Bison, de Patrick Grainville

bison

Lost in La Prairie

“Le soir, après avoir retouché les paysages vierges peints pendant la journée, Catlin annonce, dans ses lettres, la mort du vert. Quand Baudelaire le découvrira, le vert commencera d’être clôturé. Avec des fermes, avec des cow-boys armés, des éleveurs de bétail, avec des guerres, de nouvelles lois, de nouvelles frontières! La fuite, l’errance, la variole, l’alcool, les réserves enfin ou la prison. La fin de la vie.

Catlin sait et il peint. Il accumule les preuves de la grande vie des Sioux.”

Presque 30 ans après la fameuse expédition des capitaines Lewis et Clark qui, de 1804 à 1806, auront traversé le continent nord-américain afin de trouver un accès vers l’océan Pacifique, l’immense territoire à l’ouest des fleuves Mississippi et Missouri demeure en grande partie méconnu. Au-delà de la ville de Saint-Louis, cité-frontière au confluent des eaux, c’est le presque grand vide qui s’étend: c’est la terre de tous les prodiges possibles, autant que de tous les dangers. La carte et la littérature établies par les prédécesseurs seront encore à affiner, à compléter par les récits des quelques trappeurs, chasseurs, explorateurs qui s’y aventurent. Les descriptions scientifiques de ce Nouveau Monde, emplies de l’esprit encyclopédique des Lumières, cet esprit cher à la vision qu’a eue le président Jefferson lorsqu’il a donné le cahier des charges à l’entreprise de Lewis et Clark, se trouvent bientôt enrichies d’une nouvelle énigme à aborder: qui sont ces natifs que l’on rencontre, ces membres de plusieurs dizaines de tribus éparpillées dans la nature, et qui semblent pourtant participer d’un même système, ou en tout cas d’une vaste organisation ramifiée sur des milliers de kilomètres carrés. Qui sont ceux que l’on nomme les Indiens des Plaines? Quelques journaux, carnets de voyages et correspondances en esquissent le portrait; restait aussi à les dépeindre.

Il s’est trouvé qu’un peintre, portraitiste de la haute société pennsylvanienne, en a eu sa claque de bichonner des croûtes pour les lords et les entrepreneurs. “Go West, Young Man“, c’est ce qu’a peut-être entendu George Catlin avant beaucoup d’autres, le poussant à entrer en contact avec ce vétéran de William Clark, devenu entre-temps le principal chargé aux affaires indiennes pour le gouvernement, afin qu’il lui fasse passer l’invisible frontière. Entre 1830 et 1836, Catlin a pu rendre visite à plus de 50 tribus indiennes, recueillant ainsi une masse de dessins, de peintures, de notes d’observations, voire d’objets échangés, le tout d’une valeur inestimable. S’il fut l’un des premiers artistes-ethnologues à renseigner le monde sur la prodigieuse découverte du lointain Ouest américain, allant jusqu’à rendre visite à plusieurs têtes couronnées de la vieille Europe, ou présentant ses œuvres dans les salons d’art parisiens que fréquentaient Gautier, Sand ou Baudelaire, il fut l’un des premiers aussi à se rendre compte de sa fragilité face à l’avancée de cette étrange Destinée manifeste revendiquée par l’autre civilisation. Instant charnière de l’Histoire, début du compte à rebours avant l’explosion du grand drame, Bison de Patrick Grainville évoque le séjour de Catlin, en 1832, auprès d’une tribu de Sioux Lakotas, dans la contrée vierge et sauvage que l’on nommera quelques années plus tard l’État du Dakota du Sud.

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(photo: South Dakota Department of Tourism)

Il faudra poursuive la piste loin après Fort Pierre pour découvrir les avant-postes du campement sioux; et quelle surprise pour leurs habitants de voir arriver cet étonnant attelage, composé de Catlin et de son interprète Bogard, équipés de rouleaux de toiles et de ferrailles pleines de gouaches. Peindre les chefs, et peindre la vie du village, voila le but que s’est fixé l’homme Blanc doté d’une puissante médecine. Face au leader Aigle Rouge, face aux nobles guerriers Élan Noir et Tonnerre Riant, face aux femmes et aux enfants, puis avec eux, tout au long de leurs pérégrinations au fil des saisons, de leurs errances à travers la prairie, à la poursuite de l’immense mer brune et ocre de bisons. Le puissant animal, le tatanka vénéré, c’est le sel de la terre, c’est la vie. La plupart des activités de la tribu se sont ainsi harmonisées avec le lent mouvement migratoire des troupeaux, et presque toutes leurs ressources en émanent: nourritures, vêtements, artefacts faits d’os, de cuir ou de cornes, feux de bouses, colle de sabots, etc. Rituels de chasse, danses, fêtes et cérémonies d’exorcismes divers rythment les parcours des hommes au regard du soleil et de la lune. Jeux où l’adresse et la bravoure, dans la poursuite du gibier comme dans la guerre intestine livrée aux ennemis héréditaires, façonnent les corps et les âmes, attisent la frénésie de vivre. Et Catlin lui-même, observateur qui se veut impartial, pourtant confident et allié, et bientôt sous le charme de la jeune squaw au nom magnifique de Cuisses, se sentira comme un membre à part entière de la nation Sioux. Le personnage bien que haut en couleur vêtu d’une redingote parmi les pagnes et fourrures s’efface bientôt progressivement de la narration: les véritables héros de ce roman ce sont ces amérindiens qu’il décrit. Et parmi eux, deux caractères portent l’intrigue presque à eux seuls: Louve, une Indienne Crow captive de la tribu, et Oiseau Deux Couleurs, le chamane berdache, soit l’homme-double, le travesti sacré, ayant adopté des mœurs particulières et développé une apparence féminine.

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George Catlin: Buffalo Hunt (1832)

1832

George Catlin: Shón-ka, The Dog, Chef Sioux Lakota (1832)

Pour plus de reproductions des œuvres de Catlin, voir ici

Bison est un roman épique au souffle puissant, empli de l’esprit des grands espaces; comme j’ai pris cette petite habitude de reporter mes lectures sur mes cartes et atlas, afin de poursuivre le voyage d’une façon différente, j’avoue que je me suis souvent égaré, perdu dans l’immense prairie, ou longeant des rivières inconnues. Peut-être était-ce une volonté de l’auteur qui cherchait à brouiller les pistes, afin de rendre à cette histoire son aura de magie, magie d’avant l’aplanissement total de la géographie, rendue symétrique et abstraite. Tant mieux en tout cas, c’était un formidable prétexte à l’évasion. De plus, l’exploration d’un monde d’avant la Conquête de l’Ouest, en ces quelques années où il semblait possible que deux univers se rencontrent et partagent, fascine autant qu’elle laisse un goût amer. Il aurait fallu plus de George Catlin, il aurait fallu d’autres expéditions comme celle de Lewis et Clark, ou des Edward Curtis d’avant la fin des temps. Mais même cela, est-ce que ça aurait changé quelque chose à l’Histoire? Enfin, avec ce personnage inédit de peintre “into the wild”, Patrick Grainville nous offre de superbes pages où la nature, mise en images et transfigurée par les mots, devient matière vivante, envoûtante, exaltant tous les sens. À découvrir sans plus attendre.

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William Fisk: Portrait of George Catlin (1849)

Bison

Patrick Grainville / Editions du Seuil, 2014; Editions Points Seuil poche, 2015

Warm Shadow, de Fink (2011)

“What you got goin’ on
Behind those eyes closed, holdin’ on
I don’t want another day to break
Take our, steal our night away”

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Texas Forever, de James Lee Burke

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Remember the Alamo

“On n’a pas le choix, nous autres: on doit rester en mouvement pour pas qu’on nous mette une chaîne à la jambe. Et ça, c’est valable partout. Quand cette révolution sera terminée, le Texas sera comme n’importe quel État des États-Unis. Il y aura une loi pour tout et une paire de menottes pour aller avec.”

Louisiane, milieu des années 1830. Son Holland, gamin descendu de ses lointaines montagnes du Cumberland, Tennessee, en quête de sa bonne fortune, n’aura décidément pas eu l’occasion de goûter aux charmes de la Big Easy: sitôt arrivé à La Nouvelle-Orléans, “ce reste d’Europe où des hommes qui ne parlaient même pas l’anglais s’en mettaient plein les poches en spéculant sur le coton”, il est arrêté par des officiers de police français et, pour un vol qu’il n’a pas commis, condamné à 10 ans d’emprisonnement dans un camp pénitentiaire perdu au fin fond d’un bayou, tenu d’une main de fer par les frères Emile et Alcide Landry. Ne rêvant que de s’échapper, il se lie bientôt d’amitié avec un autre détenu, Hugh Allison, ancien brigand, briscard, aventurier coincé à vie dans cet enfer; ce dernier prend Son sous son aile, et lui promet qu’ils s’enfuiront dès qu’une occasion se présentera. Un jour, alors qu’ils triment au labeur sous la seule surveillance de l’un des frères Landry, ils blessent gravement leur gardien par mégarde. Décidant que cet accident sera leur seule chance de reprendre leur liberté, ils achèvent la besogne en tuant Alcide, puis volent son cheval et prennent la fuite, direction plein ouest. Là-bas, au-delà de la Sabine River, s’étend le pays du Texas, terre revendiquée par le Mexique, où les américains et ceux des États de l’Union ne devraient plus pouvoir les rattraper.

Sabine River below Toledo Bend Dam Spillway

La Sabine River, frontière entre la Louisiane et le Texas (photo toledo-bend)

Une fois la frontière traversée, Son et Hugh rencontrent une petite tribu d’Indiens Choctaws, qui va les héberger pour quelques temps. Ceux-ci, des nomades commerçants, qui auront vite fait de leur échanger une squaw contre quelques objets, leur apprennent que la région traverse une période de grands troubles; les voyageurs avec qui ils marchandent ne sont plus que des soldats, mexicains ou texians, des anglos venus agrandir les rangs de l’une ou l’autre armée, alors qu’une guerre semble se préparer. Les fermiers américains venus coloniser le Texas avaient toujours été plus ou moins tolérés par l’autorité du Mexique, qui y trouvait son compte au vu du nécessaire besoin de peupler les terres, de “civiliser” le territoire contre les hordes sauvages de Comanches et d’Apaches. Mais aujourd’hui, les étrangers se sont regroupés, et manifestent clairement leur volonté de s’emparer du Texas, pour en faire une république indépendante. Sous les ordres du général Sam Houston, de Jim Bowie ou de Davy Crockett, les miliciens en armes n’attendent qu’un seul prétexte pour se lancer dans le combat. Alors que les deux échappés découvrent que leur tête à été mise à prix, et que des chasseurs de primes sont à leur trousses, ils n’ont bientôt plus d’autre choix que de tenter de rejoindre l’un ou l’autre de ces bataillons. S’ils parviennent à retrouver la trace de Jim Bowie, que Hugh a bien connu dans sa tumultueuse jeunesse, ils seront peut-être finalement protégés par les événements qui se profilent. On dit que Bowie et ses hommes se sont emparés de la ville de Bexar (l’ancienne San Antonio), et qu’ils ont fait de la petite mission d’Alamo une forteresse improvisée. Dernière lueur dans la nuit de leur fuite éperdue, c’est donc là-bas, à Fort Alamo, que Son et Hugh, maintenant accompagnés de Sana l’Indienne taciturne, iront peut-être trouver leur salut.

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Fort Alamo, autour de 1850 (photographe inconnu)

Texas Forever, dont le titre français rappelle l’exclamation que prononçait Sam Houston lorsqu’il engageait des hommes dans son armée, est d’abord un excellent western, au rythme soutenu et aux personnages hauts en couleur, reposant principalement sur l’opposition complémentaire entre les deux principaux caractères que sont Son Holland, sorte de kid droit et parfois très maladroit, et Hugh Allison, le vieux loup rusé qui a déjà tout vu, potache, foireur mais bon compagnon. Leur cavalcade impose donc l’avancée rapide de l’intrigue, respectant l’esprit du roman d’aventures, et suffit à elle seule à susciter une grande part de l’intérêt de lecture. En un mot, c’est un bouquin qui se dévore. Ajouté à cela, c’est tout le contexte historique, soit la mise en valeur d’un événement aussi important et fascinant de l’Histoire américaine, qui rend l’expérience vraiment jouissive. La guerre d’indépendance du Texas, et surtout Fort Alamo, c’est l’un des mythes qui a nourri les fondations d’une nation, c’est le drame, devenu légende, qui s’inscrit dans les gènes et qui fait dire “Souvenez-vous d’Alamo”, en guise de représailles, pour la victoire définitive, ou en mémoire des combattants perdus érigés en héros, autant qu’il rappelle, sentimentalement, nos bons souvenirs de spectateurs ou de lecteurs amoureux de la culture populaire. Symbole, mémorial, et récit. J’ai lu quelque part – il faudrait que je retrouve – que les États-Unis avaient été capables de créer leur propre mythologie, au regard pourtant de si peu de temps dans l’Histoire: pays aux sangs neufs, nourri de tant de cultures autant que débarrassé des images des lointains passés. Nouveaux mythes de la Frontière, mythes de la Conquête, figures héroïques ou damnées sur lesquelles une nouvelle Histoire est née, passée dans l’inconscient collectif, grâce aux récits et aux symboles justement. Et l’image de cette petite forteresse, résistant vaillamment aux assauts, face aux lugubres sons des trompettes ennemies, en fait incontestablement partie. Texas Forever, sorte de one-shot dans la bibliographie de James Lee Burke, qui se consacre plutôt aux policiers contemporains avec sa série des Dave Robicheaux, est une de ces merveilleuses petites pépites, sorties de nulle part, à découvrir de toute urgence car c’est un vrai plaisir.

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James Lee Burke (crédits photos inconnus de moi)

Texas Forever ( Two for Texas -1989)

James Lee Burke / Editions Rivages, 2013; Editions Rivages poche, 2014

traduit par Olivier Deparis

The Goddam Gallows: 7 Devils (2011)

Le fils, de Philipp Meyer

le fils

There will be Blood

“Pour revenir à l’assassinat de JFK, ça ne l’avait pas surprise. Il y avait alors des Texans encore vivants qui avaient vu leurs parents se faire scalper par les Indiens. La terre avait soif. Quelque chose de primitif y réclamait son dû. (…) Le sang qui coulait à travers les siècles pouvait bien remplir toutes les rivières et tous les océans, en dépit de l’immense boucherie, la vie demeurait.”

Il y a cette grande question, qui interroge l’héritage qu’a pu laisser aux générations suivantes cette époque mythique de la Conquête de l’Ouest, et ce que l’on a bien pu en retenir, de cette Histoire, au-delà du folklore et de la légende, contée par les vainqueurs. À travers un roman d’une densité extraordinaire, un roman-fleuve s’il en est, brassant époques et personnages, destinées personnelles et perpétuelle naissance d’une nation, Philipp Meyer réinvente le western en l’ancrant dans la pleine chronologie de son épopée. Depuis le temps des patriarches, de ces premiers colons et pères fondateurs de nouvelles dynasties, jusqu’à leurs descendants et légataires, qui sont nos contemporains, potentiels héritiers tant de la mémoire que de la terre, l’auteur parvient à tisser le motif d’une toile immense, animée et vivante, tendue et souvent violente, retraçant le parcours d’une famille texane lancée sur la piste chaotique de sa bonne fortune.

Filiation, ramification. L’arbre de vie est ainsi planté en amont du texte à venir, proposant au lecteur de contempler l’étendue de ce que le roman aura à offrir: une page pleine couvrant 7 générations de la famille McCullough, immigrés débarqués au Texas dans les années 1830 depuis l’Europe abandonnée, remontant le courant sanguin jusqu’à leurs fils lointains, nés à la fin des années 1970. Parmi les quelques 24 personnages évoqués, seuls 3 d’entre eux prendront pleinement part à la narration. Il y a d’abord Eli, le premier d’entre eux à naitre en Amérique, et considéré comme la pierre angulaire de cette saga. Né le 2 mars 1836, le jour de la proclamation d’Indépendance de l’éphémère République du Texas, il fait d’abord partie, gamin, de ces pionniers qui ont franchi la rivière Pedernales pour s’enfoncer vers l’ouest, en territoire indien, à la recherche de domaines cultivables. Un raid de guerriers Comanches viendra pourtant briser le premier rêve des McCullough; alors que sa famille est massacrée et que leur ferme est pillée, brûlée, Eli est kidnappé et se retrouve captif de la tribu. Il finira par être adopté par l’un de ses chefs, Toshaway, qui entreprendra de le rééduquer selon les coutumes indiennes, et passera avec eux plusieurs années, devenant un membre à part entière de ce fier clan de Comanches Kotsotekas, maîtres des Sierras et gardiens de la Frontière. Mais les combats de plus en plus inégaux contre les colonisateurs, autant anglos que mexicains, les maladies qu’ils véhiculent, la lente mais inexorable réduction des terrains de chasse et la raréfaction du gibier auront bientôt raison d’eux, et Eli, impuissant face à l’extermination des siens, n’aura alors pas d’autre choix que de se rendre et de retourner en territoire conquis. Jeune “sauvage” égaré, incapable de s’acclimater aux mœurs dites civilisées des villageois et citadins texans, il s’engage bientôt dans les Rangers, et c’est là le seul moyen pour lui de retrouver un peu de cette liberté des grands espaces. En 1861, la guerre embrase le pays, et le Texas s’aligne du côté des états sécessionnistes. Eli lui-même rejoint l’armée confédérée et participe, avec sa compagnie composée d’indociles anciens briscards et de guerriers Cherokees, à des raids brutaux contre les soldats nordistes. Des coups d’éclat pour une guerre perdue, Eli en ressort néanmoins auréolé d’une petite légende naissante, muni d’un grade de colonel, et c’est ainsi qu’on l’appellera dorénavant. Alors que la Frontière a déjà bien été repoussée et qu’elle borde maintenant le Mexique, il décide d’acquérir quantité de terres au plus près du Rio Grande, dans ce qu’il en reste de nature insoumise, et entreprend d’y établir un ranch et d’y fonder une famille. C’est de cet immense domaine, bâti sur le poids de l’histoire pleine de bruit et de fureur de son fondateur, que reposent les fondements de la dynastie des McCullough.

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Un ranch abandonné au Texas (photo Tim Benson / Texas co-op power)

On retrouvera le Colonel quelques années plus tard, quand son fils Peter prendra la parole, à travers son journal intime daté des années 1915-1917. À ce moment-là, le ranch est devenu un grand terrain d’élevage, et emploie nombre de vaqueros venus autant des plaines de l’est que du Mexique. Alors que les guérilleros de Pancho Villa agitent toute la région, et que le mot d’ordre semble être de rejeter tous les Mexicains de l’autre côté du fleuve, ou de les abattre plus simplement, Peter commence à s’opposer à son père, car ce dernier désire s’emparer, par la force, de l’hacienda des Garcia, famille d’origine hispanique établie dans la contrée depuis plusieurs générations. Quand le massacre ne peut être évité, et que le Colonel et ses hommes règlent leur contentieux à coups de feu et de mitraille, heureux d’avoir réussi leur raid sauvage, Peter se retrouve seul contre tous, rejeté et devenu bientôt le paria, l’étranger dans sa propre demeure, celui qui n’a pas les épaules assez larges pour assumer cette descendance qu’il se devrait de représenter. On pourrait croire qu’il ne peut accepter que les actes, et parfois les péchés de son père, ne lui soient donnés en héritage; et pourtant, au-delà de l’horizon qu’il peut contempler comme étant sien, a-t-il vraiment le choix? Un autre événement, lié à la tragique destinée des Garcia, viendra renforcer le conflit qui oppose Eli à Peter, conflit de générations autant que de mentalités, éloignant toujours plus ce fils maudit de la sphère d’influence parfois dévastatrice du père. En ces premières années du XXe siècle, c’est aussi, et surtout, la découverte du pétrole au Texas qui est évoquée; le domaine du ranch étant littéralement assis sur une immense nappe d’or noir, c’est une nouvelle ruée, et une nouvelle industrie qui peut débuter. L’élevage bovin laisse bientôt place à des champs de derricks, les vaqueros se reconvertissent en foreurs, le paysage, déjà rudement modelé par les domaines agricoles, se transforme et s’assèche, et l’argent se ramasse à la pelle. La troisième et dernière narratrice du roman, Jeanne Anne McCullough, petite-fille de Peter et donc arrière-petite-fille du Colonel, est l’actuelle héritière de ce qui est devenu un véritable empire pétrolier. En l’an 2012, âgée de 86 ans et au seuil de la mort, elle revient sur son parcours et repense à ses aïeux, dont les actes de noblesse, ou de bassesse parfois, les actes de courage ou de bestialité, auront amené sa famille à survivre, et à poursuivre cette grande épopée le long de presque 2 siècles d’histoire. Ses enfants et petits-enfants, à qui elle lèguera le pouvoir et les richesses qu’elle détient, semblent s’être déjà éloignés des fantômes de leur passé, qui ne représentent pour eux que quelques photos jaunies, carnets brûlés et légendes embellies. Après Jeanne Anne, après ce dernier Fils, l’histoire pourra enfin sombrer dans les vagues de l’oubli.

Spindletop Oil Well Centennial

Les premiers champs de derricks à Beaumont, Texas, 1901 (photographe inconnu)

Le Fils est un roman que j’ai un peu de peine à résumer, tant il couvre quantité d’événements, de pans de la grande et de la petite Histoire; mais rassurez-vous, il se lit d’une traite, et se dévore même. Les témoignages des 3 narrateurs, que l’on peut comprendre comme des confessions, s’entrecoupent tout au long du texte, et cette impression de voyager dans le temps est rendue fluide grâce aux multiples liens qui unissent les voix entre elles. Les chapitres consacrés au Colonel Eli, les plus conséquents, sont certainement les plus fascinants car ils proposent une relecture de la légende de l’Ouest en mode pur western, d’un côté comme de l’autre des nations en conflit. À ce jeu du renversement des points de vue, notamment dans les superbes pages, très documentées, consacrées à la tribu Comanche, le sceptre de qui détient les valeurs de la civilisation face à la barbarie peut s’échanger sans ambages d’un camp à l’autre. Le rapport à la terre, à sa conquête et à sa possession, est un élément omniprésent, comme une sorte de fil conducteur, et c’est ce qui détermine presque chacune des actions des personnages. Le Fils, construit comme une saga familiale, où les générations s’interpellent et se croisent, pose aussi la question de l’héritage et de la transmission. Si le récit ici contient une grande part de sauvagerie, d’actes de violence et de crimes, le roman questionne aussi la part de choix que les descendants d’une lignée peuvent revendiquer, ou rejeter, au regard de leur propre parcours étendu à l’Histoire d’une nation, à l’Histoire du Texas et du pays tout entier, au regard de la vitesse à laquelle les événements se sont enchainés; c’est peut-être parfois que les roulements immenses du temps dépassent le cadre-temps de la simple destinée. Western, et post-western; cette idée de poursuivre l’aventure de la Conquête au-delà des dates-clés, et de l’inscrire, cohérente et logique, le long d’un sillage qui court jusqu’à nos jours, c’est aussi cela qui transforme le coup de maître de Philipp Meyer en ce que je pense être un véritable chef-d’œuvre. C’est bien simple, Meyer nous offre avec Le Fils un authentique classique contemporain. À découvrir toutes affaires cessantes.

philippmeyer

Philipp Meyer (photo Elisabeth Lippman / Wall Street Journal)

Le Fils ( The Son – 2013 )

Philipp Meyer / Editions Albin Michel, 2014

Nothin’ de Townes van Zandt (1971) –

Your back ain’t strong enough
For burdens doublefold
They’d crush you down
Down into nothin’…

Tristesse de la terre: une histoire de Buffalo Bill Cody, de Eric Vuillard

tristesse de la terre

After the Gold Rush

“L’Indien est mort. Les cavaliers remontent en selle et quittent la piste. La foule applaudit et bisse; car à cet instant, on désire plus que tout revoir la scène, oui, juste la fin tragique, seulement ça, la mort du chef indien. L’émotion est ainsi faite qu’elle arrive sur commande; le même épisode vu et revu, le refrain d’une chanson passée en boucle nous met chaque fois les larmes aux yeux, comme si une vérité indicible et sublime se répétait inaltérée.”

William Frederick Cody, fils de fermiers quakers établis dans les grandes plaines des territoires de l’Iowa puis du Kansas, orphelin de père à l’âge de 11 ans; enfant de la Frontière parti des campagnes pionnières pour l’inconnu de l’ouest, à la poursuite de l’insondable mystère de l’Histoire en marche. William Frederick Cody, jeune cow-boy devenu éclaireur des troupes de l’armée américaine déployées le long des rares pistes qui menaient alors jusqu’en Californie, traqueur d’Indiens et de renégats; quelques années avant qu’il ne reprenne ces mêmes chemins de traverse, galopant solitaire d’un trading post à l’autre, trimballant avec lui les sacoches craquelées portant l’empreinte du Pony Express. William Frederick Cody, membre de l’équipe assurant la sécurité et le ravitaillement des chantiers de construction des premières lignes de chemin de fer; tireur habile, il gagna son surnom à la victoire d’un pari, en abattant 69 bisons en une seule journée. Alors que le monde était en train de changer, que la terre était en passe d’être entièrement soumise, domestiquée, Buffalo Bill Cody en avait des histoires à raconter, authentiques ou rêvées, lors des soirées passées dans les saloons des villes où il s’arrêtait. Les journalistes et scribouillards de l’est, venus recueillir ici les quelques bribes de la légende dorée, en avaient déjà fait l’un des grands héros de leurs dime novels, égal en aventures épiques à Kit Carson, à Davy Crockett. Il était loin maintenant le jeune William, transformé par le mythe naissant; et pourtant quelque part, cette vie passée et fantasmée témoignerait peut-être d’une sorte d’héritage, de quelque chose à transmettre. Voulaient-ils entendre, lire, rêver à cet ouest sauvage? On allait le leur montrer. On allait leur en amener, un peu de cette poussière et de cette odeur de poudre, un peu de cette magie. On allait débarquer dans toutes les cités, dans les pays du monde lointain, avec la cavalerie, l’artillerie,  les cow-boys francs-tireurs et les Indiens cruels, le grand spectacle étourdissant. Et c’est ainsi, autour de la gravitation d’une mémoire sublimée, que fut créé, en 1883, le premier Wild West Show de Buffalo Bill.

williamcody   buffalobill

William Cody // Buffalo Bill (1865 – autour de 1875 / photographes inconnus)

Tristesse de la terre. Ce précieux petit livre ne s’attachera peut-être pas particulièrement à cerner la personnalité fascinante de son sujet, que l’on ressent pourtant comme en un filigrane, mais tendra plutôt vers une réflexion autour du spectacle que celui-ci, aidé par des journalistes et premiers entertainers venus de l’est, a lancé à la face du monde. C’était en quelque sorte le premier reality show a être proposé, à savoir la première mise en scène du monde réel avec les moyens rustiques du début de notre époque moderne, transformée par un script tendant vers la réalisation du fantasme de ses spectateurs. Ce que les gens voulaient voir du Wild West Show, derrière les décors de cartons et au-delà de la piste de terre battue, c’étaient les duels, les combats, c’était voir les véritables sauvages Indiens, c’était voir la victoire des colons et des colonisateurs. Réécriture de l’histoire, les massacres deviennent d’héroïques batailles, et ces terribles Sioux, sur lesquels on peut cracher comme on lancerait des piécettes ou des fruits mûrs à la gueule, relevés une fois la représentation terminée, nous vendrons leurs quelques artefacts à la sortie de l’arène. Le chef résistant Sitting Bull signera même quelques autographes rien que pour nous, et mâchonnera quelques incompréhensibles insultes hunkpapa à notre encontre, pour notre plus grand et inconscient plaisir. Spectacle originel de notre culture moderne, histoire écrite et illustrée par les vainqueurs, vendue par les vainqueurs. La machine s’emballe, bientôt la carte terrestre est trop petite pour contenir l’échappée folle de ce rêve de gamin des prairies: quand les rois sont conquis jusqu’en Angleterre, quand le Colisée de Rome se révèle trop étriqué pour accueillir la troupe de cow-boys et de sanguinaires. 40’000 spectateurs par jour, à travers le pays et à travers le monde. Faire venir des Indiens, survivants de Wounded Knee et des dernières luttes, jusqu’au Piémont, jusqu’à Marseille et en Alsace-Lorraine. Reproposer le concept du show itinérant à ses contemporains jusqu’à créer une autre fantaisie, déclinée à l’infini jusqu’à nous, le glorieux Luna Park, monde irréel et magique s’il en est, venu pourtant de ce même terreau, celui qui a assisté à la fin d’une Frontière pour en proposer une nouvelle, un nouveau rêve de plumes, de balles à blanc et d’artifices, de paillettes et d’impossibles couleurs au néon. C’était peut-être aussi cela, le Wild West Show. Les Indiens tous coiffés de structures aux plumes infinies, hululant leur chant de youyous que tous les gamins répètent mais qui n’a jamais existé; le Star-Spandled Banner, chanté avant chaque représentation, et devenu hymne national depuis. La magie, disaient-ils. Comment résister à la magie?

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Le Wild West Show en 1890 (Rome, 1890 – photographe inconnu)

Tristesse de la terre est un magnifique bouquin. Il se présente sous la forme de petites capsules chapitrées, chacune étant ouverte par une photographie d’époque. Et vous déboulonnez doucement ce petit œuf, ce petit présent, qui renferme des odeurs et des sons venus d’un autre temps, échos longs et lointains, revenus jusque auprès de nous dans le brouhaha du quotidien, revenus transpercer ce quotidien; comme une sorte de conque trouvée sur la mystérieuse plage d’une mer de rêves. Magie de l’écriture sensible d’Eric Vuillard, parcours tendu de petits pièges fragiles que seul le langage parvient à éviter, douceur et engourdissement progressif des sens, petite musique rémanente. Premier livre lu de la rentrée littéraire 2014, premier ouvrage d’une plume française qui plus est; flacon, ivresse et baste; un petit bijou à découvrir.

Tristesse de la terre

Eric Vuillard / Editions Actes Sud, 2014

Sleep Inside, de Lilium (2000) – Dream inside…

Homesman, de Glendon Swarthout

Mise en page 1

Desperately in need  of some stranger’s hand, in a
Desperate land

“Il aperçut Mary Bee Cuddy à plus de deux kilomètres, une tache noire sur fond blanc près de la maison. Il réfléchit en chevauchant. Il avait entendu dire par les voisins qu’elle se tenait souvent de la sorte par temps clément, scrutant les grands espaces dans l’espoir de voir – quoi? Un bison? Un cavalier? Une file de chariots? Ou bien un miracle, un arbre qui pousserait, rien qu’un arbre pour lui rappeler sa terre d’origine? Il se demanda s’il existait une façon de mesurer la solitude.”

Homesman est un roman qui parle des pionniers, de ces premiers colons à s’être installés à l’ouest du fleuve Missouri, dans le territoire du Nebraska. C’était au milieu du XIXe siècle, quelques années avant le grand chantier d’une voie ferrée transcontinentale, avant les vastes manœuvres militaires qui tendraient à “pacifier” la région des grandes plaines en chassant les tribus indiennes de leurs terres. Toute l’étendue de l’ancienne Louisiane française avait été rachetée par la nation américaine depuis presque un demi-siècle, donnant à voir, sur le papier et sur les cartes, l’expression d’un immense pays à la conquête du continent, et pourtant la Frontière n’avait pas encore été repoussée. Frontière d’éléments naturels, aux eaux boueuses tranchant la terre en deux, et Frontière dans l’esprit, comme une idée, comme le défi de quelque chose à dépasser: à la suite du poète qui chantait le “Go West, young man“, ce sont les ténors exaltés du gouvernement qui ont commencé à invoquer la notion de Destinée manifeste, l’inexorable et sacrée volonté que le peuple se déploie sur tout ce qui fut estimé comme acquis, sur tout le Nouveau Monde s’il le fallait . On avait découpé dans la géographie brumeuse de l’ouest de vastes et carrés territoires, et tous les volontaires pour le voyage s’y voyaient octroyer par le Congrès une section de 65 hectares.  Ce n’était pas une ruée, ce n’était pas encore une fièvre; c’était une petite ouverture, une première piste tracée dans le mystère de la grande prairie, et ce sont d’abord des familles de migrants, accompagnées de quelques aventuriers, de solitaires déçus du monde civilisé, qui s’y sont engouffrés, tous autant emplis d’un même fragile et inquiet espoir.

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Famille de pionniers dans la vallée de la Loup River (Nebraska), 1886

Homesman parle d’abord beaucoup de la vie quotidienne des pionniers, en ces premières années d’une timide colonisation. Le territoire du Nebraska, c’était une plaine herbeuse à perte de vue, une contrée sans arbres, soumise aux aléas d’un climat propice aux extrêmes, aux tempêtes et tornades, à la canicule et au gel. Pour ces nouveaux fermiers, qui n’avaient d’autre choix que de construire leurs maisons et villages avec des mottes de terre, il allait falloir dompter un paysage vierge et sauvage, encore insoumis, et user d’ingéniosité. Manquant de ressources et de ravitaillement, livrés à eux-mêmes, loin des dernières lueurs des feux de la civilisation, ils ne pouvaient désormais compter que sur les maigres forces que leurs communautés naissantes avaient à offrir.

L’histoire commence aux abords de l’un de ces villages disséminés le long de la rivière Loup, au sortir d’un hiver particulièrement violent. Après des mois de travail peu fructueux, après une saison d’isolement sous un manteau de neige battu par les vents, après la disette et la maladie, la mort de plusieurs enfants, 4 femmes de fermiers auront perdu la raison. Elles auront simplement craqué, victimes de cet espoir où pour peut-être prospérer il faut aussi être capable de savoir tout abandonner, ce qu’elles auront refusé. Les familles ne pourront s’occuper de leurs malades, et la communauté ne peut en assumer la charge; il sera décidé de les renvoyer à l’est, vers les parents qu’il leur reste et les institutions qui auront les moyens de les soigner et de prendre soin d’elles. Pour diriger le fourgon et remonter une piste estimée à plus de 5 semaines de voyage, une tâche dangereuse dont personne ne veut, il faudra désigner un rapatrieur, un homesman, parmi les membres de la communauté. Paradoxalement le choix se portera sur une femme, Mary Bee Cuddy, institutrice désœuvrée, vivant toujours seule, sans mari, sur un morceau de terre qu’elle cultive avec soin. Peu avant le grand départ, elle tombe sur un homme qu’on avait laissé pour mort dans la grande Prairie; Briggs, un mystérieux voleur de concessions qui se sera fait attraper pour ses méfaits. Elle lui propose de lui sauver la vie, à condition qu’il l’accompagne dans son périple…

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Miss Mary Longfellow à Broken Bow (Nebraska) – date inconnue

Il faut d’abord s’éloigner de ses propres clichés, et se laisser porter par le flot fascinant du roman, qui prend près d’un tiers à reconstituer minutieusement le quotidien de cette époque mythique. Le tout est très bien construit, fourmillant de détails et d’informations subtilement distillées, et offre ainsi une armature solide pour le déroulement de l’action. Car Homesman est aussi un grand roman d’aventure, qui propose une véritable échappée sauvage, pleine de rebondissements, dans les plaines du Far West. Outre les personnages rencontrés, ainsi que les 4 femmes malades dont on peut suivre avec une certaine empathie l’enfoncement dans la maladie, ce seront les deux anti-héros, Briggs le brigand, mais surtout Mary Bee Cuddy, qui porteront l’entier du récit. Ce livre prend comme point d’accroche, et est d’abord centré sur l’une des grandes afflictions de ces pionniers et de ces aventuriers, la solitude et l’isolement. Que le récit se développe autour de la misère subie par les femmes de ces pionniers, c’est déjà un angle de vue rare et précieux. Et que le rôle principal soit mis en valeur par un caractère féminin, dans un monde traditionnellement peuplé d’hommes, un monde brutal et perpétuellement violent, c’est une des grandes merveilles de ce bouquin. J’ai adoré le livre Homesman, peut-être plus encore que Le Tireur du même Glendon Swarthout, dont j’avais parlé ici il y a quelques temps. Je me permets de le conseiller à tous; amoureux des westerns, et peut-être même surtout à ceux qui s’y sentent peut-être insensibles, car il est suffisamment complet, complexe, teinté de tant de nuances, autant iconique qu’iconoclaste, qu’il est capable de tous nous toucher. Pour le reste, pour moi-même… Redorer ses clichés, et parer son petit rêve intime de nouvelles images; revoir les maisons de terre, les paysages de la longue mer d’herbe, et faire s’animer en soi les quelques portraits laissés par l’histoire, les Mary Longfellow, les familles de pionniers, les wayfarer strangers et les autres, certains aux yeux incroyablement blancs, d’autres comme flous parce que la vie ne se laisse pas facilement capturer. Il faut s’imprégner, plus que de l’atmosphère, il faut s’imprégner de cette âme floue et mouvante, il faut se l’accaparer et la laisser jouer dans l’ombre caverneuse de notre imaginaire.

PS: Toujours pas vu le film de Tommy Lee Jones, sorti ce printemps, avec lui-même et la belle Hilary Swank dans les rôles-titres, mais me réjouis bien maintenant que j’ai lu le bouquin! Est-il autant bien que le livre? À découvrir donc prochainement.

“Homesman” ( The Homesman, 1988)

Glendon Swarthout / Editions Gallmeister, 2014

Cat Power – Good Woman (2003) –

I will miss your heart so tender
And I will love this love forever.

La véritable histoire de la mort d’Hendry Jones, de Charles Neider

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Quién es? Quién es?

“On l’aimait pour tout un tas de raisons. Certains parce qu’ils le craignaient, d’autres parce qu’ils l’admiraient, d’autres encore parce qu’ils le haïssaient. Mais je crois que la plupart étaient attirés par son incroyable bonne fortune. On ne pouvait pas s’empêcher de se demander comment c’était possible d’avoir autant de veine. J’ai entendu des gens dire que ce genre de chance, ça n’arrivait qu’une fois tous les cent ans, et que quand ça arrivait, il n’y avait rien qui puisse en infléchir le cours. D’autres disaient qu’il n’y a que les enfants pour être aussi vernis, et c’étaient les mêmes qui plus tard diraient que le Kid n’était plus un gamin. Il n’était qu’un jeune garçon quand on l’a affublé de ce sobriquet, et il était temps qu’il s’en trouve un autre car toutes ces années l’avaient changé, mais il est mort avec ce nom et il l’aurait gardé même s’il avait vécu quatre-vingt ans.”

Le Kid est mort et enterré, son corps repose en paix en quelque lieu tenu secret, faisant face à l’immense baie, au Pacifique grandiose de bleu profond céleste, ultramarin, azur et écume lactée confondus, mélange de l’air et du liquide, sans aucun horizon, sans aucune limite. Sur les terres alentour, sur le rivage et jusqu’aux villes de Monterey, de Salinas, en cette Californie d’or et de rêve où le jeune bandido a balancé les dernières cartes du jeu où il misait sa vie, quelques touristes et voyageurs attirés par l’aura de la légende naissante commencent déjà à tenter d’exhumer les quelques mirages de ses reliques sacrées. Il y a de ces rapaces qui voleraient un doigt au cadavre encore chaud pour l’exposer dans toutes les foires de la région; de ces écrivaillons de l’est prêts à tordre l’histoire, à salir la mémoire, pour vendre leur torchon; et puis de ces opportunistes prétendant revenir de l’enfer, du désert infini, bien sûr jamais tombés, maintenant affublés d’un nom volé et d’une vieille pétoire, vêtus de ce clinquant costume de pistolero bien trop grand pour eux. Les rumeurs vont bon train et s’emballent; seuls ceux qui l’ont connu se taisent, les paisanos qui l’ont hébergé, les amis et complices, fidèles au souvenir de l’enfant du pays. Parmi eux, Doc Baker, le dernier survivant de la bande d’outlaws menée par le Kid, qui l’a accompagné jusqu’aux derniers instants. Doc qui l’a vu mourir et qui a creusé sa tombe. Face à l’injure des mensonges qui se tissent sous ses yeux, il se décide enfin à parler: ce sera à lui, et lui seul, qu’il reviendra de raconter La véritable histoire de la mort d’Hendry Jones.

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Lost in l’America: Point Lobos, Californie. Une tombe au pied d’un cyprès

Légende dorée, mordue de rouille et de poussière, du Kid qui n’est pas Billy, qui ne le sera jamais car Billy est un autre, dépouille maudite crevée dans le lointain Nouveau-Mexique; lui-même c’était Hendry quand il était du bon côté, jusqu’à ce que sa bouille d’ange déchu et sa témérité de jeune criminel ne l’aient porté à la tête d’un gang de voleurs de bétail et d’agitateurs publics. Figure du rebelle éternel, ami et protecteur des indianos et des métèques, ou racaille sans scrupules avide d’entailler plus encore la crosse de son colt, dans un pays où la loi n’est définie qu’en fonction d’où pointe le canon, il a pourtant connu le même chemin de croix que celui qui l’a inspiré. L’emprisonnement dans une geôle sordide, le jugement et la sentence de peine de mort, lui digne d’être pendu haut et court pour l’exemple, avant l’évasion spectaculaire dont personne ne croyait. La fuite vers le Mexique, et l’étonnant retour sur les terres où il est recherché, tentant autant de renouer avec un amour perdu qu’il ne s’amuse de la chasse lancée contre lui par le shérif Dad Longworth, ancien ami filou anobli par l’étoile, un Pat Garrett revisité en figure du grand-frère, ou du père impossible. Jusqu’à l’improbable retrouvaille, dans l’étroit confinement d’une chambre baignée de ténèbres; l’appel paniqué du Kid face au vide apparent: Quién es? Quién es? Le silence, qui est le silence? Et rien qu’une salve de balles en réponse. L’histoire est vraie, l’histoire est absolument vraie. Parole d’évangile du dernier apôtre, le briscard Doc Baker, témoin des derniers mois sur terre du céleste gamin.

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William Henry McCarty – Billy the Kid…

…William Harrison Bonney, Henry Antrim, William Antrim, Kid Antrim, Hendry “The Kid” Jones… Autant de noms d’emprunt pour tenter de brouiller les pistes. Le livre de Charles Neider n’échappe pas à la règle, et propose même de transporter le mythe jusqu’en Californie, le long d’une côte tourmentée et si pleine de vie, qui inspira aussi Steinbeck, Miller et d’autres écrivains ayant trouvé refuge près de Big Sur, de Point Lobos et de la baie de Monterey. Le paysage devient d’ailleurs un personnage à part entière, amplifiant le débit narratif au rythme des vagues saccadées, sublimant de l’aube au crépuscule la tragique épopée. On pense beaucoup à ce que l’on connait soi-même de la légende de Billy the Kid à la lecture de ce roman, publié aux États-Unis en 1956, et il est intéressant de découvrir que le texte aurait dû être porté à l’écran par Sam Peckinpah, avant que Marlon Brando ne reprenne le flambeau, réalisant ainsi le seul film de sa carrière (One-eyed Jacks, 1961). Quelques années plus tard, Peckinpah tournerait l’un de ses chefs-d’œuvre, Pat Garrett and Billy the Kid (1973). Qu’a-t-il indirectement retenu de La véritable histoire de la mort d’Hendry Jones? Il faudra repenser à prestation du magnifique Kris Kristofferson pour s’en faire une idée, même si l’effort est moindre, tant cela saute aux yeux. C’est en tout cas ce que j’ai bien voulu voir, et j’en ai eu pour mon grade. J’ai vraiment savouré ce livre extraordinaire, avec l’impression de remettre des mots et un sens sur une histoire que je me répétais en bégayant depuis gamin. Peut-être que finalement j’y ai compris quelque chose, sans en avoir fait le tour. Et même, je m’en fiche, j’étais comme dans un rêve de l’un de mes rêves de gosse, et c’est ça qui m’a porté. J’espère que vous-mêmes y trouverez votre compte, vous pouvez y aller tête baissée.

PS: Ai donc découvert les éditions Passage du Nord-Ouest, ainsi que leur collection Short Cuts. Dans la même collection que La véritable histoire de la mort d’Hendry Jones, les romans Josey Wales hors-la-loi, Les Proies, Luke la Main Froide… Qu’est-ce que ça veut dire? Quelle est cette merveille de catalogue que j’ai sous les yeux? À suivre de très près…

“La véritable histoire de la mort d’Hendry Jones” (The authentic death of Hendry Jones – 1956)

Charles Neider / Editions Passage du Nord-Ouest, 2014

Traduit par Marguerite Capelle et Morgane Saysana

Far from any road – The handsome family ( 2003) – Ride that horse…

La dernière frontière, de Howard Fast

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Dog Soldiers

“-Je ne sais pas. Ils voulaient rentrer chez eux. Je crois qu’ils ne demandaient pas autre chose.”

En 1878, les dernières tribus indiennes établies aux alentours des Black Hills, le long de la Powder River ou de la Platte River avaient toutes été vaincues. On avait tué le grand guerrier Crazy Horse, d’une lame vengeresse traversant sa Chemise sacrée. Le saint-homme Lakota Sitting Bull avait pris le chemin de l’exil, accompagné de quelques uns des siens, jusqu’en le long et glacial vide du Saskatchewan, Canada. Les survivants capturés et mis à genoux, les Red Cloud, les American Horse, les membres de leurs nations Cheyennes, Arapahoes, Lakotas Oglalas, avaient été emmenés au loin, à marche forcée, et les peuples déchirés disséminés vers quelques bandes de terres ingrates à travers tout le pays. Dans un effort de paix voulu par le gouvernement, on les leur offrirait, ces terres maigres, à condition qu’ils y restent, parqués dans les nouvelles réserves. L’Oklahoma n’était pas encore un état, mais ses bordures servaient à définir un de ces territoires indiens, là où convergeaient et étaient réunies en masses diverses ethnies captives, qui ne se définissaient parfois entre elles que par l’opposition que toutes exerçaient entre Peaux-Rouges et Blancs. Les sols arides et impropres à l’agriculture, le gibier inexistant, les insuffisantes rations promises par le Bureau des affaires indiennes, la cohabitation chaotique dans des “villages” en ruine. Les maladies. La faiblesse. L’ennui, la tristesse infinie. Le dénuement total. C’est ainsi, sous ce ciel de ténèbres de l’histoire, que s’ouvre La dernière frontière de Howard Fast.

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le partage des rations dans une réserve (Denver Public Library)

Darlington, petit bled au cœur du territoire indien qui deviendra l’Oklahoma, contrôlé par le Bureau des affaires indiennes. Le jour où l’agent Miles apprend que trois guerriers Cheyennes auraient quitté la réserve pour partir vers le nord, et puis que finalement c’est tout un village de 300 âmes, dont il a la garde, qui a mystérieusement disparu, semble-t-il pour retourner sur leurs terres spoliées des Black Hills, il prend peur et alerte l’armée. Le régiment du capitaine Murray est envoyé à leur poursuite, les fuyards ne peuvent pas être partis bien loin. On les signale pourtant déjà dans la vaste Prairie du Kansas. Guidés par leurs chefs Little Wolf et Dull Knife, les hommes ont repris les armes, ainsi que les oripeaux de ce qu’étaient leurs titres de combattants: les Dog Soldiers, les grands guerriers Cheyennes, sont à nouveau libres et hantent les grandes plaines. Le temps que Murray et ses hommes parviennent à remonter la piste laissée par les Indiens, c’est un vent de folie qui a déferlé sur les villes et les ranchs alentour; alimentée par un mélange de terreur et de haine, l’hystérie a gagné toute la région. Alors que des milices de volontaires se forment et partent au galop afin de tenter de freiner l’avancée de ces indésirables sauvages sur leurs terres, l’affaire remonte jusqu’aux bureaux des généraux, qui enverront bientôt toutes les forces possibles pour faire face à cette poignée de Cheyennes: plus de 13’000 soldats contre ces quelques familles, femmes et enfants accompagnés de quelques hommes. Ils restent pourtant insaisissables, parvenant à repousser les attaques avant de disparaitre à nouveau dans ces étendues désertiques, suivant un obscur tracé qu’eux seuls semblent connaitre. La frontière pourtant verrouillée du Nebraska est traversée, et ce n’est qu’une fois là-bas, à quelques 1’000 kilomètres de leur point de départ, que les Indiens menés par le chef Dull Knife sont rattrapés. Ils ne sont plus qu’une centaine, les autres ayant choisi de suivre Little Wolf sont peut-être déjà parvenus jusqu’aux Black Hills. Pour ceux qui ont été capturés, et qui refusent le retour forcé dans la réserve, l’épreuve ne fait que commencer.

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Les chefs Little Wolf et Dull Knife

La dernière frontière, c’est peut-être ce dernier soubresaut d’une nation écrasée avant que le processus de Termination ne soit exécuté. C’est peut-être  la dernière volonté d’un peuple de retrouver sa liberté, et ce qu’il faut traverser c’est un pays que l’on ne reconnait déjà plus. Les vainqueurs sont partout; les chemins de fer et les routes quadrillent les grandes plaines, les villes et les ranchs abolissent la nature, le télégraphe parachève l’œuvre d’unité, et l’emprise des Blancs sur tout le continent. Que 300 Cheyennes en fuite aient pu remonter si loin dans le nord, face à tant d’obstacles, face à tant d’assaillants, c’est déjà quelque chose d’inouï. Mais le plus fort dans cette histoire réside dans l’idée entretenue de traverser cette frontière impossible, dans la foi inébranlable qu’au-delà de ce monde qui les a rejeté se trouve la liberté, une sorte de salut. Ils sont “déjà morts”, et veulent rentrer chez eux; c’est ce qu’ils disent lors des rares trêves et négociations. Howard Fast ne focalise pourtant jamais le récit sur les Indiens, qui se retrouvent bien vite être des ombres, des fantômes presque; l’idée qu’ils représentent une terrifiante et envoûtante différence, et puis une abstraction incongrue dans le système politique et militaire de l’époque, un rouage défaillant dans la gigantesque machine mise en branle pour asseoir l’empire naissant. C’est pour beaucoup cela qui est fascinant à la lecture de ce roman très référencé: au fur et à mesure que “l’affaire” prend de l’ampleur, nous remontons lentement chaque échelon de la hiérarchie, jusqu’à atteindre les sommets de la bureaucratie; alors la tragédie humaine ne devient plus que la note d’un ordre d’éradication. Il n’y a d’ailleurs aucun personnage principal auquel se rattacher; si l’on rencontre au fil des pages quelques figures historiques, comme le général Sherman ou Wyatt Earp, ou si l’on suit pour quelques chapitres un capitaine, un colonel, aucun ne pourra témoigner en son entier de l’ampleur d’une si vaste fresque.

Inspiré d’évènements authentiques, fidèle au récit qu’il exploite, La dernière frontière est un de ces grands romans que l’on n’oubliera pas, un des meilleurs que j’ai pu lire sur ce que l’on appelle “la question indienne”. Il est d’ailleurs très proche du grand, noble et terrible livre documentaire Enterre mon cœur à Wounded Knee, qui reprend la même histoire en l’un de ses chapitres. Le livre de Howard Fast, sous la forme de la fiction, propose autant de réponses sur le drame qu’il n’amène de questions sur la violence normalisée émanant des vainqueurs, ou des belligérants de n’importe quelle conquête. Écrit pendant la Seconde Guerre mondiale, revenant sur ce passage précis, peut-être maintenant obscur, du passé de la plus grande démocratie au monde, transformant le western vu comme folklorique en drame universel, c’est un de ces ouvrages plein de bruits et de fureur que nous tenons fébrilement entre les mains, et c’est aussi une véritable épopée captivante. Un grand classique moderne, que j’encourage de tout cœur à découvrir ou à redécouvrir, dans sa nouvelle traduction proposée par les éditions Gallmeister.

“La dernière frontière” (The last frontier – 1941)

Howard Fast / Editions Gallmeister, Totem poche, 2014

Sixteen Horsepower – Heel on the shovel (1996) –

I’m diggin’ you a shallow grave
An to the sun your face I’ll raise
I’m diggin’ you a shallow grave
One hundred buzzards buzzin’