Un arrière-goût de rouille, de Philipp Meyer

un arrière-goût de rouille

Requiem for an American Dream

“La population de la vallée avait recommencé à augmenter mais les revenus baissaient toujours, les budgets diminuaient et les infrastructures n’avaient fait l’objet d’aucun investissement depuis des lustres. Ils avaient les moyens d’une petite ville mais les problèmes d’une grande. Comme disait Ho, on approchait du point de non-retour. Sauf peut-être Charleroi et Mon City, presque toutes les autres villes de la vallée l’avaient franchi et c’en était fini. La semaine précédente, un type s’était fait descendre en plein jour à Monessen. C’était partout pareil; et les jeunes, la façon dont la plupart se résignaient à l’absence d’avenir, c’était comme de regarder s’éteindre des étincelles dans la nuit.”

En la petite ville de Buell, Pennsylvanie, en ces premières années du XXIe siècle: les usines d’acier, qui faisaient la fierté de la région, fleurons de l’industrie d’un pays alors en perpétuelle construction, et d’où sont sortis les matériaux qui ont permis l’avancée des lignes de chemin de fer, la réalisation du Golden Gate Bridge, du Hoover Dam, de l’Empire State Building et de tant d’autres monuments emblématiques de la civilisation américaine, ont maintenant toutes fermé leurs portes. Faillites, délocalisations; à l’image de tous ces bâtiments laissés à l’abandon, c’est la contrée entière qui semble agoniser lentement, et ceux qui n’ont pas fui la zone sinistrée survivent grâce à quelques allocations et à la débrouillardise des plans sans lendemain. Isaac English et Billy Poe, deux de ces gamins de Buell, fils de prolétaires qui souhaitaient leur offrir un avenir meilleur, qui auraient pu partir comme d’autres de leurs camarades trouver un job au Michigan ou étudier dans de lointaines universités, ont pourtant choisi de rester; le premier pour s’occuper de son père malade, et le second car il craignait simplement d’échouer. À 20 ans, privés d’avenir, ils décident pourtant de s’enfuir, et Isaac dérobe toutes les économies de la famille, soit quelques 4’000 dollars, avec pour projet de rejoindre la Californie par les petits sentiers. Au terme du premier jour de leur escapade, ils choisissent de camper dans les ruines d’une aciérie. Mal leur en prend, car ils se retrouvent sur le territoire d’un groupe de vagabonds, hobos hostiles qui s’attaquent bientôt à eux. Dans la rixe qui s’ensuit, Isaac balance un outil métallique à la tête de l’un de ses assaillants, et le tue sur le coup. Pris de panique, les deux amis se sauvent et rentrent chez leurs parents. Le lendemain du drame, ils apprennent que la police est déjà sur le coup, et qu’un faisceau d’évidences, d’objets oubliés sur place, les désignent comme suspects…

Isaac, convaincu d’être rapidement identifié, embarque dans le premier train venu, muni de son précieux petit pactole: direction le grand nulle part, et le plus loin possible. Billy ne se résout pas à quitter Buell, et tente de jouer profil bas, feignant d’ignorer qu’il pourrait lui-même être accusé de meurtre. Mais l’étau se resserre rapidement, et la justice aux prises avec une incontrôlable montée de l’insécurité et de la violence dans le comté voudra faire de ce fait divers un exemple. Même le shérif Harris, ami de la famille et amant de longue date de sa mère, ne pourra empêcher l’inculpation, puis l’emprisonnement. Livré à lui-même, jeté dans l’une des pires prisons que l’on puisse imaginer, se sentira-t-il encore incapable de trahir, et de dénoncer son ami, qui l’a pourtant abandonné? Lorsque l’on a perdu plus que le peu de choses que l’on avait, que reste-t-il à mettre en jeu, sinon son propre honneur?

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Ruines de la Bethlehem Steel Company, Pennsylvanie (photo rhruins.blogspot)

Un arrière-goût de rouille commence comme un excellent roman noir classique, ambiance rurale crépusculaire, envers du rêve, proche du premier livre de Ron Rash ou des nouvelles de Chris Offutt – et si d’ailleurs vous n’avez pas tant apprécié le Goat Moutain de David Vann, qui aborde lui aussi la thématique du crime commis par instinct, celui-ci devrait vous convaincre plus facilement. Les chapitres sont découpés en cadrant sur les différents protagonistes de l’histoire: Isaac et Billy bien sûr; mais aussi le shérif Harris, homme ambigu à la morale évoluant selon sa notion personnelle de la justice; Grace, la mère de Billy, femme mal-aimée qui se sent littéralement moisir dans son mobile-home décati; et puis encore Lee, la sœur d’Isaac, qui elle a quitté bien tôt le foyer pour s’en aller réussir sa vie à New York, réussite dont seules les apparences entretenues permettent de témoigner. Mais au-delà du pur polar choral enchainant les récits, genre qui compose la charnière de l’ouvrage et dont la forme impose le rythme, c’est tout le décor présenté, dans toute sa terrible logique, en un sens historique, qui déborde du cadre, dynamite la simple narration et l’explose complètement. Philipp Meyer aborde ici l’idée de la fin d’un certain rêve américain, tel que l’on vécu ceux qui y ont participé ou qui en descendent, ceux qui ont rejoint les usines et qui ont cru pour eux et leurs enfants au rêve de prospérité du made in america, avant que tout ne soit perdu, dilapidé par les conseils d’administration, les politiques, les investisseurs, ou la fatalité. Le paysage dans lequel évoluent les personnages aux espoirs envolés d’Un arrière-goût de rouille est une ruine immense à ciel ouvert: bâtiments effondrés et rongés, gangrenés, et où paradoxalement la nature reprend ses droits, dans la plus parfaite et luxuriante anarchie; villes vidées de leurs habitants, démembrées et défigurées, ghost-towns à venir rappelant les images d’anciennes ruées, avortées, figées à l’agonie dans le temps nostalgique d’un éternel et formidable passé, âge d’or fantasmé, s’il a un jour existé.

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 Une autre Buell: ville de Braddock, Pennsylvanie (photo lowsunofwinter / panoramio.com)

C’est Le Fils, prodigieux second roman de Philipp Meyer, qui m’a fait découvrir cet ouvrage. Dans un entretien qu’il a donné cet été, il a expliqué qu’après avoir évoqué la fin du rêve américain pour la classe ouvrière, il a cherché à creuser les origines de ce mythe. Je suis donc allé dans l’autre sens, et après avoir été époustouflé par la fresque somptueuse du Fils, qui couvre deux cents ans d’Histoire des États-Unis, je me suis embarqué les yeux fermés dans Un arrière-goût de rouille, petit chef-d’œuvre caché, tellement riche et à la mécanique secrète si bien huilée. Une grande part du génie de cet auteur se trouve déjà dans cette première publication: le souci de la véracité historique, la générosité dans l’écriture romanesque, qui trouve autant de souffle dans les parties introspectives que dans ce qui peut être considéré comme de l’action pure (et souvent dure), l’art de “photographier” un paysage et de le rendre vivant, organique et parfois dévorant, en quelques phrases seulement. Il faut aussi parler de la finesse déployée dans la création des ses personnages, tous très complexes, attachants, vivants, et notamment dans la création de puissants caractères féminins. Meyer possède un art de conteur inédit, autant qu’il est capable de proposer comme des synthèses des littératures de ses contemporains, dont on peut retrouver des échos au fil des pages. J’ai tout à apprendre et je ne suis qu’un modeste explorateur ici dedans, mais j’ai l’impression que je serais passé à côté de quelque chose si je n’avais pas lu ses deux romans. Philipp Meyer figure dorénavant au panthéon de mes écrivains favoris (à court d’arguments, je l’ai même traité de “dieu” une fois devant une amie, mais j’ignore si elle m’a cru); en tout cas je n’aurai de cesse de clamer haut et fort que ses bouquins sont absolument géniaux. Et vivement le troisième, nom d’un petit cheval!

Un arrière-goût de rouille ( American Rust – 2009)

Philipp Meyer / Editions Denoël, 2010; Editions Folio Policier poche, 2012

traduit par Sarah Gurcel

13 times, de 2nd St. Rag Stompers (2012):

When I travel this wild world alone…

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Le kid de l’Oklahoma, de Elmore Leonard

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Hot Kid, Public Enemies et Petites Pépées

“Qu’est-ce que ça fait d’être avec quelqu’un qui est recherché, mort ou vif? J’ai demandé à Crystal si elle avait peur en permanence. Elle m’a répondu: “Ben, évidemment.” Mais elle a eu l’air surprise, comme si c’était une question qu’elle ne s’était jamais vraiment posée. Avoir peur lui était devenu aussi naturel que de respirer. Heidi est différente, c’était une prostituée et je pense qu’elle trouve le danger stimulant, que ça la change. Au relais, elle se moquait de Jack parce qu’il avait abattu une vache, en disant qu’il l’avait fait exprès. Alors que juste sous ses yeux il y avait sept types qu’il avait descendus, et qui gisaient raides morts dans la cour.”

Okmulgee, Oklahoma, un jour d’automne de l’an 1921: le jeune Carlos Wesbster, 15 ans, fils d’un cultivateur et éleveur de la région, se retrouve être le seul témoin d’un crime commis par Emmett Long et son gang, lors du braquage d’un drugstore et du meurtre gratuit d’un policier. Cette première rencontre avec un célèbre bandit laissera des traces dans l’esprit du gamin, qui se sera senti humilié par l’arrogance déployée de Long, dont il jurera de se venger. Cette même année, il abat sans sommation un voleur de bétail venu chaparder sur les terres de son père. C’est donc ainsi qu’il commencera à se forger une idée toute personnelle de la justice… Quelques années plus tard, alors qu’il aura réduit son nom à un simple “Carl”, bien plus américain dans l’âme selon lui, il parvient à se faire engager comme marshall; c’est maintenant muni de l’étoile de la loi et de l’ordre, mais cultivant ses propres méthodes particulièrement expéditives, qu’il repart à la poursuite d’Emmett Long et des membres de sa bande. Rapidement devenu la coqueluche du public, grâce aux médias qui suivent ses moindres faits et gestes et réécrivent sa légende, le Hot Kid devra pourtant garder la tête froide: car les braqueurs de drugstore qu’il traque ne sont pas les seuls à écumer la région, et d’autres loups, certainement bien plus dangereux, se terrent peut-être et attendent leur heure, “dans les étendues sauvages de l’est de l’Oklahoma”.

Un destin parallèle à celui de Carl Webster semble se nouer à son sillage, celui de Jack Belmont. Fils d’un Oilman qui aura fait fortune lors de la ruée vers l’or noir, enfant pourri-gâté, désœuvré et profiteur, il bascule dans le crime le jour où il décide de kidnapper la maitresse de son père et de rançonner ce dernier. Un plan foireux qui lui vaudra, après plusieurs péripéties et un premier avis de recherche, de se mettre au vert et de se planquer pour quelques temps. Mais si l’idée n’était pas la bonne, le fait d’être un bandit commence à séduire Jack Belmont: se constituer un gang, braquer les banques des alentours, alimenter la peur rien qu’avec son seul nom; tenir un speakeasy-bordel et régner sur son petit empire. Et pourquoi pas un jour supplanter les maitres du genre, et devenir l’ennemi public numéro un? C’est sans compter sur la ténacité du marshall Carl Webster, qui n’aura de cesse de se mettre en travers de sa route. Et c’est bientôt à un véritable jeu du chat et de la souris que se livrent les deux hommes, le long d’une frontière mouvante de la justice, où l’on ne sait plus vraiment qui chasse l’autre, et qui aura le dernier mot…

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mugshot du awesome-robo.com (lien en fin d’article)

L’histoire se passe principalement entre la fin des années 1920 et le début des années 1930, et le récit est truffé de références à cette époque . C’est le temps des dernières bandes d’outlaws, de ces derniers bandits errants héritiers de Jesse James et du mythe du Far-West, juste avant que le crime organisé ne se regroupe en “syndicats”, et ne voudra justement plus de ces fauteurs de troubles, trop publics à leur goût. On croise dans le roman tous ces fantômes qui nourrissent la fiction, de Pretty Boy Floyd à Bonnie and Clyde, en passant par Baby Face Nelson, jusqu’à l’ombre tutélaire de John Dillinger, le véritable ennemi public numéro un, dont le parcours souvent rappelé ici permettrait presque d’y apercevoir comme le négatif  photographique d’une biographie. Les réseaux mafieux participeront bientôt à la chute de certains de ces insoumis, dont Dillinger; en attendant c’est encore le règne de la Main Noire, importée d’Italie, et les représentants de cette organisation criminelle ancestrale sont bien implantés dans l’état de l’Oklahoma: une grande partie des employés et contremaitres des raffineries de pétrole de la région sont des immigrés italiens, et ceux qui ne sont pas dans le système y sont soumis malgré eux. Quand le personnage de Carl Webster enquête sur Belmont et les membres de son gang, qui sont pour la plupart d’anciens prolétaires dégoûtés du forage pétrolier, c’est tout un environnement, hors-la-loi mais très règlementé, qu’il découvre et nous donne ainsi à voir. Autour de 1930, c’est aussi l’époque de la prohibition, et si le gouvernement a blindé son code pénal de multiples Acts restrictifs, personne n’est dupe et l’alcool coule à flots dans tous les speakeasies, ces bars clandestins improvisés que l’on peut trouver presque à chaque coin de rue. À la campagne, ce sont de petites bicoques le long de routes isolées, des relais, qui offrent ce genre de services, agrémentés de quelques petits plus proposés par les hôtesses… Les Crystal, Heidi, Louly, Kitty; femmes de petite vertu, au caractère bien trempé, “poules de truands” pour certaines, et héroïnes attachantes du roman, dont s’éprendront autant Carl que Jack, et qui leur feront bien vite tourner la tête, et même tourner en bourrique parfois. Pour enrichir le vaste tableau composé par l’auteur, on peut compter sur l’œil avisé de Elmore Leonard pour les petits détails, et son bon goût pour les petites références culturelles heureusement amenées: Les bagnoles sont bien sûr les belles De Soto et Cadillac de l’époque; on dégomme ce qu’on peut à la mitraillette Thompson; on écoute Count Basie, Lester Young, Rudy Vallée, Julia Lee dans les clubs ou dans un phonographe. On va au cinéma découvrir Manhattan Melodrama, ce même film qui sera le dernier qu’aura vu John Dillinger.

dillingerJohn Dillinger (photographe, lieu et date encore inconnus de moi)

En résumé, vraiment un excellent roman noir! qui sait prendre tour à tour des airs de policier hard-boiled, et de western, ou post-western; ample, descriptif sans prendre de longueur, et qui donne aussi la part belle à de grandes scènes d’action, de fusillades et de courses-poursuite. Très visuel, avec des plans et des dialogues parfois presque cinématographiques, Le Kid de l’Oklahoma aurait de grandes chances d’être aussi un très bon film. En attendant les éditions Rivages et Casterman en préparent une bande-dessinée, à découvrir à la rentrée, je m’en réjouis bien! C’était en fait la première fois que je lisais un roman d’Elmore Leonard (1925-2013), que j’ai longtemps bêtement confondu avec Donald Westlake… (pourquoi?) Mais je suis sûr que ce ne sera pas le dernier, je vais me plonger au plus vite dans sa bibliographie. Quel écrivain efficace, magique, capable de recréer un monde que l’on croyait disparu en seulement quelques lignes, tellement fidèle aux codes qu’il peut jouer avec et les détourner parfois, et qui semble avoir abordé dans son œuvres certains de ces univers que j’admire et dont je rêve. En tout cas très heureux d’avoir découvert cet auteur avec ce livre, que je conseille ardemment à tous, c’est un régal.

***Mugshots découverts sur le site awesome-robo.com, portraits de “criminels”… australiens des années 1920; superbes photos d’une qualité remarquable!

“Le kid de l’Oklahoma” (The Hot Kid – 2005)

Elmore Leonard / Editions Rivages, 2008; Editions Rivages noir poche, 2014

Rudy Vallée – You’re driving me crazy… Conseillée par Elmore Leonard! Superbe chanson, qui semble tellement lustrée par le temps, malaxée et transformée, qu’on y ressent presque un écho constant. Et dans cet interstice, dans ce petit décalage, ce petit spectre aux allures de fantôme, n’y aurait-il pas moyen de se glisser? Et de voir peut-être qui dansait, il y a si longtemps, sur du Rudy Vallée, en ce temps si lointain alors que c’était hier?

Un pied au paradis, de Ron Rash

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Vallées englouties, rêves noyés

Mais tout ça n’a pas d’importance. Peu importe combien de tertres indiens il y a dans le coin, ni quelles fleurs, quels insectes ou quels oiseaux. Si on trouvait des morceaux d’or aussi gros que des balles de base- ball, ça n’aurait pas d’importance. Ce barrage est construit, et les vannes sont fermées. Peu importe que vous soyez vivants ou morts. Votre place n’est plus ici. Vous autres, les péquenauds, vous serez chassés de cette vallée jusqu’au dernier…

Août 1952, dans le comté d’Oconee, Caroline du Sud, au pied des Appalaches. C’est un été torride sous un soleil de plomb, dominé par l’étoile Sirius qui, selon les anciens, n’annonce que de mauvais présages. La petite ville de Seneca se retrouve plongée dans la torpeur caniculaire; plus haut, dans la vallée de Jocassee, les paysans ne peuvent que contempler la lente destruction de leurs récoltes, brûlées par une sécheresse exceptionnelle. L’étoile serait la cause de tous les maux, détraquant la saison, rendant fous les bêtes ainsi que les hommes. Un jour, le shérif Alexander est appelé par la veuve Winchester: son fils Holland n’est pas rentré. Elle est persuadée qu’il est mort, abattu par le voisin, Billy Hollcombe. Cette tête brûlée de Holland, jeune vétéran de la guerre de Corée, picoleur et bagarreur, aurait tourné un peu trop près autour de la femme de Billy; on aurait d’ailleurs entendu des coups de feu récemment par chez lui. Le shérif est lancé à la recherche du disparu, il suspecte fortement Billy et mettra tout en œuvre pour résoudre cette enquête, traquant l’indice ou la preuve; mais comment avancer quoi que ce soit quand ne retrouve pas le corps de la victime?  Le meurtrier présumé semble s’en tirer à bon compte. Le chapitre consacré au shérif se clos sur un mystère ouvert, et c’est au tour de Billy de nous raconter sa version de l’histoire, avant de céder sa place à sa femme Amy, à leur fils, puis à l’adjoint d’Alexander. La narration est revisitée, et le drame se complexifie. Les rumeurs ont vite fait de courir dans cette petite communauté rurale isolée, et quand l’enfant d’Amy nait quelques mois plus tard, on lui trouvera le même regard, les mêmes yeux noirs qu’Holland Winchester. Un terrible jeu d’amour et de mort semble bien s’être déroulé dans la vallée l’été dernier…

Parallèlement à une intrigue policière classique bien ficelée et très prenante, qui constitue le premier plan du roman, se déploie rapidement un arrière-fond de plus grande envergure, et qui dépasse le simple drame des personnages impliqués. Nous apprenons bientôt que la vallée de Jocassee est condamnée. La compagnie d’électricité Carolina Powers rachète au prix bas tous les terrains, projette de construire un barrage et de noyer le tout sous un immense lac. Dans quelques années il ne restera rien tout cela, rien de ces terres que l’on hérite de génération en génération, de ces fermes où l’on a grandi et fait grandir ses enfants, de cette communauté de familles arrivées là depuis les premiers colons. Tout sera bientôt englouti, ne resteront que les souvenirs, qui eux-mêmes sombreront un jour dans l’oubli des mémoires disparues. Le corps d’Holland Winchester, s’il est caché quelque part dans la vallée, disparaitra lui-aussi totalement sous des tonnes d’eau. La mise en place de ce compte à rebours, qui se trouve être une belle métaphore du Déluge, tant vengeur que salvateur, amène aussi à une thématique qui me semble être chère à l’auteur, et que l’on retrouvera dans son roman Le monde à l’endroit. Ce que j’aime beaucoup dans les livres de Ron Rash, c’est cette nécessité d’apposer des traces de l’Histoire, petite ou grande, dans le paysage qu’il construit. Ce sont des traces toujours cachées, enfouies, et qui ne demandent qu’à être découvertes. Il n’y a pas un seul lopin de terre dans ses ouvrages qui, lorsque l’on creuse un peu, ne dévoile quelque tesson de poterie indienne, une pointe de flèche, un vieux fusil rouillé. L’écrivain nous avance des pistes: dans Un pied au paradis nous apprenons que la vallée de Jocassee est une ancienne terre Cherokee; dans Le monde à l’endroit nous retrouvons le lieu d’une bataille oubliée de la Guerre de Sécession. Mais les trouvailles, objets précieux, ne révèleront rien de plus qu’une certitude que quelque chose s’est passé ici, une scène du passé bien réelle, qui se rejoue peut-être encore, mais qui échappera toujours à la mémoire des vivants. Et c’est le destin final de cette vallée des Appalaches, qui sera elle “enterrée” sous un lac. Les habitants se disperseront, leurs souvenirs s’éparpilleront, avant de disparaitre; de cette vie quotidienne de labeur, d’amour, de joie, de peine, nous n’en auront plus conscience, et les crimes seront lavés. La plus belle image de ce roman tient en quelques lignes, à l’extrême fin du texte: vingt ans après la disparition d’Holland Winchester, l’adjoint du shérif Alexander revient à Jocassee, à présent devenue un lac, pour y pêcher. Seul sur sa petite barque posée sur une eau encore claire, il se penche et observe ce qu’il reste des fermes, des routes, reposant dans le fond, et repense à la vie dans la vallée. Bientôt il aura oublié lui-aussi; il ne restera alors que ces traces immergées, muettes et mystérieuses, attendant peut-être à être retrouvées et déchiffrées à nouveau.

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le lac Jocassee

Un pied au paradis, premier roman de Ron Rash, est un subtil mélange entre polar et drame historique et familial; on peut se laisser porter par une enquête intelligente, qui suffit en elle-même à tenir le rythme de l’ouvrage. Le décor proposé, dans ce coin reculé de Caroline du Sud, invite à la contemplation, avant immersion totale, grâce au talent de description de l’auteur. On retrouve aussi une formidable composition de personnages variés, aux caractères complexes; les 5 narrateurs des différents chapitres ont chacun leur propre voix, leur parler unique, et c’est en cela un beau tour de force qui rappellera lointainement Le Bruit et la fureur de Faulkner. En relisant ce bouquin découvert il y a une année, je retrouvais quantité d’éléments qui m’avaient échappés alors, dont cet attachement à la terre et au passage, si rapidement presque effacé, de ses occupants. Il y a assurément quelque chose de plus dans les livres de Ron Rash, qui est pour moi comme un conteur de légendes secrètes américaines, classique tout en étant surprenant, à la plume âprement envoûtante; rien de moins qu’un des meilleurs écrivains de sa génération.

PS: parution ces jours de son nouveau roman aux éditions du Seuil, Une terre d’ombre, dont j’attendais la sortie avec impatience, à découvrir donc au plus vite!

“Un pied au paradis” (One foot in Eden, 2002)

Ron Rash / Editions du Masque, 2009; Editions Le livre de poche, 2011

Where the cold wind blows, de Nickel Eye (2009) – un vent glacial souffle sur la route, la vieille guimbarde poursuit son échappée belle.

Tijuana Straits, de Kem Nunn

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California nightmare

“...et qu’au bout du compte ces pensées n’étaient rien de plus que ce qui venait à l’esprit de tous les hommes pris au piège qu’ils s’étaient eux-mêmes façonnés, prisonniers de leur monde mais aussi du monde plus vaste qui englobait tous les autres.

Au sud de la baie de San Diego se trouve la petite ville de Imperial Beach, qui s’ouvre elle-même sur la vallée de la Tijuana, où le Rio déverse ses maigres eaux sableuses jusqu’au Mexique, avant de se jeter dans l’océan. Cette partie de la frontière, hérissée d’un mur qui tire au loin et va plonger au large des côtes, et qui sépare le pays le plus riche d’Amérique de l’une de ses cités les plus violentes, la fameuse Tijuana, est une sorte de no man’s land de désert et de bourbier, enfer des trafics en tous genres. C’est le terrain de bataille des cartels de la drogue, des passeurs d’immigrés clandestins à qui l’on vend son âme pour un ticket de loterie. C’est pile ou face ici, et c’est souvent face contre terre que l’on retrouve des cadavres anonymes dans les petits matins blêmes de la valley, ceux des joueurs malchanceux de cette sordide comédie humaine. Et c’est ici que Kem Nunn a décidé de planter le décor de ce puissant roman.

Sam Fahley, légende vivante du surf, connu pour être l’un des seuls à avoir conquis la vague géante et imprévisible du Mystic Peak, a lâché la planche depuis maintenant un bon bout de temps. Après quantité de saisons d’errance et de misère, il a repris une ferme délabrée où il cultive de l’engrais ainsi que des vers, et où il vit coupé du monde, accompagné de ses seuls chiens. Au sud d’Imperial Beach, côté États-Unis, la vallée a bien changé; c’était il y a encore quelques années une terre où un fermier pouvait vivre honnêtement de son labeur, où une véritable communauté agricole pouvait espérer prospérer. Aujourd’hui les cours d’eau et les nappes phréatiques sont entièrement pollués par les usines sauvages plantées au sud de la frontière, usines souvent bâties par des entrepreneurs américains, et la violence quotidienne des mafias en ces lieux rendent la vie particulièrement précaire. Un jour qu’il chasse les chiens sauvages dans les dunes alentour, Sam recueille une immigrée clandestine en détresse, Magdalena. Celle-ci s’est enfuie du Mexique, et des tueurs sont à ses trousses. Après une longue et dangereuse enquête, elle s’apprêtait à dévoiler les noms des dirigeants de plusieurs entreprises américaines ayant délocalisé leurs activités et, profitant du laxisme des autorités de Basse-Californie, usent de tout leur pouvoir pour déverser les rebuts toxiques de leurs usines dans la nature. Des gens contaminés et condamnés. Des enfants qui grandissent déformés, des nourrissons mort-nés. Un véritable cauchemar que Magdalena allait dénoncer; mais ses ennemis l’ont prise de court et ce n’est que de justesse qu’elle parvient à semer provisoirement le commando de meurtriers lancé après elle. Elle trouvera donc refuge auprès de Sam; ensemble ils tenteront de mener le combat de Magdalena jusqu’à son terme, jusqu’à ce que la vérité soit exposée au grand jour. Et puis surtout ils devront sauver leur peau…

Il est bien sûr souvent question de surf dans Tijuana Straits, comme dans tous les romans de Kem Nunn. Mais ici, l’activité est uniquement liée au souvenir nostalgique d’un temps meilleur et révolu, comme l’est la jeunesse du héros Sam Fahey. Tout est maintenant pollué et pourri, même la côte qui était alors un paradis pour les dompteurs de vagues. Si l’on se souvient de Sam-la-Mouette, intrépide cascadeur sur planche, on oublie bientôt son mentor Huddy Younger, chaman mystique des plages, et toute la culture qui était liée à ce sport, à cet art de vivre. Les rouleaux géants de l’océan n’apparaissent même plus, on a plus revu le Mystic Peak depuis des années. Que l’on regarde la mer, que l’on regarde les terres, il est partout un paysage désolé, spectral, dans lequel l’auteur nous plonge la tête la première. Et c’est cela qui ressort pour beaucoup dans le livre, cette sorte de désespoir du paysage, qui en rend finalement toute la tragique beauté, et qui donne son plein volume à la narration. Le lieu est un personnage à part entière. C’est un univers de violence aussi, où la nuit il faut s’enfermer à double tour et garder le fusil à portée de main. Les tueurs à la recherche de Magdalena et de Sam, dont on découvrira plus tard les véritables et plus complexes motivations que ce qu’il en paraissait, composent un impressionnant combo de psychopathes sous acides, que n’auraient pas renié les scénaristes de Breaking Bad par exemple, à la fois fascinants et effrayants. Les personnages principaux ne sont pourtant pas en reste: entre Fahey, qui a tout raté et qui peut-être cherchera sa propre rédemption, et cette jeune mexicaine dont les idéaux l’empêchent finalement de vivre, nous retrouvons une véritable dynamique tant dans l’introspection que dans l’action. C’est aussi une vision plus rare de la Californie, américaine et mexicaine, qui nous est présentée, loin des mégapoles plus convenues que sont Los Angeles ou San Francisco. Et si le tableau est bien sombre, il vaut pourtant grandement la peine de s’y immerger.

frontier

le mur de Tijuana

J’ai enfin ouvert, et j’ai adoré ce roman qu’une amie me conseillait ardemment de lire depuis sa parution, en 2011. Parfois on se demande pourquoi on a attendu si longtemps avant de découvrir quelque chose, n’est-ce pas? Mais maintenant c’est vous que j’envie, camarades; parce qu’il est possible que vous ne connaissiez pas encore Tijuana Straits. Et je suis persuadé que vous allez passer un grand moment avec ce bijou de noirceur. Tequila, mescal, quelque chose de fort; il faut se préparer un peu, on prend un ticket simple pour le nouvel enfer sur terre.

“Tijuana Staits” (Tijuana Straits – 2004)

Kem Nunn / Editions Sonatine, 2011; Editions 10-18 poche, 2012

Ambiance parfaite pour prendre la route de cette autre vallée de la mort, avec le Silver des Pixies: Sorrows, sorrows. Et très belle vidéo home-made trouvée sur youtube.

Kentucky straight, de Chris Offutt

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Le pays que personne ne visite

Il faudra un peu plus qu’une gourde d’eau pour aborder les hills où l’auteur nous convie, à travers ce remarquable recueil de nouvelles. Il faudra sortir la bouteille de bourbon sec , et s’imprégner lentement de l’atmosphère, afin de véritablement sentir et goûter la terre, en ces collines écrasées par un ciel si lourd, où tout semble faire barrage et retenir l’âme. Nous sommes bientôt prisonniers du lieu, et nous pouvons chercher longtemps sur la carte sans jamais trouver de repères. Le bourg de Rocksalt est si petit qu’il ne s’y trouve pas; les crêtes qui pointent aux alentours portent pour certaines des noms que seuls les autochtones connaissent: Bobcat Hollow, Shawnee Rock, et les goulets ou les rivières ne sont jamais nommés. Et puis il y a Lex quelque part; Lexington, la capitale de l’état, mais c’est si loin que l’on n’y va jamais. Bienvenue dans le pays que personne ne visite, bienvenue dans les montagnes appalachiennes du Kentucky.

“Vous pouvez pas en vouloir aux montagnes pour ce qui se passe dedans. Y en a qui s’en prennent à Dieu, mais je pense pas qu’il se fasse beaucoup de mouron pour ce qui arrive par ici.

Nous nous retrouvons au sein d’une petite communauté de mineurs établis dans le village de Rocksalt ou aux abords, dans des bicoques et des cabanes. Ceux qui ne travaillent plus survivent en cultivant des terrains pauvres, en chassant le menu gibier, ou en établissant des petits trafics de marijuana. Ici on quitte l’école au primaire et puis on se débrouille; aucun des programmes d’aide au développement de l’état n’est d’ailleurs pris en compte par ces gens autant fiers que conscients de ce qu’est la fatalité. Aucun espoir de s’en aller, et de toute manière, pour aller où? Vu de ces montagnes, le monde parait s’effondrer au delà des dernières crêtes; l’ailleurs n’existe même pas. Si quelques rares éléments, tels des pick-up ou des transistors, proposent de situer l’époque dans la seconde moitié du vingtième siècle, nous pourrions aussi bien imaginer y voir le temps des colons, celui de la communauté originelle, tant le sentiment d’isolement y est ressenti, ainsi que cette sécheresse et cette violence latente d’avant l’ère du vernis de la civilisation. Ici donc on fait son whisky de contrebande, on flingue un clébard qui n’est plus bon à la chasse, on laisse sa sœur se vendre à tous car elle n’est bonne qu’à ça, on peut tuer aussi pour un peu d’argent perdu au poker. Les femmes tiennent de petits rôles; elles sont surtout employées à tenir le foyer, et n’auront pas grand chose à dire, si ce n’est, à l’image du personnage de Beth rencontré dans une nouvelle, qu’elles peuvent parfois apporter un peu de sécurité et de sérénité face à la tension constamment ressentie. Le spirituel, qui serait aussi un moyen d’évasion, est le prétexte à ouvrir le champ sur l’idée d’une terre de superstitions: il y a des âmes en peine qui errent dans les hills; certains lieux sont tabous, maudits pour des générations. Et l’on se demande si le pays que nous traversons n’est pas lui-même une sorte de purgatoire de l’histoire des États-Unis.

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Le livre se découpe en neuf courtes nouvelles. Dans une langue âpre et rude, Chris Offutt nous propose de suivre quelques habitants de la région, à travers de courts instants vécus. Il y a le jeune Junior qui tentera de passer un examen scolaire, peut-être en vain; Fenton et sa partie de cartes dans un fumoir perdu au milieu des bois qui tournera au désastre; il y a aussi Everett, qui après une dernière soirée passée au seul bar du bled prendra une route différente de celle de ses habitudes, et qui l’emmènera dieu sait où. Beaucoup de sécheresse dans la narration, et des dialogues ciselés d’une façon très brute, mais beaucoup d’empathie pour les personnages; je crois que Chris Offutt a grandi dans un lieu proche de ce qu’il décrit, et certains passages proposeraient donc un aperçu autobiographique. Il a d’ailleurs publié d’autres ouvrages qui sont annoncés comme des mémoires, et qui restent dans la même veine que ce recueil de nouvelles. Je pense que l’auteur peut être rapproché, dans cette manière d’écrire sur l’isolement dans les grands espaces, et cette façon de déployer une atmosphère teintée de lumière grise, de quelques écrivains comme Cormac McCarthy (sans les envolées lyriques et bibliques), ou Ron Rash. Je reste impressionné par le ton du livre, qui claque et qui fouette bien comme il faut.

“Personne sur ce flanc de colline a jamais fini le secondaire. Par ici on juge un homme à sa façon de faire, pas au gingin qu’il est supposé avoir. Je chasse pas, pêche pas, travaille pas. Les voisins disent que je pense trop. Il disent que je suis comme mon père et Maman a peur qu’ils aient peut-être raison.

Quand j’étais petit on avait un chien à pister les ratons qui s’est collé dans un putois et ensuite a eu le toupet d’aller se fourrer sous le plancher du porche. Il pleurnichait là dans le noir et refusait de sortir. Dad lui a collé un coup de fusil. Il en puait pas moins pour autant, mais Dad lui il se sentait mieux. Il a dit à maman qu’un chien qui sait pas faire la différence entre un raton laveur et un putois, faut l’abattre.

“N’empêche qu’il est toujours sous le porche”, qu’elle a fait Maman.”

Ambiance Deliverance propre en ordre dans le milieu de ce que l’on appelle les rednecks, et ce supplément d’âme qu’offre Offutt avec des personnages qu’il affectionne et qui sont les siens; un grand livre pour découvrir un monde perdu au milieu d’une nation que l’on croit bien connaitre et qui n’en finit pas, avec ses multiples mondes perdus, de nous réserver des mystères. je vous conseille fortement de vous rendre dans ce pays que personne ne visite.

“Kentucky straight” (Kentucky straight – 1992)

Chris Offutt / Editions Gallimard, 1998

Le Wayfaring stranger de Cash (Solitary man, 2000), ticket d’entrée pour le Kentucky staight; il suffit de suivre la piste.

Galveston, de Nic Pizzolatto

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Un superbe premier roman; une road story noire presque immobile, en attente du chaos à venir

“Tu nais, et quarante ans plus tard tu sors d’un bar en boitillant, étonné par toutes tes douleurs. Personne ne te connaît. Tu roules sur des routes sans lumière et tu t’inventes une destination parce que ce qui compte, c’est le mouvement. Et tu te diriges ainsi vers la dernière chose qu’il te reste à perdre, sans aucune idée de ce que tu vas en faire.”

La Nouvelle-Orléans, 1987. Roy “Country man” Cady, homme de main et collecteur de dettes de la mafia locale, doit remplir une nouvelle mission pour son patron, Stan Ptitko. Ce dernier l’envoie secouer le chef du syndicat des dockers afin de le remettre en place et de lui faire cracher des pots-de-vins impayés; mais l’opération à mener était un piège, car le big boss a décidé de faire le ménage dans son équipe, et d’éliminer Cady: rien de bon quand on est l’ancien amant de la maitresse du caïd. Le traquenard se referme sur le héros quand il débarque dans la maison qu’il visait; des tueurs l’y attendent, lui ainsi qu’un de ses collègues, et deux pauvres filles de joies qu’il faut éradiquer. Par miracle, Cady parvient à s’échapper de la fusillade, et emmène avec lui l’une des prostituées, la jeune et hargneuse Raquel, dite Rocky. Ensemble, ils prennent la route, et quittent la Louisiane au plus vite à bord d’un vieux break, longeant le Golfe du Mexique, jusqu’à parvenir au Texas. Ils trouveront un refuge précaire à Galveston, petite ville sudiste sur une île au large du Continent.

Alors voilà: Roy Cady, la quarantaine bien sonnée, avait appris depuis quelques jours qu’il était atteint d’un cancer des poumons. Refusant de poursuivre des examens, d’entamer un traitement, il se retrouve maintenant à ruminer l’idée de sa disparition prochaine; se remémorant le parcours chaotique de sa vie, tout en en faisant le deuil, il accepte bientôt cette dernière fuite en avant comme étant l’ultime acte de son existence ratée, vouée à l’échec et à la violence. Et puis il se rapproche de la gamine qu’il a sauvée, Rocky, jeune fille de 18 ans qui n’aura jamais eu de chance. Partie bien vite du sordide foyer familial, elle a survécu dans les rues, malgré la zone et les mauvaises fréquentations, en se vendant bientôt, jusqu’à se retrouver esclave de la pègre. Alors qu’elle s’enfuit avec Roy, Rocky parvient à retrouver sa petite sœur Tiffany et à l’enlever à son horrible beau-père. Les trois se retrouvent donc, au terme de leur échappée, dans un petit hôtel de Galveston, sous couvert de l’anonymat relatif d’une improbable famille recomposée.  La mafia est peut-être encore à leur poursuite; Roy, qui n’a plus grand chose à perdre, décidera de jouer ses dernières cartes pour aider les deux sœurs à se reconstruire une vie…

Sombre roman que ce Galveston; un héros au look et à l’attitude d’un Lemmy de Motörhead, bientôt rongé par la maladie, et entouré d’une galerie de personnages secondaires évoluant tous dans des limbes noires, du côté obscur du rêve américain des années Reagan. Si l’action principale se déroule en 1987, un subtil jeu de flashforward renvoie le lecteur, en certains chapitres, en l’année 2008, toujours à Galveston: c’est le futur qui offrira un regard et une réflexion sur le drame déroulé, et indiquera que l’on échappe jamais à son passé. Il y a finalement peu de mouvement dans ce livre construit pourtant comme une road story, mais le dépaysement est total. Le voyage est surtout intérieur pour ces caractères amochés, écorchés, et le supplément d’âme insufflé permet de transfigurer le décor, pour en réguler la lumière et proposer une vision crépusculaire et poussiéreuse des régions visitées (Nouvelle-Orléans / comté d’Orange, Texas / Galveston). Le tout imprègne définitivement l’histoire, et le lecteur est définitivement parti sur des routes cabossées, dangereuses, dont il ne reviendra pas indemne. Les évènements qui se déroulent en 1987 proposent quelques scènes de violence, et pas mal de suspense, basé sur la menace qui pèse sur Roy et les deux sœurs.  Dans le futur, un personnage revient sur les lieux du drame, alors que l’ouragan Ike se prépare à fondre sur les côtes du Golfe du Mexique, amenant avec lui la désolation de la boue et du chaos; prêt à tout réduire au silence et à l’oubli.

C’est le premier, et pour l’instant seul livre de Nic Pizzolatto, jeune écrivain américain né en Louisiane. L’auteur est actuellement occupé par la télévision, où il est le scénariste de la série True detective (HBO). Si je me réjouis déjà de découvrir son travail sur le show, j’espère qu’il reviendra bientôt au roman, car ce premier ouvrage est une réussite totale. C’est un superbe anti-polar que l’on ne peut lâcher; et si c’est un excellent divertissement, je pense qu’il va même un peu plus loin que ça. Inspiré par Faulkner, dont une citation lance le texte, Galveston s’inscrira peut-être un jour comme l’une des références de la littérature sudiste de notre époque. Profondeur et charisme des personnages, vision de l’histoire contemporaine des Etats-Unis, ainsi qu’une maitrise parfaite des ficelles des genres littéraires, et populaires, de notre époque, font de ce livre une vraie merveille. Rendez-vous un de ces jours à Galveston, ça vaut vraiment le coup d’oeil.

d.j.phillippoolgetty

La côte texane après le passage de l’ouragan Ike, 2008 (photo David J. Philip Pool / Getty)

“Galveston” (Galveston, 2010)

Nic Pizzolatto / Editions Belfond, 2011; Editions 10-18 poche, 2013

Little bird, de Craig Johnson

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Je n’étais pas loin de la crise de nerfs en ces jours, absorbé par la frénésie du quotidien, courant pour rattraper le temps déjà passé, et puis j’ai raté Craig Johnson en dédicace. J’aurais voulu voir l’homme au stetson et lui serrer la main, et lui baragouiner anglais pour lui dire que je l’aimais damnèdement bien. Et c’est alors qu’une chère amie m’a fait un cadeau formidable, un de ces précieux totems Gallmeister orné des salutations de l’auteur en première page. “Enjoy a strange land…” m’encourageait Johnson. Alors j’ai tout lâché et pris le ticket direction le Wyoming.

Direction la petite ville imaginaire de Durant, comté d’Absaroka, et rencontre avec le shérif Walt Longmire. Après plus de vingt ans de service, cet homme fatigué s’apprête à prendre sa retraite, et déléguer l’office à sa partenaire Vic, flic énergique mais désabusée de Philadelphie échouée dans l’Ouest. C’est que Walt a d’une certaine façon comme renoncé; établi dans cette maison jamais terminée et bientôt en ruine, hanté par le souvenir de sa femme disparue et incapable de renouer le contact avec sa fille, la vie est d’une monotonie grise et froide comme en cet automne où nous arrivons. On se rend au Red Pony Saloon pour discuter avec Henry Standing Bear, le partner indien avec qui l’on a vécu la guerre, et si l’on s’entend comme chien et chat c’est la meilleure façon d’exprimer la plus grande amitié entre ces deux caractères. Quelques parties d’échecs avec Julius, l’ancien shérif et mentor, à la maison de retraite.  Et puis il y a Vonnie, que l’on apprend à connaître, et qui réveille peut-être quelque chose d’enfoui que l’on croyait mort, comme une fleur sous la neige.

Les jours se suivent et se ressemblent, et les interventions de la police ici se résument souvent à régler des conflits d’éleveurs, des crises familiales, des cas d’ivresse au volant. Jusqu’à ce jour où le corps de Cody Pritchard est découvert dans un pré proche de la réserve indienne, lardé d’une balle de fusil antique, une sorte de plume d’aigle en signature de l’acte. Surgit le souvenir de cette terrible affaire, quelques années auparavant, où Cody et trois de ses amis alors adolescents avaient été condamnés avec sursis pour le terrible viol de la jeune indienne Melissa. Le meurtre est-il lié, est-il une vengeance? Les autres de la bande seront-ils les prochaines cibles d’un mystérieux tireur? L’hiver s’approche, et avec lui la première grande tempête, alors s’engage une course contre la montre et une plongée dans l’histoire des personnages à la recherche de la vérité. Si les routes sont parfois longues à parcourir, une expédition en montagne reprendra le rythme trépidant d’une cavalcade. Et perdu dans le blizzard, on pourra se sentir suivi, guidé, par les fantômes d’anciens guerriers cheyennes.

C’est une superbe galerie de personnages, un peu rudes et préférant lâcher un ouaip plutôt que des palabres, mais très attachants; une bonne dose d’humour aussi. De très belles pensées sur la nature émaillent le texte et enrichissent l’accroche sensible de cette enquête policière. J’adore ces mots de Walt:

“A un moment, plongé dans mes réflexions, je vis un petit flocon tout rond traverser mon champ de vision, se poser contre l’un des blocs de ciment et disparaitre. Il y en avait d’autres, maintenant, qui flottaient doucement dans la fraicheur de l’air nocturne. Les scientifiques disent que les flocons, en tombant dans l’eau, font un bruit, comme le gémissement d’un coyote; le son atteint un apogée puis décroit, le tout en environ un millième de seconde. Ils ont découvert ça quand ils ont utilisé un sonar pour repérer les migrations des saumons en Alaska. Les flocons de neige faisaient tellement de bruit que les signaux émis par les poisson étaient inaudibles et l’expérience dut être abandonnée. (…) Je levai les yeux vers les quelques étoiles qui restaient visibles. Il me semblait qu’un nombre épouvantable de voix résonnaient dans ma vie, si ténues et si aiguës qu’elles en devenaient indétectables par l’oreille humaine.”

Je me suis laissé bercer par le voyage, et par l’enquête; parfois j’étais un peu ailleurs alors je contemplais le paysage depuis la fenêtre côté passager du pick-up, et puis j’étais de nouveau pris par le rythme mouvant de l’histoire. Au final j’ai passé un très bon moment avec ce livre entre les mains, et ce n’est que le premier de la saga Walt Longmire que je me réjouis de poursuivre. Je suis rentré à la maison par le mont d’ottans, apaisé avec de nouvelles images en tête,  mais je reviendrai bientôt à Durant, Absaroka, en ce “strange land”.

“Little bird”

Craig Johnson / Editions Gallmeister, 2011

Atmosphères de “Little bird”:

*la série Longmire, que je n’ai pas encore vue

*la saga Walt Longmire chez Gallmeister

*le site officiel de Craig Johnson