Les douze tribus d’Hattie, de Ayana Mathis

douzetribus
Lilac wine is sweet and heady
Like my love

“Elle descendit du train, le bas de sa robe encore souillé de la boue de Géorgie, le rêve de Philadelphie roulant telle une bille dans sa bouche, et la crainte de la grande ville plantée dans sa poitrine comme une aiguille.”

Il s’agit donc de ce train qu’a emprunté Hattie, en ce début des années 1920; fuyant le Sud profond et la ségrégation, franchissant comme beaucoup d’autres afro-américains cette fameuse ligne Mason-Dixon, frontière symbolique mais réelle, définissant les limites des aspirations selon la couleur de peau. Les grandes villes du Nord, c’était l’espoir de réaliser toutes les promesses qu’une vie pouvait offrir; et d’abord c’était de l’emploi, une maison, et la possibilité de boire à la même fontaine, de marcher sur le même trottoir que tout un chacun. Et puis Philadelphie, avec sa fameuse cloche, et le souvenir du combat des anciens pour l’Indépendance, c’était peut-être aussi ce murmure d’un chant de liberté qu’elle entendait parfois dans ses rêves. Elle était arrivée avec sa mère et sa sœur; Hattie s’était juré de ne jamais retourner en Géorgie, et quand les membres de sa famille s’en furent allés, elle avait déjà cédé aux avances d’August, un exilé lui-aussi, et s’était retrouvée mariée, avec deux enfants, à l’âge de 17 ans. La fuite du sentiment de solitude l’avait menée dans cet étroit appartement d’un quartier populaire de la ville, qu’elle partagerait pour des décennies avec un homme qui ne la méritait pas. Amour passionnel mais sans cesse déçu; petitesse d’un époux affectueux mais totalement absent du foyer, pauvreté ambiante et argent bêtement perdu par August, aux jeux de cartes et dans les bars, alors qu’elle se démène à la maison. Les années passent, les saisons s’écoulent, les temps changent, et les bébés n’en finissent pas de naitre. Les douze tribus d’Hattie, ce sont les instants de vie de ses onze enfants ainsi que de sa petite-fille, étalés le long de presque tout un siècle, et qui proposent de reconstruire la trajectoire d’une famille afro-américaine, et le destin en filigrane de la femme à sa tête, à travers les grands et les petits évènements de l’Histoire tourmentée d’un pays encore, et toujours, en devenir.

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(photo Jack Delano)

Roman choral: chaque chapitre du livre, titré par un prénom et une date, est une voix donnée à l’un des enfants d’Hattie. Le récit, fragmenté en de multiples morceaux de vie, revient sur les moments décisifs de l’existence des membres de cette descendance. L’histoire s’ouvre dans les années 1920, et se referme sur un terrible drame, avant d’envoyer le lecteur dans la torpeur et le marasme des années 1940-1950. Ici, ce sont les grands frères qui reprendront le fil de la narration: Floyd le trompettiste de jazz à la sexualité incertaine, dans une époque qui ne lui laisse pas le choix; puis Six, l’apprenti révérend qui cache au mieux sa haine du monde derrière le paravent d’un fanatisme exalté. Les deux retourneront pour quelques temps en Géorgie, et y seront confrontés au racisme ordinaire. Dans les années 1960 et 1970, se sont les enfants victimes de la guerre et de la misère qui témoignent; Franklin le G.I. perdu dans la jungle du Vietnam, et Bell la gamine qui a mal tourné et qui se meurt dans un dénuement sordide. D’autres récits sensibles, mêlés de douceur et de tristesse et avançant toujours plus loin dans l’expression d’un sentiment qui ne porte pas de nom, enrichissent l’avancée du roman, qui se termine en 1980, avec pour point d’orgue l’espoir que portera une nouvelle génération, celle qu’incarnera la petite-fille d’Hattie. Et Hattie elle-même dans tout ça? Alors que tous les personnages se croisent au fil du temps, chacun apportera du sien pour esquisser le formidable portrait d’une mère, et surtout celui d’une femme, qu’aucun des aléas d’une vie n’auront jamais fait plier. Une femme mal-aimée, coincée avec un mari volage qui ne cesse pourtant de lui faire des enfants; et des gamins qu’il faudra nourrir, éduquer, et puis laisser partir, perdre. Une mère insaisissable, parfois dure et injuste, mais qui sera toujours présente, dernière bouée de sauvetage avant le naufrage d’une existence. Et puis une femme avec sa vie secrète; ce que peuvent être ses échappatoires à l’étouffement du quotidien, ce qui au fond serait peut-être sa manière de poursuivre une part de son rêve évanoui, son rêve volé de jeune fille. L’impossible rêve.

 ayanamathisAyana Mathis

Superbe premier roman de Ayana Mathis, Les douze tribus d’Hattie remplit toutes les promesses faites au lecteur, et se trouve je pense à la hauteur des ambitions fixées par l’écrivain; soit explorer la destinée d’une famille afro-américaine dans les tourments d’un XXe siècle qui se cherche encore, reposant en partie sur des bases que personnes ne peut plus défendre, ségrégation et racisme viscéral entre autres, et proposer aussi une histoire intimiste et sensible autour de tant de personnages, à travers leurs relations, l’amour partagé et les réactions face aux drames du quotidien. Le piège d’un roman-fleuve, où il aurait été facile de se perdre, est contré par cette construction originale qui rappelle le recueil de nouvelles; instants pris sur le fil du temps qui s’écoule, comme en des instants volés mais jamais voyeurs, et toutes ces voix uniques et différentes qui pourtant murmurent le même chant. Mélange de légèreté et contours tracés le long d’une vaste gamme de sentiments; je me suis rendu compte que je n’avais plus lu, depuis longtemps, de bouquins autant empli de ceci, de cette sensibilité, de cette façon d’aborder les récifs d’une âme; en tout cas c’est ce tracé particulier que je ressens en découvrant la plume magnifique d’Ayana Mathis. Certains s’y retrouveront peut-être dans quelque chose de proche de Toni Morrison, ou même de Louise Erdrich, pour ma part j’y vois une écriture singulière, un univers propre, et je suis parfaitement conquis. J’espère que vous le serez aussi.

“Les douze tribus d’Hattie” (The twelve tribes of Hattie)

Ayana  Mathis / Editions Gallmeister, 2014

Le Feelings de Nina Simone (1976) – Nothing more than feelings… exploration libre de toute la palette immense des sentiments. Voyage le long des eaux troubles du grand fleuve qui serpente, et luit parfois dans la nuit étoilée.

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2 comments on “Les douze tribus d’Hattie, de Ayana Mathis

  1. Marie Anna. says:

    Bonsoir, j’ai profité de l’été pour suivre vos conseils et lire ce roman qui vous avait tant plu… et pour une fois, nos avis divergent! Soit, « les douze tribus d’Hattie » s’avale littéralement et on passe un très bon moment… mais malgré tout, j’ai trouvé l’ensemble un peu facile: du pathos, des passages trop démonstratifs et pas mal de stéréotypes, notamment dans les dialogues, souvent ratés. N’est pas Toni Morrison qui veut: Ayana Mathis a du talent, c’est certain, mais elle ne lui arrive pas encore à la cheville! A très bientôt, Marie-Anna.

    • Hello Marie-Anna, plaisir d’avoir de vos nouvelles, merci pour le commentaire! J’avoue que la lecture n’est plus très fraiche dans ma tête, mais j’en garde un très bon souvenir, surtout pour cette capacité à proposer une grande fresque familiale, avec quantité de personnages, en peu de pages finalement; c’est peut-être en ce sens que pour ma part je peux y voir de la facilité, mais dans une optique et dans un choix de construction qui m’avait plu. Après effectivement beaucoup d’époques sont traversées, ou esquissées, avec leurs lots de clichés peut-être (comment on appelle ça, effet Bienveillantes?), mais j’avais été conquis sur le coup. Reste à voir encore si, dans quelques années, le livre résistera à une seconde lecture! Tout de bon, bonne continuation, et au grand plaisir de vous lire au plus vite!

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