Le revenant, de Michael Punke

revenant

Missouri Breaks

“Il était seul, et sans armes. Entre Fort Brazeau et lui s’étendaient un peu moins de cinq cents kilomètres de prairie. Deux tribus indiennes – l’une à coup sûr hostile, l’autre peut-être pas – suivaient la rivière qui lui était indispensable pour s’orienter. Et bien sûr, il le savait pertinemment, les Indiens n’étaient pas le seul danger qui le guettait.”

Été 1823: un groupe de trappeurs de la Rocky Mountain Fur Company est envoyé de Saint-Louis, ville-frontière ouvrant sur l’Ouest sauvage, avec pour mission de remonter le cours du fleuve Missouri, de retrouver des forts dont on n’a plus de nouvelles et d’y établir des comptoirs pour le commerce de la fourrure. Si l’acquisition de l’immense territoire de la Louisiane française quelques années plus tôt a quasiment doublé la superficie de la jeune nation des États-Unis, il n’en reste pas moins que tout ce qui se trouve à l’ouest du Mississippi demeure en grande partie inconnu: des contrées de prairies et de forêts, de vallées et de hills, jusqu’aux inaccessibles Montagnes Rocheuses qui barrent l’horizon au loin, des terres mystérieuses peuplées de plusieurs tribus indiennes dont on ne connait presque rien.

Le capitaine Henry a pris la tête de cette petite expédition composée de onze hommes, aventuriers de la Frontière qui n’ont plus rien à perdre ou qui n’ont jamais rien eu, avides de richesses promises ou d’exploits à relever. Un jour qu’ils campent en pleine nature et que l’ordre est donné de chasser aux alentours, l’un des trappeurs nommé Hugh Glass est violemment attaqué par un grizzly. Il est retrouvé le corps brisé, lacéré, et presque égorgé, mais toujours vivant. La compagnie ne peut prendre en charge le blessé agonisant et doit poursuivre son périple, aussi le capitaine Henry décide-t-il de laisser deux de ses hommes auprès de Glass afin de veiller sur lui jusqu’à sa mort, pour l’enterrer dignement. Mais ce dernier ne succombe pas, et après quelques jours inquiets passés en territoire hostile, les deux compagnons abandonnent le gisant en emportant son équipement. Sans armes, sans aucun moyen de subsistance, livré à lui-même loin de toute trace de civilisation et gravement blessé avec une jambe et un bras cassés, des plaies qui ne cicatrisent pas et une fièvre comateuse, Hugh Glass retrouve pourtant un semblant de quelques maigres forces et commence à ramper…

 

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photo Danita Delimont / Getty Images

Il lui faudra sortir du sous-bois et traverser la prairie, en évitant les chasseurs indiens peut-être embusqués, les animaux carnassiers pour lesquels il est une proie facile. Il lui faudra ramper sur plusieurs centaines de kilomètres afin de rejoindre le fort Brazeau, dont il se souvient avoir vu le repère sur cette carte perdue dans le paquetage volé; avancer sur les coudes et trainer ce corps meurtri, manger ce qui traine encore ou chasser à coups de pierres les souris et serpents près de lui, boire les flaques et la rosée, dormir sans feu, sans couverture, à la lueur des étoiles maudissant sa faiblesse d’écorché. Le seul esprit qui l’anime et le tient encore en vie c’est le désir de vengeance: il retrouvera ceux qui l’ont abandonné et le leur fera payer. Mais d’abord avancer, et retrouver ce fort afin de se faire soigner; les plaies pullulent et germent dans son dos, les membres gonflent et noircissent de nécrose, la douleur est constante et absolue; elle est canalisée et devient le moteur instinctif de l’avancée, frottée et sillonnant le chemin lentement tracé. De dangers en périls, c’est un véritable récit de survie qui nous est alors présenté, tendant vers la légende, de celles que l’on se raconte au coin du feu. La légende de Hugh Glass, qui a parcouru tous ces miles de wilderness seul et à moitié mort, ravagé; Glass qui aura rejoint les siens et aura été secouru. Et puis qui sera reparti sur ses propres traces à la poursuite de ceux qui l’ont trahi. Reprendre la route dans l’autre sens, et pister les trappeurs; où sont-ils passés, où se sont-ils perdus dans ces contrées sauvages?

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Le Hugh Glass Monument (photo C. Begeman)

Premier roman de Michael Punke, paru en 2002 aux États-Unis et publié ces jours en français, Le revenant est un excellent récit d’aventure et d’action. Si l’intrigue est plutôt simple et ne propose pas tant plus qu’une banale histoire de vengeance, c’est surtout dans le contexte historique, et aussi dans la qualité des décors présentés que le livre prend toute son ampleur. Nous sommes donc au début du XIXe siècle, au début de l’expansion des États-Unis vers l’Ouest, aux prémices de cette fameuse ruée. L’expédition de Lewis et Clark (1804-1806), ordonnée par le président Jefferson, avait pour but de découvrir et de recueillir des informations sur le territoire de la Louisiane que la jeune nation venait d’annexer, et de trouver des voies de passage pour traverser le continent. Quelques 20 ans plus tard, à l’époque où se situe le roman, la Frontière n’a pas encore été repoussée, et seuls quelques aventuriers s’engagent sur les rares pistes ouvertes par leurs prédécesseurs. Des compagnies spécialisées dans le commerce de la fourrure y font leur apparition, et c’est principalement par leur biais que de nouvelles colonies apparaissent à l’Ouest du Mississippi. Le roman nous plonge donc en cette époque charnière de l’histoire et, tout en reprenant les codes d’un western classique, nous offre une virée dans la propre jeunesse de ce genre, celle d’avant les mythes que l’on connait par cœur. La légende des trappeurs est pourtant bien relayée dans la culture populaire, l’auteur s’inspire d’ailleurs de l’histoire véritable de Hugh Glass telle qu’elle a été reportée par les conteurs, mais j’ai eu très peu l’occasion de découvrir de la littérature qui puise dans ce terreau. J’ai été absolument conquis par la reconstitution de ce cadre, qui est très détaillé et très visuel, et qui tend à prendre aussi de belles envolées lors des descriptions de paysages et de décors. C’est un des points positifs de l’écriture de Punke, simple et presque faite pour être portée à l’écran; dans l’autre sens elle est parfois si simplifiée que les personnages, aux actions parfois incertaines, restent flous, peu construits. Mis à part le brio avec lequel cette superbe toile de fond est posée, il faudra découvrir ce roman pour ce qu’il est en soi, un texte qui tend d’abord vers l’aventure donc. C’est un peu comme ces romans que l’on adorait, quand on était des gamins, qui nous emmenaient au loin et nous faisaient vivre d’incroyables épopées. Il faudra retrouver un peu de son âme d’enfant, accepter l’héroïsme et l’impossible du légendaire pour tenir sous le feu de l’action qui se déroule. Et en ce sens il se dévore, c’est même une lecture plutôt jouissive. Pour tous les amoureux de nature writing, de western, d’évasion; pour ceux qui cherchent aussi à se défouler un peu avec les livres; ça sert à ça aussi parfois, et ça fait vraiment du bien!

PS: Le livre est en cours d’adaptation au cinéma, sous la direction d’Alejandro Gonzalez Inarritu (21 grams, Babel). Sean Penn et Leonardo DiCaprio pourraient figurer au casting… À suivre de très près.

“Le revenant” (The revenant – 2002)

Michael Punke / Editions Presses de la Cité, 2014

The Regulator – Clutch (2004) – Come With Me And Walk The Longest Mile…

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