Bison, de Patrick Grainville

bison

Lost in La Prairie

“Le soir, après avoir retouché les paysages vierges peints pendant la journée, Catlin annonce, dans ses lettres, la mort du vert. Quand Baudelaire le découvrira, le vert commencera d’être clôturé. Avec des fermes, avec des cow-boys armés, des éleveurs de bétail, avec des guerres, de nouvelles lois, de nouvelles frontières! La fuite, l’errance, la variole, l’alcool, les réserves enfin ou la prison. La fin de la vie.

Catlin sait et il peint. Il accumule les preuves de la grande vie des Sioux.”

Presque 30 ans après la fameuse expédition des capitaines Lewis et Clark qui, de 1804 à 1806, auront traversé le continent nord-américain afin de trouver un accès vers l’océan Pacifique, l’immense territoire à l’ouest des fleuves Mississippi et Missouri demeure en grande partie méconnu. Au-delà de la ville de Saint-Louis, cité-frontière au confluent des eaux, c’est le presque grand vide qui s’étend: c’est la terre de tous les prodiges possibles, autant que de tous les dangers. La carte et la littérature établies par les prédécesseurs seront encore à affiner, à compléter par les récits des quelques trappeurs, chasseurs, explorateurs qui s’y aventurent. Les descriptions scientifiques de ce Nouveau Monde, emplies de l’esprit encyclopédique des Lumières, cet esprit cher à la vision qu’a eue le président Jefferson lorsqu’il a donné le cahier des charges à l’entreprise de Lewis et Clark, se trouvent bientôt enrichies d’une nouvelle énigme à aborder: qui sont ces natifs que l’on rencontre, ces membres de plusieurs dizaines de tribus éparpillées dans la nature, et qui semblent pourtant participer d’un même système, ou en tout cas d’une vaste organisation ramifiée sur des milliers de kilomètres carrés. Qui sont ceux que l’on nomme les Indiens des Plaines? Quelques journaux, carnets de voyages et correspondances en esquissent le portrait; restait aussi à les dépeindre.

Il s’est trouvé qu’un peintre, portraitiste de la haute société pennsylvanienne, en a eu sa claque de bichonner des croûtes pour les lords et les entrepreneurs. “Go West, Young Man“, c’est ce qu’a peut-être entendu George Catlin avant beaucoup d’autres, le poussant à entrer en contact avec ce vétéran de William Clark, devenu entre-temps le principal chargé aux affaires indiennes pour le gouvernement, afin qu’il lui fasse passer l’invisible frontière. Entre 1830 et 1836, Catlin a pu rendre visite à plus de 50 tribus indiennes, recueillant ainsi une masse de dessins, de peintures, de notes d’observations, voire d’objets échangés, le tout d’une valeur inestimable. S’il fut l’un des premiers artistes-ethnologues à renseigner le monde sur la prodigieuse découverte du lointain Ouest américain, allant jusqu’à rendre visite à plusieurs têtes couronnées de la vieille Europe, ou présentant ses œuvres dans les salons d’art parisiens que fréquentaient Gautier, Sand ou Baudelaire, il fut l’un des premiers aussi à se rendre compte de sa fragilité face à l’avancée de cette étrange Destinée manifeste revendiquée par l’autre civilisation. Instant charnière de l’Histoire, début du compte à rebours avant l’explosion du grand drame, Bison de Patrick Grainville évoque le séjour de Catlin, en 1832, auprès d’une tribu de Sioux Lakotas, dans la contrée vierge et sauvage que l’on nommera quelques années plus tard l’État du Dakota du Sud.

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(photo: South Dakota Department of Tourism)

Il faudra poursuive la piste loin après Fort Pierre pour découvrir les avant-postes du campement sioux; et quelle surprise pour leurs habitants de voir arriver cet étonnant attelage, composé de Catlin et de son interprète Bogard, équipés de rouleaux de toiles et de ferrailles pleines de gouaches. Peindre les chefs, et peindre la vie du village, voila le but que s’est fixé l’homme Blanc doté d’une puissante médecine. Face au leader Aigle Rouge, face aux nobles guerriers Élan Noir et Tonnerre Riant, face aux femmes et aux enfants, puis avec eux, tout au long de leurs pérégrinations au fil des saisons, de leurs errances à travers la prairie, à la poursuite de l’immense mer brune et ocre de bisons. Le puissant animal, le tatanka vénéré, c’est le sel de la terre, c’est la vie. La plupart des activités de la tribu se sont ainsi harmonisées avec le lent mouvement migratoire des troupeaux, et presque toutes leurs ressources en émanent: nourritures, vêtements, artefacts faits d’os, de cuir ou de cornes, feux de bouses, colle de sabots, etc. Rituels de chasse, danses, fêtes et cérémonies d’exorcismes divers rythment les parcours des hommes au regard du soleil et de la lune. Jeux où l’adresse et la bravoure, dans la poursuite du gibier comme dans la guerre intestine livrée aux ennemis héréditaires, façonnent les corps et les âmes, attisent la frénésie de vivre. Et Catlin lui-même, observateur qui se veut impartial, pourtant confident et allié, et bientôt sous le charme de la jeune squaw au nom magnifique de Cuisses, se sentira comme un membre à part entière de la nation Sioux. Le personnage bien que haut en couleur vêtu d’une redingote parmi les pagnes et fourrures s’efface bientôt progressivement de la narration: les véritables héros de ce roman ce sont ces amérindiens qu’il décrit. Et parmi eux, deux caractères portent l’intrigue presque à eux seuls: Louve, une Indienne Crow captive de la tribu, et Oiseau Deux Couleurs, le chamane berdache, soit l’homme-double, le travesti sacré, ayant adopté des mœurs particulières et développé une apparence féminine.

buffalo hunt

George Catlin: Buffalo Hunt (1832)

1832

George Catlin: Shón-ka, The Dog, Chef Sioux Lakota (1832)

Pour plus de reproductions des œuvres de Catlin, voir ici

Bison est un roman épique au souffle puissant, empli de l’esprit des grands espaces; comme j’ai pris cette petite habitude de reporter mes lectures sur mes cartes et atlas, afin de poursuivre le voyage d’une façon différente, j’avoue que je me suis souvent égaré, perdu dans l’immense prairie, ou longeant des rivières inconnues. Peut-être était-ce une volonté de l’auteur qui cherchait à brouiller les pistes, afin de rendre à cette histoire son aura de magie, magie d’avant l’aplanissement total de la géographie, rendue symétrique et abstraite. Tant mieux en tout cas, c’était un formidable prétexte à l’évasion. De plus, l’exploration d’un monde d’avant la Conquête de l’Ouest, en ces quelques années où il semblait possible que deux univers se rencontrent et partagent, fascine autant qu’elle laisse un goût amer. Il aurait fallu plus de George Catlin, il aurait fallu d’autres expéditions comme celle de Lewis et Clark, ou des Edward Curtis d’avant la fin des temps. Mais même cela, est-ce que ça aurait changé quelque chose à l’Histoire? Enfin, avec ce personnage inédit de peintre “into the wild”, Patrick Grainville nous offre de superbes pages où la nature, mise en images et transfigurée par les mots, devient matière vivante, envoûtante, exaltant tous les sens. À découvrir sans plus attendre.

catlin

William Fisk: Portrait of George Catlin (1849)

Bison

Patrick Grainville / Editions du Seuil, 2014; Editions Points Seuil poche, 2015

Warm Shadow, de Fink (2011)

“What you got goin’ on
Behind those eyes closed, holdin’ on
I don’t want another day to break
Take our, steal our night away”

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Deadwood, de Pete Dexter

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“... si jamais nous ne devions plus nous revoir, tout en tirant mon dernier coup de feu, je murmurerai doucement le nom de ma femme – Agnes – et, en formulant des vœux, même pour mes ennemis, je ferai le plongeon et j’essaierai de nager jusqu’à l’autre rive.

J’ai pris un chemin du mont d’ottans, et  c’est en pensant à la dernière lettre écrite de la main de Wild Bill Hickok que je remontais soudain la piste par les Black Hills menant à la bourgade de Deadwood, South Dakota. L’azur transperçait parfois les mélèzes, les rayons d’août brisés par le vent réverbéraient les pierres du sentier et le goût de la terre jusqu’à l’œsophage; j’étais fatigué mais j’étais arrivé, et je débarquais dans une ville que je connaissais par cœur pour y avoir rêvé, y avoir vécu, je revenais. L’euphorie de la Main Street était pourtant différente, une agitation nouvelle où tous se précipitaient vers un endroit précis vers une petite tente, et la queue formée gargouillait d’excitation. J’entendais des mots, j’entendais des noms mais ne voulait écouter. Et puis le barbu avec son nickel à la main a dit précisément: On a tué Wild Bill.

J’ai lu Deadwood de Pete Dexter après avoir vu les trois saisons de la série HBO, après avoir lu plusieurs livres de l’auteur que j’adore; et j’avoue que l’impulsion a été que je ne voulais pas quitter Deadwood et ce que j’ai ressenti à y vivre. Je me suis lancé dans la lecture avec le monde et les personnages créés par David Milch. Passé le déroutement dû à la lecture télévisuelle, je me suis totalement retrouvé dans l’œuvre originale de Dexter, où la ville et l’époque étaient parfaitement reconstituées, l’atmosphère identique: c’est un monde féroce où la loi à venir est à celui qui tient le peacemaker. C’est une histoire légendaire et la médaille est rouillée, trainée dans la boue. Le territoire du Dakota en 1876 n’est donc pas encore annexé, et cet été Custer et ses hommes vont mourir lors de la bataille de la Little Big Horn, dans les Black Hills. L’Union n’a pas encore d’emprise sur ces terres soumises à l’avidité des chercheurs d’or, des rapaces tentés par la fortune sans règles; ouverte aux aventuriers épris de liberté aussi. Mais la civilisation érigée est souvent comme un cercle de l’enfer, où l’on exhibe des têtes d’indiens dans la rue avant de toucher la prime, où un regard appuyé peut vous valoir sentence suprême. La violence est partout, elle est souvent le moteur de la conquête de l’Ouest. Mais la bonté noble de certains justes éclaire aussi l’avancée semble-t’il chaotique de l’écriture de l’histoire.

Le texte est découpé en cinq parties: la dernière balade de Wild Bill Hickok; la poupée des quartiers asiatiques; l’arrivée d’Agnes, femme idéalisée de Wild Bill; Calamity Jane; quelques pages sur Charley Utter. Le livre adopte donc ces personnages comme principaux, et c’est un angle très bien choisi. Le premier chapitre présente ce qui pourrait être la passion de James Butler Hickok, homme mûr maintenant, trop connu partout avec une réputation de tueur, alors qu’il jure ne jamais s’être que défendu, marié platoniquement avec une femme laissée dans l’Est. Comme exilé au Dakota avec un prétexte impossible d’affaires en cours accompagné de son seul ami Charley, se badigeonnant le corps de mercure pour enrayer une mystérieuse affection – l’hommage du Tireur de Swarthout n’est pas anodin -, on devine là l’ultime danse avant le dernier plongeon, avant la dernière partie de cartes et la fameuse death’man hand. Ce sont les plus belles pages biographiques et comme un hommage que j’ai lues sur ce personnage fascinant. Le livre est déjà une réussite pour ceci. Le reste est à découvrir en se laissant porter par le rythme original de Pete Dexter, tendu et d’une grande noirceur, qui a pour particularité de régulièrement abandonner ses personnages au beau milieu d’une intrigue. Si cela est perturbant dans certains de ses polars, ce choix est parfaitement adapté pour une histoire sous le big sky western, collé aux maigres ressources inscrites dans la réalité historique qu’il a fidèlement respectée, où bien entendu une personne peut très bien totalement disparaitre soudainement des archives, voire même n’apparaitre que comme un nom gravé sur la pierre tombale.

Je n’ai pas fait l’immense queue devant la tente, j’ai rebroussé chemin. Redescendu le sentier dos à la ville, tout était terminé maintenant, le ciel pelliculé d’une immense mue de serpent renvoyait l’écho du vent dans les arbres, derrière les arbres et dans les vallons; l’ouverture d’horizon barrée d’un écran de brume. Et le rideau s’est écarté quelques petites secondes, et j’ai cru le voir devant moi, dos à moi sur un appalooza. Peut-être qu’il avait traversé et trouvé la rive, et qu’il rentrait chez lui.

“Deadwood”

Pete Dexter / Editions Gallimard, 1994

Atmosphères de “Deadwood”:

*La série HBO Deadwood, à voir absolument

*Une galerie de photographies d’époque à découvrir

Lettres à sa fille, de Calamity Jane

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D’abord ne pas tenir compte que ces lettres ne sont probablement que fictives, rédigées dans les années 1940 par une femme à la recherche de ses racines mythologiques; car Calamity Jane, mythe s’il en est, parmi les justes, parmi les héros, les brutes et les truands de cette grande plaine du rêve, gravée dans notre culture populaire mérite bien sa vie réelle et fantasmée comme chacun.

Une trentaine de lettres compilées sur un quart de siècle, de 1877 à 1902, envoyées comme des bouteilles à la mer à sa fille inconnue et confiée à la naissance, dressent le portrait d’une femme libre, terriblement libre dans cette vie qui est un “long cauchemar hideux”, sans foyer sans famille, sans autre attache que le mors de son cheval Satan. Visites de Deadwood, de Junction City, de Billings – “On dirait l’enfer sur terre”, descente de la Yellowstone Valley “juste pour l’aventure et les sensations”; tracer des diligences sur les pistes, soigner les pauvres hères comme elle;  bagarres contre les mineurs, contre les Cheyennes; rencontres avec Jack Dalton, Belle Star, Buffalo Bill Cody et l’inaccessible âme soeur Wild Bill Hickok. Et partout l’amour inconditionnel pour la petite Janey, l’enfant qu’on dût abandonner car c’était le prix à payer pour être une femme terriblement libre sous le grand ciel de l’Ouest.

La compilation de ces lettres pourrait être chantée par Bob Dylan, sur l’air de ” Lily, Rosemary and the Jack of Hearts” mais Calamity Jane Canary serait le “Jack of Diamonds” comme l’aurait surnommée son partenaire Wild Bill; le texte est une complainte de l’amour filial et de son manque, un témoignage de sa vie légué à sa fille, et au delà à nous lecteurs, emportés dans les rues de Deadwood et sur les pistes jusqu’au Wyoming, jusqu’à l’Est; des recettes de cuisines, des sentiments sur le mariage (“Je pense quelques fois que je me remarierai et puis l’idée d’être pendue à la chemise d’un homme me rend malade”). Une très belle œuvre.

J’ai lu ceci dans le train, et puis quand j’ai levé les yeux le paysage n’était plus vraiment le même. Je crois que j’aurais pu être ici maintenant, ou à plus de cent ans en arrière sur un autre continent et rencontrer Jane. Et être quelqu’un de son estime, ou un pauvre type à qui elle ne devrait même pas de rendre le regard. J’aurais pu être celui qui depuis la fenêtre sale du Number Ten Saloon de Deadwood la regarderait descendre la rue sur son fier destrier.

“Lettres à sa fille”

Calamity Jane / Editions Rivages, 1997

Des atmosphères de “Lettres à sa fille“:

*La superbe série HBO Deadwood , où l’on retrouve le personnage de Calamity Jane

* Lily, Rosemary and the Jack of Hearts, de Bob Dylan, sur l’album Blood on the Tracks

*Magnifique BD en 3 volumes Martha Jane Cannary, de Blanchin et Perrissin chez Futuropolis