques photos jaunies, carnets brûlés et légendes embellies. Après Jeanne Anne, après ce dernier Fils, l’histoire pourra enfin sombrer dans les vagues de l’oubli.

Spindletop Oil Well Centennial

Les premiers champs de derricks à Beaumont, Texas, 1901 (photographe inconnu)

Le Fils est un roman que j’ai un peu de peine à résumer, tant il couvre quantité d’événements, de pans de la grande et de la petite Histoire; mais rassurez-vous, il se lit d’une traite, et se dévore même. Les témoignages des 3 narrateurs, que l’on peut comprendre comme des confessions, s’entrecoupent tout au long du texte, et cette impression de voyager dans le temps est rendue fluide grâce aux multiples liens qui unissent les voix entre elles. Les chapitres consacrés au Colonel Eli, les plus conséquents, sont certainement les plus fascinants car ils proposent une relecture de la légende de l’Ouest en mode pur western, d’un côté comme de l’autre des nations en conflit. À ce jeu du renversement des points de vue, notamment dans les superbes pages, très documentées, consacrées à la tribu Comanche, le sceptre de qui détient les valeurs de la civilisation face à la barbarie peut s’échanger sans ambages d’un camp à l’autre. Le rapport à la terre, à sa conquête et à sa possession, est un élément omniprésent, comme une sorte de fil conducteur, et c’est ce qui détermine presque chacune des actions des personnages. Le Fils, construit comme une saga familiale, où les générations s’interpellent et se croisent, pose aussi la question de l’héritage et de la transmission. Si le récit ici contient une grande part de sauvagerie, d’actes de violence et de crimes, le roman questionne aussi la part de choix que les descendants d’une lignée peuvent revendiquer, ou rejeter, au regard de leur propre parcours étendu à l’Histoire d’une nation, à l’Histoire du Texas et du pays tout entier, au regard de la vitesse à laquelle les événements se sont enchainés; c’est peut-être parfois que les roulements immenses du temps dépassent le cadre-temps de la simple destinée. Western, et post-western; cette idée de poursuivre l’aventure de la Conquête au-delà des dates-clés, et de l’inscrire, cohérente et logique, le long d’un sillage qui court jusqu’à nos jours, c’est aussi cela qui transforme le coup de maître de Philipp Meyer en ce que je pense être un véritable chef-d’œuvre. C’est bien simple, Meyer nous offre avec Le Fils un authentique classique contemporain. À découvrir toutes affaires cessantes.

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Philipp Meyer (photo Elisabeth Lippman / Wall Street Journal)

Le Fils ( The Son – 2013 )

Philipp Meyer / Editions Albin Michel, 2014

Nothin’ de Townes van Zandt (1971) –

Your back ain’t strong enough
For burdens doublefold
They’d crush you down
Down into nothin’…

La décimation, de Rick Bass

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Soldados desgraciados

“Nous quittâmes Ciudad Mier le septième jour après notre reddition, pour marcher vers le sud en une longue file épuisée et sale, surveillés de tous côtés par les lignes de nos vainqueurs à cheval, qui avaient défendu leur patrie avec succès. Ainsi, je suppose, nous avions ce que nous avions désiré depuis le début – nous avancions toujours plus vers le sud…”

Automne 1842, ville de La Grange, en la République du Texas. Quelques années après le siège de Fort Alamo et la victoire de San Jacinto sur l’armée mexicaine, cette nouvelle nation aura enfin accompli sa propre révolution, devenue souveraine d’un vaste et riche territoire, mais pourtant toujours fragile face à ses deux empires voisins: les États-Unis qui souhaiteraient l’annexer par la diplomatie, et le Mexique qui n’attend qu’un instant de faiblesse pour reprendre les armes et déborder sur l’autre rive du Rio Grande. Les milices texanes sillonnent les frontières mouvantes du sud, entre fleuve et désert, à la recherche de maraudeurs ou de troupes armées étrangères ayant pénétré sur leurs terres. Alors que des capitaines de ces soldats irréguliers arrivent un jour à La Grange, promettant gloire et richesse à tous les hommes qui les rejoignent, deux jeunes amis paysans décident de s’inscrire et de partir avec eux. Trop jeunes pour avoir participé aux guerres d’indépendance, Alexander et Shepherd, voués jusqu’à présent à une étroite et morose vie de labeur, y voient l’occasion unique de rattraper le fil de la destinée, de se faire un nom véritable dans l’histoire, au regard de leur héroïques ainés.

La mission semble simple au premier abord, il suffit de contrôler les mouvements suspects aux alentours du Rio, et d’empêcher par la force l’établissement de colonies indésirables venues du Mexique. Une armée de 500 soldats est rapidement levée, et se déploie bientôt sur les terres revendiquées. Les premières escarmouches donnent les texans vainqueurs, écrasante machine de guerre face à quelques villageois terrorisés. Galvanisés par leur bonne fortune, par la réussite de leur action qui tend pourtant de plus en plus vers le pillage et la destruction pure, certains de ces hommes commencent à parler de franchir cette frontière encore floue et de poursuivre leur périple du côté mexicain. Shepherd, comme hypnotisé par les officiers belliqueux, décide de continuer avec eux; son ami, qui commence à réaliser toute la folie de cette entreprise, ne se résout pourtant pas à l’abandonner. Il le suivra, en compagnie de quelques 300 autres miliciens, sur ces terres inconnues où ils ne pourront plus compter sur aucun soutien. Les attaques de pueblos se poursuivent et s’enchainent; ce qui porte le nom de guerre, sainte pour la gloire de ces hommes, n’est plus maintenant que ravages, meurtres, crimes. Il faudra la venue de l’armée mexicaine pour mettre un terme à cette étrange expédition, lors d’une dernière, et enfin grande bataille. Les survivants texans capitulent et se rendent. Que faire de ces encombrants prisonniers, soldats tombés en disgrâce, et dont personne ne veut?

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(photo David Kozlowski)

C’est ainsi le début, pour Alexander, Shepherd et leurs compagnons d’infortune, d’une longue marche forcée à travers le désert. Traités non plus comme des soldats, mais comme des brigands, ils seront trimballés dans tout le pays, de geôles sordides en camps de travail. Leurs rêves de gloire se sont bien envolés, ils ne rêvent plus que de rentrer chez eux, en ce Texas dont ils s’éloignent, de jour en jour, inexorablement. Les quelques tentatives d’évasion se solderont par des punitions et des exécutions sommaires. À l’image de cette “décimation” progressive de leurs rangs, les hommes de cette compagnie de damnés subiront de la part des généraux mexicains qui les tiennent sous leur emprise la terrible loi du diezmo: pour chaque mutinerie, pour chaque fuite d’un prisonnier, un homme sur dix, tiré au hasard, sera fusillé. Plus de retour en arrière possible, plus de rédemption à envisager, c’est la pénitence, semble-t-il éternelle, qui seule compte.

L’histoire est racontée par Alexander, revenu de cet enfer, et qui près de 50 ans plus tard repense aux évènements tragiques qui ont forgé sa jeunesse. Comment s’en est-il sorti, ce jeune paysan sans force de caractère particulière? Comment et quand a-t-il compris que sous le vernis de la ferveur patriotique, derrière le fantasme de la gloire héroïque des braves soldats de sa compagnie, derrière le rêve en lequel lui-même croyait, ne se terrait souvent qu’un mélange confus de terreur et de haine, alimentant la folie guerrière?

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Rick Bass

“Le roman fut écrit durant les premiers jours de l’invasion de Bagdad; pour cette force émotionnelle, je n’ai besoin ni de reculade, ni de notification. Certains moments historiques et incidents clés sont réels. Pour d’autres, je n’ai pas trouvé de référence au-delà de la vérité de mon propre engagement dans cette histoire, dans son paysage, dans la nature des hommes et des pays en guerre.” – Rick Bass

La décimation est un superbe roman western, qui a été publié aux États-Unis sous la forme traditionnelle du feuilleton; c’était peut-être en partie dû à l’urgence de rebondir sur le ressenti des évènements en cours au moment de l’écriture. Néanmoins, si ce genre de parution échelonnée évoquait le plus souvent les réussites des protagonistes engagés, à travers chaque nouvelle aventure palpitante, nous nous retrouvons ici, suivant le même rythme, face à l’inverse exact de l’héroïsme, pourtant constamment évoqué. Les personnages n’ont finalement plus rien à gagner, une fois que toutes leurs actions auront souillé la légende qu’ils cherchent à créer. Cette légende noire, donc, est inspirée de faits réels, et nous plonge dans l’histoire méconnue de ce qu’était, pour quelques années, la République autonome du Texas; avec tous les solides apports historiques amenés par l’auteur, c’est absolument fascinant. De plus, la plume de ce grand écrivain qu’est Rick Bass, toujours sensible à reproduire un environnement complexe et étudié, propose de nous montrer les magnifiques décors sauvages de cette région qu’il connait parfaitement, ce sud profond et désertique où il a passé ses premières années. C’est un texte emprunt d’une constante poésie, d’une petite musique sèche et rugueuse, proche du rythme d’une échappée libre ou d’une cavalcade, au regard de l’histoire terrible qu’il propose. C’est un grand texte, peut-être différent d’une bonne partie de l’œuvre que l’on peut définir comme plus nature writing de Bass, mais il est en soi pourtant très complémentaire. C’est un très grand bouquin à découvrir, toutes affaires cessantes. Une petite música âpre et étrange sortie de la chaine hifi, un petit fond d’alcool sec dans le verre, et départ.

“La décimation” (The Diezmo – 2005)

Rick Bass / Editions Bourgois, 2007; Editions Points Seuil, 2010

Banderilla – Calexico (2001) –

“…Une fanfare militaire nous avait rejoints, venant d’on ne savait où, ils avançaient parfois silencieusement à côté de nous, en portant leurs cuivres brillants, petit ou grands, mais à d’autres moments ils jouaient bruyamment. Nous poursuivions notre marche aveugle, sans nous soucier d’où nous allions ni du destin qui nous attendait; pâles prisonniers dans une terre étrangère, nous avancions dans le désert tel un cirque bigarré et inepte.”

 

Galveston, de Nic Pizzolatto

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Un superbe premier roman; une road story noire presque immobile, en attente du chaos à venir

“Tu nais, et quarante ans plus tard tu sors d’un bar en boitillant, étonné par toutes tes douleurs. Personne ne te connaît. Tu roules sur des routes sans lumière et tu t’inventes une destination parce que ce qui compte, c’est le mouvement. Et tu te diriges ainsi vers la dernière chose qu’il te reste à perdre, sans aucune idée de ce que tu vas en faire.”

La Nouvelle-Orléans, 1987. Roy “Country man” Cady, homme de main et collecteur de dettes de la mafia locale, doit remplir une nouvelle mission pour son patron, Stan Ptitko. Ce dernier l’envoie secouer le chef du syndicat des dockers afin de le remettre en place et de lui faire cracher des pots-de-vins impayés; mais l’opération à mener était un piège, car le big boss a décidé de faire le ménage dans son équipe, et d’éliminer Cady: rien de bon quand on est l’ancien amant de la maitresse du caïd. Le traquenard se referme sur le héros quand il débarque dans la maison qu’il visait; des tueurs l’y attendent, lui ainsi qu’un de ses collègues, et deux pauvres filles de joies qu’il faut éradiquer. Par miracle, Cady parvient à s’échapper de la fusillade, et emmène avec lui l’une des prostituées, la jeune et hargneuse Raquel, dite Rocky. Ensemble, ils prennent la route, et quittent la Louisiane au plus vite à bord d’un vieux break, longeant le Golfe du Mexique, jusqu’à parvenir au Texas. Ils trouveront un refuge précaire à Galveston, petite ville sudiste sur une île au large du Continent.

Alors voilà: Roy Cady, la quarantaine bien sonnée, avait appris depuis quelques jours qu’il était atteint d’un cancer des poumons. Refusant de poursuivre des examens, d’entamer un traitement, il se retrouve maintenant à ruminer l’idée de sa disparition prochaine; se remémorant le parcours chaotique de sa vie, tout en en faisant le deuil, il accepte bientôt cette dernière fuite en avant comme étant l’ultime acte de son existence ratée, vouée à l’échec et à la violence. Et puis il se rapproche de la gamine qu’il a sauvée, Rocky, jeune fille de 18 ans qui n’aura jamais eu de chance. Partie bien vite du sordide foyer familial, elle a survécu dans les rues, malgré la zone et les mauvaises fréquentations, en se vendant bientôt, jusqu’à se retrouver esclave de la pègre. Alors qu’elle s’enfuit avec Roy, Rocky parvient à retrouver sa petite sœur Tiffany et à l’enlever à son horrible beau-père. Les trois se retrouvent donc, au terme de leur échappée, dans un petit hôtel de Galveston, sous couvert de l’anonymat relatif d’une improbable famille recomposée.  La mafia est peut-être encore à leur poursuite; Roy, qui n’a plus grand chose à perdre, décidera de jouer ses dernières cartes pour aider les deux sœurs à se reconstruire une vie…

Sombre roman que ce Galveston; un héros au look et à l’attitude d’un Lemmy de Motörhead, bientôt rongé par la maladie, et entouré d’une galerie de personnages secondaires évoluant tous dans des limbes noires, du côté obscur du rêve américain des années Reagan. Si l’action principale se déroule en 1987, un subtil jeu de flashforward renvoie le lecteur, en certains chapitres, en l’année 2008, toujours à Galveston: c’est le futur qui offrira un regard et une réflexion sur le drame déroulé, et indiquera que l’on échappe jamais à son passé. Il y a finalement peu de mouvement dans ce livre construit pourtant comme une road story, mais le dépaysement est total. Le voyage est surtout intérieur pour ces caractères amochés, écorchés, et le supplément d’âme insufflé permet de transfigurer le décor, pour en réguler la lumière et proposer une vision crépusculaire et poussiéreuse des régions visitées (Nouvelle-Orléans / comté d’Orange, Texas / Galveston). Le tout imprègne définitivement l’histoire, et le lecteur est définitivement parti sur des routes cabossées, dangereuses, dont il ne reviendra pas indemne. Les évènements qui se déroulent en 1987 proposent quelques scènes de violence, et pas mal de suspense, basé sur la menace qui pèse sur Roy et les deux sœurs.  Dans le futur, un personnage revient sur les lieux du drame, alors que l’ouragan Ike se prépare à fondre sur les côtes du Golfe du Mexique, amenant avec lui la désolation de la boue et du chaos; prêt à tout réduire au silence et à l’oubli.

C’est le premier, et pour l’instant seul livre de Nic Pizzolatto, jeune écrivain américain né en Louisiane. L’auteur est actuellement occupé par la télévision, où il est le scénariste de la série True detective (HBO). Si je me réjouis déjà de découvrir son travail sur le show, j’espère qu’il reviendra bientôt au roman, car ce premier ouvrage est une réussite totale. C’est un superbe anti-polar que l’on ne peut lâcher; et si c’est un excellent divertissement, je pense qu’il va même un peu plus loin que ça. Inspiré par Faulkner, dont une citation lance le texte, Galveston s’inscrira peut-être un jour comme l’une des références de la littérature sudiste de notre époque. Profondeur et charisme des personnages, vision de l’histoire contemporaine des Etats-Unis, ainsi qu’une maitrise parfaite des ficelles des genres littéraires, et populaires, de notre époque, font de ce livre une vraie merveille. Rendez-vous un de ces jours à Galveston, ça vaut vraiment le coup d’oeil.

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La côte texane après le passage de l’ouragan Ike, 2008 (photo David J. Philip Pool / Getty)

“Galveston” (Galveston, 2010)

Nic Pizzolatto / Editions Belfond, 2011; Editions 10-18 poche, 2013

Méridien de sang, de Cormac McCarthy

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“C’est comme un rêve. Quand il reste même plus les os dans le désert y a encore les rêves qui te parlent, tu te réveilles plus jamais.”

Attention, nous pénétrons en un lieu dangereux, une terre de désolation.  J’avais essayé une première fois de lire le Méridien de sang il y a quelques années, après ma découverte de l’auteur avec La route, époustouflante élégie post-apocalyptique. J’avais abandonné le Méridien après 100 pages, complètement perdu dans ce désert aride et sans espoir, trop ébloui par une langue sauvage fuselant un décor immense d’enfer où je ne me trouvais pas de repères. Je l’ai ensuite repris il y a un an, alors que j’avais terminé le Deadwood de Pete Dexter, et que je cherchais à replonger dans le décor d’un western sombre et violent. Je me suis retrouvé à buter au même point du livre de McCarthy, exténué et le souffle coupé avant la moitié du périple. C’est enfin à ma troisième lecture que j’ai pu traverser l’entier du roman, cette fois d’une seule traite, et c’est un voyage, une hallucination dont on ne ressort pas indemne.

L’histoire retrace le parcours d’un gamin (the kid), dans les années 1850, bien vite échappé du miséreux foyer familial et parti en vadrouille jusqu’au Texas. Il rejoindra bientôt d’abord une armée de soldats irréguliers en partance pour le désert, à la poursuite de mexicains installés du mauvais côté d’une frontière encore mouvante. Suite à la désintégration de la troupe, massacrée par des Comanches lors d’une bataille dont le kid est l’un des seuls survivants, et après une longue et terrible errance dans un paysage de soif et de mort, le héros rencontre enfin un groupe de cavaliers américains. Ce sont des chasseurs de scalps, engagés par les autorités texanes pour éradiquer tous les indiens du territoire conquis, et payés pour chaque trophée ramené. On lui offre un cheval, des armes; il s’engagera à bord de cette caravane de l’horreur et la suivra jusqu’au cœur des ténèbres. A la tête de cette bande de maudits, le capitaine John Joel Glanton (inspiré d’un homme ayant réellement existé), secondé par le juge Holden, étrange et fascinant personnage presque surnaturel, doué de toutes les connaissances et capable de commettre les pires actes de barbarie en totale harmonie avec lui-même; ceux-ci règnent sur un gang de tueurs, de violeurs, de pervers. Ils traversent le désert, le parcourent en tous sens, jusqu’aux Rocky Mountains et tendant vers la Californie, à la recherche de tribus indiennes à exterminer. Si en chemin l’on découvre un village isolé de mexicains, ou même d’américains, ou si l’on tombe sur un convoi d’immigrés, on les tuera tous. Ce sera pour le plaisir de l’action et du sang déversé, ainsi que pour enrichir le trésor de scalps. Les corps seront enterrés aux quatre vents, afin que rien ne trahisse un jour ces odieux crimes; c’est une façon aussi d’ôter la dignité des vies et des morts que de les renvoyer directement à la poussière du néant, comme si aucune des victimes n’avait un jour existé. Il y a aussi de grandes batailles engagées contre les nombreuses ethnies indiennes rencontrées; selon le point de vue la palme de la violence et de la sauvagerie pourrait se partager entre les deux parties; aucune autre volonté que celle de faire couler le sang ne semble se justifier. Le juge expliquera plus tard au kid sa vision de la guerre qu’il mène, sa vision de la vie:

“Écoute ce que je vais te dire. Plus la guerre sera déshonorée et sa noblesse mise en doute, plus ces hommes d’honneur qui reconnaissent la sainteté du sang seront exclus de la danse qui est le droit du guerrier, et ainsi la danse deviendra une fausse danse et les danseurs de faux danseurs. (…) Celui-là seul qui s’est offert tout entier au sang de la guerre, qui a été jusqu’au fond de la fosse et qui a vu toute la plénitude de l’horreur et qui a compris enfin qu’elle parle au plus intime de son cœur, seul cet homme-là sait danser.”

Il importerait donc pour ces hommes, chasseurs de têtes et tueurs invétérés, de poursuivre les massacres comme pour une sorte de quête initiatique. Mais c’est donc le juge qui parle, et il n’est pas pareil aux autres personnages, il évoquerait même la figure du diable parfois. Il semble évoluer dans des strates qui dépassent le simple entendement des hommes frustres qui l’entourent, et qui ne peuvent raisonner comme lui. Grand connaisseur des différents domaines scientifiques, d’autres régions du monde, de l’histoire, il s’attèle par exemple à reproduire en dessins dans son calepin les différentes traces de civilisations indiennes découvertes sur le chemin, comme des pétroglyphes, ou des objets, avant de les détruire pour qu’il n’en reste pour mémoire que ses croquis, que personne ne verra. Il s’agit pour ce cas aussi, au même titre que la destruction des âmes et des corps des victimes, d’une volonté de pure annihilation de l’autre. Ces scènes étonnantes, mêlées à toutes ces descriptions de pure barbarie meurtrière, donnent une impression de volonté de saccage complet du monde, et c’est donc cela qui me semble le plus terrible à la lecture de ce roman. De plus, alors que le kid semble annoncé comme le héros du livre, il agit très peu dans l’histoire et en tant que caractère finalement peu développé demeure souvent comme un spectateur, avant de disparaitre de la narration pour plusieurs chapitres; cette mise en retrait a pour effet magique de propulser le lecteur à la place du personnage principal; nous sommes prisonniers de l’histoire, enfermés dans cette sphère opaque et étouffante, alors que s’enchainent les visions épouvantables d’horreur d’un monde perpétuellement crépusculaire. L’écriture de McCarthy (que je lis donc en traduction française), est très importante dans l’élaboration d’un climat d’abord, d’un décor toujours hostile, puis d’une narration tendant toujours plus vers l’hallucination cauchemardesque. Si certaines phrases sont hachées et certains passages réduits à des formes de sentences, bibliques parfois, souvent le texte est amassé en gros blocs de paragraphes, mélangeant des phrases parlées et refusant chaque fois que possible l’utilisation des virgules. Les mots aussi sont choisis, tirés des vocabulaires particuliers de la botanique, de la géologie, ou de la pratique de métiers. Il ressort de tout cela, malgré ce que j’ai pu avoir parfois comme difficultés à suivre, de superbes évocations poétiques, mais d’une poésie sombre et presque malade. Mais c’est toute la beauté terrible de cette geste qui nous emporte vers ces terres inconnues. Je voudrais appeler ça, dans ce que ça peut avoir de débridé dans son essence, une sorte de folie du verbe.

“Ils passèrent par une haute prairie tapissée de fleurs sauvages, des arpents de séneçon doré et de zinnia et des gentianes de pourpre sombre et des vignes sauvages de volubilis bleu et une vaste plaine de petits bouquets de toutes sortes s’étendant à l’infini comme un batik jusqu’aux flancs striés des plus lointaines corniches bleuies de brume et les chaînes diamantines surgies du néant comme le dos de monstres marins dans une aube dévonienne. Il s’était remis à pleuvoir et ils allaient tassés sur leurs chevaux dans des surtouts découpés dans des peaux grasses pas tannées et ainsi encapuchonnés dans ces cuirs primitifs face à la pluie grise et cinglante on eût dit les adeptes de quelque secte obscure envoyés là pour porter la bonne parole parmi les fauves de ces contrées. Le pays qui s’étendait devant eux était enveloppé de pénombre. Ils continuèrent dans le long crépuscule et le soleil s’était couché et la lune ne se levait pas et à l’ouest les montagnes n’en finissaient pas de trembler dans un crépitement d’images puis elles furent consumées et rendues à l’obscurité définitive et la pluie sifflait dans l’aveugle paysage nocturne.”

Ce livre est un superbe western, vitalisé par les paysages magnifiquement décrits par l’auteur; on y rencontre aussi une incroyable faune bigarrée emplie d’éclopés, de dangereux criminels, de quelques rêveurs. C’est aussi une très grande œuvre qui dépasse bien sûr le genre dont elle s’inspire. Il n’y a aucun espoir, il n’y a rien à attendre; je lisais il y a peu et je ne sais plus où quelqu’un qui disait que, si le roman La route décrit un monde d’après l’apocalypse, dans Méridien de sang l’apocalypse n’a pas (encore) eu lieu. Pour moi, après lecture, il me semble que le l’ouvrage explore le moment de l’apocalypse, en une guerre de chaque instant et avec des vidées de baquets de sang à n’en plus finir, et une terre qui s’écroule en se dévorant elle-même. Ce fut à nouveau ardu de m’y replonger, mais j’ai pu cette fois trouver parfois de quoi souffler, surtout en me concentrant sur les territoires que l’histoire nous propose de parcourir. Je pense que s’il y a un sens à chercher dans ce livre, en ayant conscience que l’auteur s’est inspiré de faits réels, il faudrait creuser dans ce qu’il peut y avoir de violence dans l’histoire des Etats-Unis. Il faudrait prendre conscience que ce pays s’est, pour beaucoup, construit sur des actes sanglants. Mais, surtout, et autant pour les américains que pour nous bien sûr qui avons aussi ce devoir de mémoire, il ne faudrait pas l’oublier.

Je viens de découvrir Ben Nichols, auteur-compositeur qui a sorti en 2009 le disque The Last Pale Light in the West, totalement inspiré du livre Méridien de sang. La chanson titre qui ouvre l’album est tout simplement parfaite, voulez-vous écouter comme elle crépite doucement, et flamboie, cette merveille?

“Méridien de sang, ou Le rougeoiement du soir dans l’Ouest” (Blood Meridian, or the evening redness in the West – 1985)

Cormac McCarthy / Editions de l’Olivier, 1998; Editions Points Seuil, 2001

Le tireur, de Glendon Swarthout

tireur

C’était novembre, il faisait bien sûr trop froid, trop nuit, et des oiseaux qui m’annonçaient le matin même gris certains étaient partis, certains étaient cachés et silencieux dans la brume. Je me levais une fois de plus trop tôt et déglingué. J’avais des livres dans la sacoche, trois comme souvent, trop comme en ces temps où tout tombe des mains, je n’avais comme rien à lire et j’étais coincé dans ma tête. C’était novembre. Et puis sont arrivés les nouveaux Gallmeister, comme pour dire que quelque chose florissait sous la bruine, merci à vous.

Le tireur est un texte écrit par Glendon Swarthout en 1975, auteur qui n’avait jusqu’alors pas été traduit en français et dont la connaissance par chez nous reposait beaucoup sur le dernier film tourné par Siegel avec John Wayne, the shootist (le dernier des géants), classique de 1976 inspiré par ce livre. Et quel livre! El Paso, 1901, alors que la Frontière atteint bientôt le Pacifique et que la Conquête s’achève, un homme débarque de nulle part sur son cheval, deux peacemakers à la ceinture. Il s’agit de John Bernard Books, le dernier desperado de l’Ouest, la dernière gâchette, âgé d’une cinquantaine d’années et malade d’un cancer de la prostate qui ne lui laisse que quelques semaines à vivre. L’ironie de cette mort à venir pour un homme qui a passé sa vie à la miser sur ses armes.

Alors qu’El Paso se modernise et tourne le dos à son passé mythique, violent, que les premiers tramways apparaissent et que la belle société imprègne ses valeurs, J.B. Books qui tente l’anonymat pour régler ses dernières affaires ne peut échapper à ce qu’il est et à sa propre légende. Un gamin fasciné, des vautours cherchant à se faire un nom sur la gâchette, une belle mais impossible histoire sentimentale, le tourbillon des derniers jours d’un homme déjà anachronisme en ses propres terres ne le laisseront pas mourir dans le dernier lit qu’il voulait se choisir. A vivre par les armes on mourra par les armes, dans un dernier combat.

Alors je l’ai lu dans un train, je l’ai lu chez moi et je le relirai bientôt, car c’est un conte extraordinaire sur la fin de l’histoire et le début de la légende. C’est un texte tendu, crépusculaire, un classique à découvrir maintenant en français. J’espère que d’autres titres de Swarthout seront traduits prochainement, en attendant je pense à Books. Et qu’il repose en paix. Novembre est passé il est loin derrière, les oiseaux sont revenus et je le dois en partie à ce livre.


“Le tireur”
Glendon Swarthout / Editions Gallmeister, 2012

Atmosphère de “Le tireur”:

*Le trailer du Shootist de Siegel