Zone 1, de Colson Whitehead

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Death and the City

“L’océan avait envahi les rues, comme si les simulations du réchauffement climatique montrées aux infos étaient enfin devenues réalité, et que les flots houleux des images numériques enflaient pour engloutir la glorieuse métropole. Sauf que ce n’était pas de l’eau qui inondait le réseau urbain, mais les morts.”

New York: la pointe de Manhattan et son Battery Park, le Ground Zero, Wall Street, les quartiers de Tribeca, Chinatown, jusqu’à la Canal Street bardée d’une immense muraille de béton; voici donc le contour défini de la Zone 1. Il s’est passé qu’un jour les morts se sont relevés, les morts-vivants avides de chair humaine, et que l’effroyable peste s’est répandue à travers tout le pays. Les dévorés ont rejoint les hordes sauvages, les villes et les communautés ont rapidement sombré, brisées par les assauts de légions de zombies. Une gigantesque vague d’horreur aura bientôt tout recouvert, et puis la civilisation aura alors cessé d’émettre ses ultimes appels de détresse. Ce fut aussi simple que cela: la Grande Nuit. Les quelques survivants s’en sont enfuis, égarés et livrés à eux-mêmes dans le désert d’un monde ravagé. Certains se sont barricadés avec quelques ressources, en attendant la fin. D’autres se sont regroupés en bandes et écument leur nouveau territoire, en dangereux prédateurs. Des isolés errent sur les routes à la recherche d’un hypothétique sanctuaire préservé: Marc Spitz est de ceux-là, même s’il n’y croit plus vraiment. Après des mois de survie dans ce chaos, ce sont trop de villes ou de bunkers intacts fantasmés, trop de compagnons d’infortune qu’il a dû laisser derrière lui. Jusqu’à ce que la mythique Buffalo, cette colonie de survivants dont il entendait parler comme de l’incroyable dernier espoir, se révèle enfin à lui le jour où il est secouru par une unité militaire, qui l’y rapatrie. Revenu de l’enfer, parmi une poignée de rescapés, il est incorporé dans cette société renaissante qui a pour but de reconquérir le pays, ville après ville, quartier après quartier. Reprendre New York et l’arracher au néant dans lequel elle est plongée sera la première mission assignée. Les marines ont déjà nettoyé le bas de Manhattan, à coup de mitrailleuses et de lance-flammes, et érigé des remparts autour de ce qui a été désigné comme la Zone 1. Marc Spitz y est envoyé avec une petite troupe de “dératiseurs” afin de supprimer les derniers zombies qui pourraient s’y trouver.

Aftermath of Hurricane Sandy | Belle Harbor

photo Jonathan Auch

Le monde que nous connaissions n’existe plus, mais il est pourtant bien présent dans la mémoire des rescapés, dans celle de Marc Sptiz en particulier, improbable héros conscient de sa propre médiocrité. Les souvenirs d’avant se mêlent à la contemplation des ruines de ce rêve, les objets et les lieux sur lesquels la poussière de cendre grisâtre est partout retombée, l’image en fond des visages de certains trépassés qui sont voilés d’une même teinte, visages tâchés parfois de vermeille et déformés. Ce que retient Marc Sptiz du temps passé et révolu, à travers le retour en arrière qu’il propose sur sa propre histoire, en dénombrant tant de petits actes inutiles, de distractions éphémères et de rapports humains incertains noyés dans la frénésie d’un morne quotidien, c’est la relative absurdité du mode de vie contemporain. Ce constat est mis en rapport avec l’univers nouveau dans lequel il évolue, celui de la survie d’un petit groupe d’individus unis sous la bannière d’une société hiérarchisée comme une armée, repartie de zéro pour combattre l’enfer sur terre, et qui tente pourtant de se réapproprier une vie “normale”, de reproduire le monde sécurisé, bienveillant, et finalement terriblement étouffant tel qu’il était auparavant. Tous les personnages rencontrés sont profondément traumatisés, par ce qu’ils ont vécu pour en arriver là, et par ce que l’avenir leur réserve, mais tous semblent se retrouver derrière l’acte de foi proposé par Buffalo, cette hiérarchie qui reforge une langue orwellienne et galvanise ses troupes à coups de médiocres récompenses; ils sont les Phoenix de la nouvelle Amérique. La Zone 1, première reconquête encore fragile de l’ordre nouveau, est d’une importance capitale car elle est la première réussite de cette société para-militaire sur le contient; c’est la reprise du quartier des affaires, et de la pointe larguant vers l’océan de cette ville symbole du monde d’aujourd’hui, un monde dont on a si peu de nouvelles, et qui parait subir la même peste partout. Quand Spitz et son équipe Omega de nettoyeurs débarquent au sud de Manhattan, ils s’attendent tous à un travail relativement tranquille, consistant à supprimer quelques zombies épars oubliés par les marines, à assainir le territoire pour une prochaine colonisation. Mais l’erreur est humaine, et dans un contexte qui ne laisse aucune place au hasard ou au désordre, une simple fissure dans le mur pourrait signifier la mort de tous.

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Colson Whitehead (The Guardian – Dorothy Hong/Koboy)

Très bonne surprise que ce Zone 1, qui a d’abord ceci d’intéressant qu’il reprend absolument tous les codes du roman post-apocalyptique tendance zombies, mais qui se débrouille pour ne fournir au lecteur quasiment aucune scène d’action. Le texte tangue sans arrêt entre la description d’un présent dévasté, et les souvenirs d’une époque révolue qui est celle-là même où nous vivons. Quand le héros se retrouve confronté à des dangers, si maigres fussent-ils finalement, l’auteur profite pour insérer dans la narration quantité d’images, de souvenirs, de rapports directs ou subtils entre deux mondes distincts mais pourtant presque semblables. On se sent parfois emporté par la prose enivrante, sa vitesse de frappe et la violence presque de ces vagues d’anecdotes et de petites histoires. On est parfois un peu perdu dans le flot qui ne semble parfois revenir à la charge que pour proposer une métaphore plus forte encore que la précédente. Ce sont ainsi les mots qui forment pleinement l’action:

“Une explosion compliqua les ténèbres d’éruptions éparses, dépêcha de nouvelles secousses et tremblements pour remplacer la mitraillade réduite au silence. Un moteur de camion fusa en parabole brûlante et déclinante pour s’écraser sur un fast-food dans la diagonale de la banque.”

C’est de l’action car il se passe quelque chose, mais les scènes où le héros agit lui-même sont très rares. En tout cas je trouve cela très beau; ivre, je l’ai été tout à fait, de cette ivresse joyeuse. J’ai beaucoup aimé certains romans qui défoulent, comme Le fléau ou Cellulaire de Stephen King, la série Feed de Mira Grant ou les romans tirés de la franchise Walking Dead. Et puis certains livres reprennent ces mêmes codes de l’apocalypse, plongeant le lecteur dans un univers à priori connu, mais chavirent encore plus car ils parlent finalement de tout autre chose; La route de Cormac McCarthy, En un monde meilleur de Laura Kasischke, La constellation du chien de Peter Heller, ou ce Zone 1 de Colson Whitehead. Beaucoup de ces romans parlent d’amour, amour des siens ou de son prochain. Ici, je crois que l’auteur parle du monde dans lequel nous vivons, celui où noyés sous la masse des informations, des marques, du confort et du quotidien rassurant, nous oublions peut-être quelque chose. Et si peut-être les zombies c’étaient déjà nous-mêmes? Pour les amateurs et pour tous les curieux, je vous encourage vivement à découvrir cet ouvrage glaçant et dérangeant.

“Zone 1” (Zone One – 2011)

Colson Whitehead / Editions Gallimard, 2014

Bringin’Home the Rain – The Builders and the Butchers (2008): you’re dancin’ with your demons baby…

 

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