Une saison de coton: trois familles de métayers, de James Agee – photographies de Walker Evans

saison de coton

They Shoot Horses, Don’t They?

“Alignez-les sur le porche de leur maison, corps archaïques enguenillés, corps de fermiers. Alignez-les contre le bois au grain épais de leurs abris en trois frises grossières, et voyez un à un qui ils sont: les Tingle, les Fields, les Burroughs.”

Été 1936: James Agee, alors rédacteur pour le magazine Fortune, est envoyé en reportage dans la campagne de l’Alabama, afin d’écrire un article sur la vie quotidienne des fermiers du Sud. À sa demande, il est accompagné de son ami le photographe Walker Evans; ensemble, ils vont passer quelques huit semaines à sillonner le comté rural de Hale, au cœur de la Cotton Belt. Si le système économique esclavagiste a disparu depuis plus de 70 ans, soit depuis une à deux générations, ce qu’ils découvrent et mettent à jour en constitue comme une suite tragique: la classe dirigeante des propriétaires de champs de coton, petit groupe qui possède encore toutes les terres, a mis en place une organisation de location des parcelles. Les fermiers, ceux qu’Agee et Evans sont venus rencontrer, ce sont finalement tous des métayers, des locataires, qui entretiennent les cultures contre le droit de vivre sur place, et rendent en échange à leurs “maitres” la moitié du fruit de leurs efforts. Et ces efforts ne se transforment jamais en argent, en richesse ou en même en maigres économies: le peu du bénéfice récolté ne servira pour eux qu’à préparer leur survivance à une saison de plus. Il s’agirait d’un “Mélange vertigineux de féodalisme et de capitalisme tardif“, selon les mots employés par Agee, définissant et dénonçant les rouages de la structure économique et sociale du Sud.

En ces années de la Grande Dépression, alors que le désastre écologique du Dust Bowl souffle sa poussière de rouille jusqu’en plein Dixieland, les mesures de Roosevelt et de son New Deal semblent ne pas exister en ce lieu oublié, ou même aller contre l’intérêt de ses supposés bénéficiaires. Ainsi, les nouvelles réglementations contraignant la vénérable et sacrée loi du Homestead Act, qui encourageait le peuplement de zones peu habitées et qui permettait à chaque famille de s’établir et de revendiquer une propriété privée si elle n’était pas occupée, combinées au climat désastreux de la crise ambiante, empêchent les métayers de toute idée d’abandon ou de fuite; sinon prendre le chemin de l’exode vers les grandes villes, ils n’ont aucun espoir d’améliorer leurs conditions de vie en s’en allant ailleurs. Les aides proposées par le gouvernement, quelques subsides et allocations, ne leur sont pas offertes car ils ne sont pas propriétaires, et de plus, bien qu’ils chôment six mois par an, rythme des récoltes oblige, ils possèdent malgré tout un emploi. On gratte la couche du vernis folklorique lentement; le dénuement dans lequel ils sont plongés, cette pauvreté sordide, cet isolement culturel, social, sentimental, moral, confine bientôt à l’écœurement.

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Floyd Burroughs et les enfants Tingle (photo Walker Evans, 1936)

Fidèle à sa mission de journaliste, James Agee propose un véritable documentaire sur le quotidien des métayers. Pour cela, il s’est rapproché de trois familles, des Blancs, précise-t-il: les Burroughs, les Fields et les Tingle, avec lesquels il partagera la vie pendant deux mois. Il annonce bien en préambule qu’il ne s’agit pas des métayers qu’il estime comme les plus désespérés, mais de personnes dans la norme moyenne de ce que ces gens dans ces conditions peuvent endurer. Chacune de ces familles est installée dans une cabane bricolée aux abords des champs qu’ils entretiennent; les enfants sont partout nombreux, une dizaine par habitation, et sont très jeunes utilisés comme aides au travail agricole. Les pères de 35 ans sont déjà usés, et, pareils à leurs vêtements déchirés et rapiécés, semblent broyés par une énorme machine qu’ils ont renoncé à comprendre et à remettre en doute. Fidèles à leurs côtés, ce sont leurs femmes dociles et fatiguées, certaines déjà défigurées, portant les stigmates d’une vie de labeur, d’enfantements dans la douleur et parfois dans la peine du deuil, de la fatalité, entretenant comme elles le peuvent le misérable foyer. Le regard d’Agee, tel celui d’Evans et de ses photographies, acéré au possible n’est pourtant jamais bassement voyeur: le chapitrage de son article est découpé selon les grands points qui tendent à définir ses sujets d’observation: travail, nourriture, vêtements, éducation, santé, loisirs, etc.; et si les tristes exemples démontrant les carences et le dénuement environnant abondent, en un effet qui chercherait peut-être à indigner le lecteur contemporain, ils seront mis en avant d’abord pour dénoncer la sournoise perversité d’un système qui est parvenu à totalement asservir ceux qui s’y sont pliés. Tout en restant pour la plupart du temps méthodique dans ses recherches, et plutôt froid, en tout cas distant, dans la portrait qu’il réalise de ses hôtes, il parvient quand-même à rendre ce qui restera comme un vibrant hommage rendu, à ces hommes et ces femmes de l’ombre, de la crise, de l’envers même du Rêve Américain.

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Floyd Burroughs et l’une de ses filles // Allie Mae Burroughs, femme de Floyd (photo Walker Evans, 1936)

Bon, l’article que James Agee a présenté à son rédacteur en chef de Fortune n’a jamais été publié. L’excuse du refus n’a jamais été mentionnée; serait-ce qu’en cette époque où l’on cherchait un nouveau souffle, et s’exprimant envers les leaders et les chefs d’entreprises du lectorat habituel l’on préférait ne pas faire tache, et évoquer plutôt les bénéfices d’une nouvelle économie, envers et contre tout tendant vers le progrès? La matière journalistique de cette mission aura en tout cas servi à ce que naisse, quelques années plus tard, en 1941, l’autre livre documentaire d’Agee et d’Evans, et celui pour lequel ils sont restés fameux, monument autant de la littérature underground que des classiques du XXe siècle, Louons maintenant les grands hommes, qui reprend l’enquête menée sous une forme plus romanesque, poétique et élégiaque. Le texte brut qui les a inspiré, celui qui leur a fait vivre, et ressentir pleinement cette Saison de coton, saison partagée avec les plus humbles de leurs concitoyens, c’est cet article même, qui a croupi dans les archives d’Agee jusqu’en l’an 2003, jusqu’à ce que les chercheurs du trust ne remettent la main dessus, planquée sous des tonnes de papiers. Alors oui, l’article parle d’un monde fini, d’un monde du temps d’avant: les enfants des Burroughs, des Fields et des Tingle, s’éloignant toujours plus de leurs parents, connaitront les invraisemblables temps de guerres à travers le monde, ainsi l’économie prodigieuse et dangereuse qui la maintient; et puis celle d’après, qui tendra vers l’ouverture des marchés à la consommation de masse: les achats de réfrigérateurs, de téléviseurs et d’automobiles à outrance. Alors oui, ce texte parle d’un monde aboli, d’un monde vu comme une anomalie, disparu dans les revers obscurs de l’histoire. Mais l’un de ses grands points d’intérêt, d’abord, est de remettre en texte et en contexte le rapport que nous éprouvons avec les magnifiques et puissantes photographies de Walker Evans. Si celles-ci, connues de tous, nous ramènent à l’image décalée d’une époque révolue (et parfois fantasmée), elles sont enfin agrémentées d’une légende qui peut être aussi forte que l’illustration, d’une écriture qui les renvoie à l’élément soupape d’une réalité tangible; et c’est tout l’art de James Agee, narrateur impeccable, conteur et parfois poète, qui donne le véritable sens à la métaphore d’une pose en noir et blanc. Le mot devient ainsi l’élément, l’outil qui participe, et construit la forme. Le regard peut d’ailleurs être vu dans les deux sens, génie de deux artistes au plus fort de l’expression de leur ressenti. Bientôt un siècle de décalage entre cet article et le temps présent: que pourrait-on encore en retirer? À part la découverte d’un univers obscur planqué au cœur de notre fantasmagorie, de notre désir de réussite malgré les événements, les éléments, et la fatalité, ce concept si proche au cœur de l’esprit du bloc démocratique occidental duquel nous sommes issus? C’est peut-être que parfois, après les champs de conscience que nous élaborons, après les rêves et les espoirs, juste avant la fin des forêts sauvages et de l’indicible, de l’impossible, nous sommes nous-mêmes capables d’apercevoir, au-delà, l’arpent qui marque la fin de notre territoire. Parfois l’on voit la fin et les limites de ce que l’on pense maitriser, de ce qui nous semble normal et avec lequel l’on peut vivre, ce mur étrange de banalité qui renvoie le simple panneau stop, no pasaran, no way, ou get the hell out of here. Parfois sur ce panneau il est simplement écrit work for food. À qui ce panneau est-il adressé? Et à quel moment de l’histoire ce panneau nous sera-t-il destiné? Une saison de coton est un grand texte, c’est un texte bouleversant, à découvrir avec le cœur et avec les tripes.

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James Agee (photographie et date inconnues de moi)

Une saison de coton: trois familles de métayers ( Cotton Tenants: Tree Families – 1936)

James Agee; photographies de Walker Evans / Editions Christian Bourgois, 2014

Agnostic Mountain Gospel Choir: Rainstorms in my knees (2008)

“I’ve been losing the leaves in my tree

I look in the mirror and it ain’t me

I’ve been feeling rainstorms in my knees…”
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L’Amérique – chroniques, de Joan Didion

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Rider on the storm

“Très souvent, ces dernières années, je me fais l’effet d’une somnambule, traversant le monde sans avoir conscience des grandes questions de l’époque, ignorant ses données de base, sensible uniquement à l’étoffe dont sont faits les mauvais rêves, aux enfants qui brûlent vifs coincés dans la voiture sur le parking du supermarché, à la bande de motards qui désossent des voitures volées sur le ranch de l’infirme qu’ils retiennent prisonnier, au tueur de l’autoroute qui est “désolé” d’avoir dégommé les cinq membres de la même famille, aux arnaqueurs, aux fous, aux visages de plouc sournois qui surgissent dans les enquêtes militaires, aux rôdeurs tapis dans l’ombre derrière les portes, aux enfants perdus, à toutes les armées de l’ignorance qui s’agitent dans la nuit.”

Parution ces jours en poche du formidable recueil de chroniques de Joan Didion, L’Amérique. Il s’agit d’une compilation de onze articles écrits entre 1965 et 1990, et publiés en leur temps dans des revues et journaux comme Esquire, Life ou le New-York Times. À travers de longs reportages, Didion proposait à ses lecteurs contemporains de découvrir certains aspects, certains symboles et symptômes apparents, d’une société en pleine mutation. Sensible exploratrice du réel, c’est autant dans les petits et les grands drames du quotidien que dans les faits divers, dans ce qui ce qui ressemble à des modes saisonnières ou à des anomalies dérangeant le cours normal des évènements, que dans les mouvements plus vastes et forcément plus flous de toute une génération, révélateurs parfois du malaise ambiant, qu’elle a puisé la matière journalistique et littéraire qui anime ses textes. Proche de ce New Journalism qui prône l’idée qu’il est possible d’écrire un article qui se lise comme une fiction, elle s’est choisie elle-même pour personnage tragique; femme parfois fragile et isolée, dépressive chronique; confrontant sans cesse ses propres doutes aux actes qui se trament sur cette scène sauvage où elle évolue. Les articles de journaux ne sont pas forcément faits pour durer. Le lecteur d’aujourd’hui aura la chance, grâce à l’anthologie proposée et au suivi chronologique, de redécouvrir d’un œil nouveau certains moments de l’histoire populaire récente dont nous étions persuadés en connaitre déjà un rayon. Et puis surtout, avec ce supplément d’âme apporté par l’auteur, avec ce mélange d’esprit critique clinique mis en regard avec la volonté de creuser le ressenti intime jusqu’à la blessure secrète, jusqu’à la fêlure, c’est vraiment l’impression de rencontrer quelqu’un qui nous chavire.

JOAN DIDION

Joan Didion

Il faut d’abord avouer que le fond des articles est passionnant. Retour dans le Haight Ashbury juste avant la saison, avec ces gamins fugueurs planqués dans les squats alentour; certains déjà perdus dans les vapeurs lourdes d’un rêve toxique. On y croise le fantôme de Joplin, celui de Morrison peu après, mais ce ne sont que des ombres lointaines, ici c’est autre chose que l’on interroge, cette vague de fond qui prend le reste de l’Amérique au dépourvu. L’avènement du psychédélisme, l’été de l’amour revisité, le sentiment que quelque chose ne tourne peut-être pas rond, jusqu’à l’explosion, le revirement paranoïaque de l’époque, alors que la famille Manson débarque un soir devant une villa sur les hauteurs de Los Angeles. De cette époque étrange, c’est alors un requiem que Didion se surprend à écrire. En regard, nous sommes conviés à assister à quelques jugements pour divers crimes commis dans la Californie clinquante mais minée par ce qu’elle cache derrière ses décors de carton-pâte, derrière la grande fabrique du rêve. Et puis départ pour la Côte Est, avec l’autopsie minutieuse de la New-York des années 1980-1990, gangrénée et mise à genoux par la violence urbaine qu’elle contient et qu’elle ne parvient à enrayer. Le voyage se poursuit jusqu’au repos illusoire sur une plage d’Hawaii, et la contemplation d’un coucher de soleil alors que s’étend loin derrière l’ombre d’un immense cimetière militaire. Rien n’est jamais gagné, l’image proposée comme un idéal s’effrite rapidement quand on la creuse quelque peu, et bien sûr le diable se cache dans les détails, dans ces petits riens qui participent aussi à la sismographie d’une époque. Voilà pour le tracé effectué, à travers les ans, d’un bout à l’autre du continent, et au-delà.

“Les bars White Rose ouvraient très tôt le matin; je me rappelle avoir regardé dans l’un d’eux un astronaute s’apprêtant à partir dans l’espace, et j’ai attendu si longtemps que, le moment enfin venu, je regardais non plus l’écran de télévision mais un cafard sur le sol carrelé.”

Et puis Joan Didion qui questionne le malaise, c’est aussi sur sa propre personne qu’elle revient, avec beaucoup de sensibilité. La dépression nerveuse, le diagnostique d’une maladie incurable qui la sclérose et qui la ronge, c’est aussi ça qui l’accompagne au fil du temps, et qui agit peut-être sur sa vision journalistique comme en un prisme; l’instabilité permanente de intime, cette fragilité parfois de la personne qui regarde, et qui se confronte aux soubresauts du monde. Voilà qui donne grandement corps aux différentes investigations menées, quand le portrait de l’auteur se fond dans les sujets qu’elle explore, et que nous entendons sa voix singulière qui revient sur ce que nous pensions déjà savoir. Alors qu’elle a déjà pointé du doigt, et qu’elle nous laisse deviner, ce que finalement nous n’avions jamais vu.

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(photo Time & Life / Getty images)

L’Amérique de Joan Didion, c’est d’abord reprendre la route, pour ce que l’on croit être des territoires maintes fois explorés, rêvés et fantasmés. C’est accepter de grimper à bord de la rutilante sport-car et, place du mort oblige, s’abandonner, fermer les paupières quelques instants. Laisser filer la piste brune du bitume et remonter le temps; alors que l’autoradio se crispe et crachote ses nouvelles insensées, soudain le bruit d’une guerre ou d’une crise parait presque parasité: par cette pop ambiante, par la vitesse, par le désert environnant, par les étoiles et quelques mystérieux satellites; bientôt ce n’est plus que le doux crépitement d’une pluie d’été, berçant l’orage reptilien, qui s’empare de cette nuit. On a ouvert les yeux depuis longtemps; on croirait reconnaitre parfois dans quelque miroitement le paysage esquissé, celui d’une Californie d’or et de rêve, ou celui de la nouvelle ville éternelle, la nouvelle York arrimée sur son rocher. Et ce ne sont que des chimères, nous dit-elle. Elle murmure, elle a déjà creusé; elle a ainsi déjà vu le cafard, la toile d’araignée, et le serpent lové autour d’une grande pomme d’espérance, celui qu’il est si facile d’embrasser. Elle a creusé la tombe d’un été, elle lui a écrit un requiem, elle nous le récite en un murmure, comment c’était vraiment. Comment c’était pour ceux qui s’en souviennent. Elle a vécu la véritable crise, celle de la dépression des reliefs de son âme, celle où tout fout le camp, dans l’assourdissant silence des déferlantes, des vagues du crime normalisé et de la folie partout aux alentours. Elle nous raconte le San Francisco de 1967, le New-York des années 1980-1990, comme nous n’aurions imaginé l’entendre, et y amène ce que elle-même était là dedans, ce que c’était réellement de le vivre. Et nous sommes avec elle, naufragés dans la nuit. Passagers de la tourmente, nés de ce monde, jetés dans ce monde. L’Amérique de Joan Didion, c’est d’abord reprendre la route, et accepter de se perdre.

“L’Amérique – chroniques (1965-1990)”

Joan Didion / Editions Grasset, 2009; Editions Le livre de poche, 2014

Riders on the Storm – Doors (1971) – Into this world we’re throw…

Douze ans d’esclavage, de Solomon Northup

douzeansdesclavage

Heart of Darkness

“Abandonné, trahi, coupé de tout secours, je n’avais plus qu’à m’allonger sur le sol et à gémir dans une douleur inexprimable. L’espoir d’une libération avait été la seule lueur qui pût me procurer un peu de réconfort. Elle commençait à clignoter, à baisser et décroître; encore un soupir de découragement et elle ne tarderait pas à s’éteindre tout à fait, me laissant seul, à tâtonner jusqu’à la fin de mes jours dans les ténèbres de la nuit.”

La Déclaration d’Indépendance du 4 juillet 1776 s’ouvrait sur cette première affirmation : “Nous tenons pour évidentes pour elles-mêmes les vérités suivantes : tous les hommes sont créés égaux ; ils sont doués par le Créateur de certains droits inaliénables ; parmi ces droits se trouvent la vie, la liberté et la recherche du bonheur.” Si ce texte servait pour beaucoup, à ce moment de l’Histoire, à revendiquer l’autonomie d’un peuple nouveau face à l’emprise de la Grande-Bretagne, il restait encore à définir qui étaient ces hommes à qui la Nation rendait par là hommage. Thomas Jefferson, principal rédacteur de la Déclaration, et lui-même propriétaire d’une centaine d’esclaves, s’était abstenu d’ouvrir le débat sur ce qu’il s’était borné à nommer “l’institution particulière”. Les rouages d’un système économique mis en place à travers l’importation d’une main-d’œuvre gratuite, servile, et la pensée culturelle qui y était assimilée, avaient participé pour une part à la création de ces premiers États-Unis d’Amérique. Ces mêmes rouages étaient dorénavant profondément ancrés dans les gènes de la Bannière, avaient aidé à son essor, en démontrant une société capable de se gérer elle-même; et si les états du Nord s’ouvraient progressivement à l’industrie et aux valeurs de l’égalitarisme, où le questionnement du bien-fondé de l’esclavage entrait en discussion, le Sud quand-à-lui poursuivait une politique rurale, basée sur l’exploitation de grands domaines agricoles demandant une force de travail conséquente, offerte si possible. Le dialogue se révèlera impossible; les tensions montent bientôt le long de la ligne Mason-Dixon. Il est encore trop tôt pour un conflit ouvert, la Guerre de Sécession n’éclatera qu’en 1861, mais les premières années du 19e siècle révèlent une tension latente, qui reflète toute la fragilité de l’Union: en 1808, la traite des Noirs est interdite, et en 1810 tous les états du Nord ont aboli l’esclavage sur leurs terres, affranchissant ainsi tous les captifs. C’est dans le contexte de cette époque trouble, où une simple frontière définit la condition d’un homme, que se situe le poignant témoignage de Solomon Northup, Douze ans d’esclavage.

 

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Cabane d’esclaves, Louisiane (National Museum of African American History and Culture)

Solomon Northup est né en 1808 dans l’état de New-York et est le fils d’esclaves affranchis. Bientôt marié et père de famille, il s’installe avec les siens à Saratoga Springs, avec la volonté d’y trouver un travail convenable et d’y prospérer. Ouvert à toutes les opportunités, habile à exercer différents métiers, et vite connu aux alentours pour ses talents de violoniste, il est abordé dans la rue un jour de mars 1841 par deux hommes qui lui proposent de les suivre dans un cirque ambulant pour plusieurs représentations musicales. Solomon accepte de partir quelques jours avec eux, et, muni d’un “certificat de liberté”, les accompagne jusqu’à Washington D.C. Le piège se referme bien vite; enivré par la confiance qu’il porte à ses étranges compagnons, il ne se rend pas compte de leurs véritables intentions, et quand ceux-ci l’auront molesté et rendu inconscient, il ne se réveillera qu’enfermé dans une geôle poisseuse, vendu à l’un de ces négriers qui pratiquent jusqu’en la capitale, au pied même du siège du Congrès. Le certificat a disparu, et chaque tentative d’exprimer sa condition d’homme libre se traduira désormais par des coups de fouet; on reniera jusqu’à son nom, il répondra dorénavant au sobriquet de Platt . Il est emmené avec d’autres captifs jusqu’à la Nouvelle-Orléans, et proposé sur les marchés au plus offrant. Vendu, revendu, il se retrouvera finalement pour 10 ans l’esclave d’un homme cruel,  violent, pervers, qui règne d’une main de maitre sur une exploitation de canne à sucre et de coton perdue dans les bayous de la Louisiane. Enfermé dans ce décor naturel qui ne laisse aucune chance de fuite, rendu incapable ne serait-ce que d’alerter ses proches, réduit à la condition d’animal; humilié, battu, victime et témoin de tous les sévices que son bourreau de seigneur pourra bien imaginer, Solomon Northup ne perdra pourtant jamais l’espoir de retrouver la liberté, et de revoir un jour sa femme et ses enfants, dont lui-même ignore tout du destin.

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Quartier des esclaves dans une plantation de Louisiane (photo Zave Smith)

Le précieux récit qui nous est présenté a été rédigé quelques mois après la libération extraordinaire de Northup, en 1853. Revenant sur ses 12 ans de captivité, il dénonce d’abord les conditions de vie des esclaves, à travers quantité de situations vécues et vues; la déshumanisation totale des Noirs exploités, et la volonté de les maintenir dans l’ignorance pour nourrir le sentiment de résignation, d’abnégation face à cette condition imposée. Aucune ressource n’est proposée, ou offerte, sinon l’autorisation de pratiquer la religion, qui ne les sauvera pas. Le maintien de l’ordre est garanti par la menace, et la mise en pratique de sanctions immédiates; coups de fouet si l’on ne travaille pas, si l’on se lève trop tard, et droit de vie ou de mort selon la volonté du maitre. À travers le regard au quotidien que nous offre Northup, c’est aussi tout un pan de l’économie rurale du Sud à cette époque qui nous est présenté; comment le système des grandes plantations agricoles de l’époque fonctionnait, et prospérait, grâce à la gratuité d’une main-d’œuvre asservie. Témoignage édifiant de cette véritable descente en enfer, le livre a servi dès sa publication à alimenter la cause des abolitionnistes, et à mener le combat jusqu’à la guerre que l’on connait. Plusieurs romans contemporains, dont La case de l’Oncle Tom de Harriet Beecher Stowe, ou d’autres récits d’esclaves ont aussi fait parler d’eux. Douze ans d’esclavage possède lui cette particularité de raconter le parcours d’un homme né libre, et contraint de renier sa liberté pour surmonter l’épreuve, ne serait-ce que pour survivre. J’espère qu’il est encore lu et étudié dans les écoles, cet ouvrage essentiel. J’ai beaucoup appris, et je me rends compte, mais c’est peut-être dû au fait que je ne connais finalement pas très bien cette période, que j’ai l’impression que la culture populaire y a mis beaucoup de clichés pour dédramatiser l’horreur, et pour créer un climat de folklore autour de l’époque. Bien sûr le temps a passé, mais les cendres sur lesquelles nous marchons regorgent encore de braises parfois ardentes, et il est nécessaire de se souvenir. “Ils voulaient des bras et ils eurent des hommes”, pour paraphraser le poète.

J’ai découvert ce texte publié par les éditions Entremonde et traduit par Philippe Bonnet et Christine Lamotte ; c’est une très belle édition, munie d’une bonne préface et d’une solide postface par Matthieu Renault, que je conseille très volontiers. Sinon, ce texte tombé dans le domaine public est aussi paru récemment aux éditions Michel Lafon, dans une autre traduction. Et puis bien sûr, il faudra que j’aille voir au plus vite ce film de Steve McQueen, Twelve years a slave, qui semble mériter amplement tous les éloges entendus.

“Douze ans d’esclavage” (Twelve years a slave – 1853)

Solomon Northup / Editions Entremonde, 2013

Le Ten million slaves d’Otis Taylor (2008) – Don’t know where, where they’re going…

Les guerriers silencieux – journaux apaches, de Grenville & Neil Goodwin

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Le véritable Trésor de la Sierra Madre

“Témoin d’occupation humaine, ce petit site regorge d’histoire, de violence, de secret, de farouche volonté de survivre, mais au-delà des évidences, nous ne savons rien de ce qui se passait ici, de ce qu’était la vie de ces gens, nous ne savons ni d’où ils venaient, ni où ils sont allés ensuite, nous ne pouvons que le supposer. À présent que nous avons vu le lieu, nous savons qu’il existe, mais ceux qui y ont vécu n’en sont pas plus réels – le sont peut-être moins encore qu’avant notre visite. Les maisons qu’ils ont construites, les morceaux de métal rouillé qu’ils ont conservés, façonnés, sont on ne peut plus concrets et pourtant, les habitants du lieu sont toujours des fantômes.”

Le grand chef apache Geronimo fut l’un des derniers à se rendre. Après une première reddition qui l’avait fait entrevoir la misère de la vie en réserve, il avait pris le maquis depuis quelques années, accompagné d’une quinzaine de guerriers, de quelques femmes et enfants, et parvenait depuis lors à échapper à plus de 10’000 soldats des armées américaines et mexicaines réunies pour cette grande chasse à l’homme. Il était absolument insaisissable, fondu dans un décor gigantesque de déserts et de montagnes, de canyons et de mesas. Mais la tactique de guerre était simple: lorsqu’il marquait un coup, réussissant à s’enfuir d’un guet-apens en abattant des assaillants, ou lorsqu’il revenait victorieux d’un quelconque raid vengeur, l’armée s’en prenait systématiquement aux membres de son peuple restés captifs dans les réserves de Fort Apache et de San Carlos. Fatigué de cette vie de fuite et d’errance, souffrant pour toutes les victimes de la résistance perdue d’avance qu’il menait, il se rendit enfin le 4 septembre 1886. On enverrait ce dangereux subversif ainsi que ses partisans le plus loin possible, jusqu’en Floride, en cet exil qui marquerait la fin de toute volonté de liberté des Apaches. C’en était fini, toutes les tribus indiennes des États-Unis étaient parquées dans des réserves. 4 ans plus tard, le massacre de Wounded Knee sonnait le glas de la conquête de l’Ouest, annonçant la victoire dans le sang des colons sur plus de 200 nations amérindiennes.

Depuis les années 1890, on entendit plusieurs rumeurs au sujet d’indiens qui vivraient toujours en liberté dans les montagnes de la Sierra Madre, entre l’Arizona, le Nouveau-Mexique et le Mexique. Ce sont des histoires racontées par des cow-boys, des chercheurs d’or ou des aventuriers; on aurait aperçu de mystérieux hommes au loin qui auront vite fait de disparaitre, et l’on a même découvert des restes de campements. Aucun contact n’est alors possible, les Apaches restent introuvables, il s’agirait peut-être d’une légende. Il faudra attendre 1927 pour une première véritable rencontre: en octobre de cette année, le rancher Francisco Fimbres et sa famille sont victimes d’une attaque éclair, non loin de leur ferme située dans le Sonora. Ce sont ces guerriers fantômes; ils égorgent sa femme et kidnappent son fils tandis que lui parvient à s’enfuir. Rendu ivre du désir de vengeance, et terriblement inquiet pour son fils disparu, il convaincra les autorités de constituer une milice qu’il dirigera, et passera les années suivantes à sillonner la région à la recherche de ces “sauvages”. La tête de ces derniers est mise à prix, on en débusquera quelques uns, et l’on enlèvera en retour quelques enfants. En 1929, l’anthropologue américain Grenville Goodwin tombe par hasard sur un article de journal traitant de cette histoire. Fasciné, il décide d’effectuer un premier voyage dans la Sierra Madre, puis quelques autres, sur la piste de ce peuple secret. Entre quantité de témoignages recueillis et notes de terrain de ses découvertes, il compilera une somme impressionnante de données dans son Journal de bord. Oui, une ou plusieurs tribus Apaches survivent toujours en liberté dans ces montagnes; il s’agirait de clans ayant été fidèles à Geronimo mais ayant préféré la fuite à la reddition. Discrets au possible, invisibles, ils subsistent grâce à un mode de vie nomade, chassent et cueillent peu, rapinent quelque peu dans les ranchs alentour, et n’ont presque aucune possession. Goodwill, armé d’une masse d’informations conséquente, serait bientôt prêt à compiler le tout dans un ouvrage de recherches, et à alerter l’opinion sur la nécessité humanitaire d’aider ces tribus à poursuivre leur aventure. Malheureusement, un cancer foudroyant aura eu raison de lui très vite, il meurt en 1940. Son journal, et l’histoire fascinante qu’il raconte, sombreront pour longtemps dans l’oubli.

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Le Sonora et la Sierra Madre (photo T. Castelazo)

Et puis le fils de Grenville a retrouvé les écrits de son père. Un père que Neil n’a jamais connu, décédé deux semaines après sa naissance, et qui laisse derrière lui des indications pour ce qui ressemble à une véritable chasse au trésor; passionné par ce récit presque mythologique, Neil embarque lui aussi pour l’Arizona et la frontière, pour une série d’expéditions réalisées entre 1976 et 1999. Il y a d’abord la volonté de marcher sur les pas de son père, de retrouver les lieux photographiés par Grenville, et de savoir qu’il était en ce lieu un jour, ce grand absent dont on recherche l’ombre, le souffle. Il y a ensuite la poursuite de l’enquête historique; retrouver les ruines des camps s’il en reste, les grottes alors utilisées pour le stockage, et les objets laissés décrits dans le Journal. Il n’y a aujourd’hui plus d’Apaches dans la Sierra; où ont-ils disparu? Quelques anciens se souviennent de certains évènements, et l’on rencontrera plusieurs descendants des différentes personnes apparaissant dans les notes du père. C’est une histoire en bribes, morcelée, transmise oralement en centaines de contes folkloriques, une histoire qu’il faudra réécrire. Les guerriers silencieux – journaux apaches est le résultat de presque un siècle de recherches, en filiation. C’est un formidable documentaire revenant sur un important passage caché, oublié, de l’histoire des États-Unis, autant qu’un grand livre western empli de l’esprit et de la légende de l’Ouest.

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Apache Kid, entouré de deux guerriers

Ce livre est une vraie petite merveille. Intéressé par tout ce qui aborde les indiens d’Amérique du Nord, j’ai été fasciné par la découverte qu’ont faite Grenville et Neil Goodwin, soit avoir révélé l’existence d’une ou de plusieurs tribus qui auraient survécu longtemps à la mise en place absolue de la politique des réserves aux États-Unis. C’est une information qui n’apparait dans aucun livre d’histoire, qui va même à contre-courant de la version que nous savions officielle de celle-ci. L’ouvrage reprend les évènements depuis 1886, et remonte le temps jusqu’à nos jours; les chapitres se répondent entre le Journal du père écrit aux alentours des années 30 et le récit de son fils rédigé dans une période plus contemporaine. Il y a aussi cette quête de Neil tendant vers son père, qui amène un surplus bénéfique d’émotion à la narration. Et puis, dans cette foule de témoignages et de souvenirs, c’est toute l’époque du Far West qui remonte à nous. C’est d’autant plus génial que je pensais cette période révolue en 1900 déjà. Ici, ce sont des cow-boys qui racontent, et qui parlent de leur vie, qui nous parlent des chercheurs d’or venus dans la région, des mormons qui ont fondé toutes ces colonies qui sont devenues des villes ou qui ont disparu; nous apprenons aussi les noms des hors-la-loi d’alors, dont les mythiques indiens outlaws Juan l’Apache et Apache Kid, ainsi que leurs hauts faits; comment ils ont vécu, comment ils sont morts. Au nombre d’éléments de recherche insérés dans le texte, c’est une vraie plongée dans le temps et l’histoire. Mais Les guerriers silencieux – journaux apaches est aussi un magnifique ouvrage de distraction, d’évasion, une porte ouverte vers le rêve, celui d’une contrée mythique, où certains hommes peuvent encore voyager et vivre libres, sans entraves. Et, peut-être, rendus secrets au monde qui les entoure, cachés comme seuls les Apaches en connaissent l’art, c’est en ce lieu aussi qu’ils parviennent pour toujours à marcher dans la beauté.

“Les guerriers silencieux – journaux apaches” (The apaches diaries – 2003)

Grenville & Neil Goodwin / Editions OD – Indiens de tous les pays, 2012

L’Indian summer des Doors (1970) à plein tube, en mode contemplatif pendant la traversée du désert direction l’Arizona Dream.

John McAfee – un terroriste moderne, de Joshua Davis

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“Il était devenu quelqu’un de très effrayant”

Parution ces jours d’un petit livre très intéressant sur le “cas” John McAfee. On se souvient peut-être des articles de journaux datant d’il y a un peu plus d’une année, où l’on apprenait que le créateur du logiciel anti-virus portant son nom était recherché par la police du Bélize pour une affaire de meurtre. On n’aura en tout cas pas oublié les photos de cet homme en mode Rambo de la jungle, et cette façon de narguer les autorités et le système en diffusant des tweets et des articles de blog déjantés, se moquant de l’incapacité générale de lui mettre la main dessus. On l’aura arrêté depuis; il a été accusé de trafic de drogue, et soupçonné d’avoir abattu son voisin. Les charges ayant été abandonnées, je pense qu’il est retourné sur son île au large du Bélize, dans cette sorte de bunker de folie qu’il semble s’être bâti.

Le livre de Joshua Davis, journaliste au magazine Wired, revient sur les évènements qui ont mené McAfee à prendre la fuite en automne 2012. Avant cela, quelques lignes présentent le personnage: inventeur du premier bouclier anti-virus informatique, et même un des premiers à avoir imaginé ce qu’est un virus informatique, il a tout de suite fait fortune dans le domaine, jusqu’à revendre enfin sa société pour plus de 6 milliards de dollars.  Avant cela, déjà inquiété par la crise sévissant aux États-Unis, il s’exile sur une petite île du Bélize qu’il a rachetée. Il s’y bâtit une immense propriété, plusieurs bungalows pour ses différentes femmes. Il fait construire aussi un laboratoire afin, selon lui, d’aider une scientifique dans ses recherches sur les antibiotiques. Le voici jeune retraité milliardaire, et écrire des livres sur le yoga ne lui convient bientôt plus. Fan d’armes à feu, peut-être complètement accro à la came, il commence à s’entourer d’une vraie milice de gardes du corps; il prétend lutter contre le trafic de drogue dans son pays d’adoption et en Amérique Centrale, mais certaines de ses connexions semblent y être pleinement mêlées. Le voici qui fait un jour l’apologie de la drogue sur des sites internet, et qui prétend par la suite n’y avoir jamais touché.  Davis est allé lui rendre visite pour un entretien, et McAfee s’amusait devant lui à jouer à la roulette russe avec sa petite arme de poing. Un homme constamment sur le fil du rasoir, presque dangereux. Il y avait quelque chose de la plus pure paranoïa dans ses propos, ses attitudes.  Il se sentait pourtant menacé; les autorités béliziennes le traquaient. Le jour où une section para-militaire débarqua dans sa propriété pour une fouille complète, il comprit qu’il ne lui restait plus qu’à s’enfuir. C’était le début de plusieurs semaines de cavale, que certains d’entre nous avons suivi avec intérêt à travers les journaux.

“McAfee commença à ressentir la même chose qu’en 1987, lorsqu’il avait découvert pour la première fois l’existence des virus informatiques: il était cerné d’ennemis invisibles, sauf qu’il constituait désormais une cible désignée. Il était devenu riche en laissant libre cours à sa paranoïa et en persuadant les gens qu’ils devaient avoir peur de certaines choses qu’il ne pouvaient pas voir. Par un incroyable revirement karmique, il était maintenant harcelé par une multitude de menaces invisibles.”

C’est donc un très bon petit livre, ou même grand article de journal (d’abord paru dans la revue Wired), qui nous est présenté. On en demanderait même un peu plus, tant le sujet est fascinant: un sujet totalement impossible qui rend la réalité plus intense que la fiction, avec ce nabab à l’imagerie déployée de gangsta complètement allumé. Comme je ne suis pas très connaisseur du monde informatique, j’ai pris mes repères dans cette histoire en y voyant, pourquoi pas, une sorte de relecture de Breaking Bad: un génie de l’informatique qui part totalement en sucette. Je lirai volontiers une biographie plus complète sur John McAfee, personnage si peu recommandable mais tellement haut en couleurs qu’il en ferait exploser les mirettes.

“John Mcafee – un terroriste moderne” (John Mcafee’s last stand – 2012)

Joshua Davis / Editions Inculte, 2013

How to uninstall McAfee, pour se familiariser avec le personnage… En janvier 2014, la société Intel, propriétaire du logiciel antivirus McAffe, a décidé de changer le nom de son programme.

Les personnages de Lucky Luke et la véritable histoire de la conquête de l’Ouest (hors-série Historia)

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Parution ces jours d’un superbe album documentaire, sur les traces de l’un de mes héros préférés! Conçu par le magazine Historia en coédition avec les journaux Le Point pour la France, Le Temps pour la Suisse ainsi que La Libre Belgique pour le Plat Pays, et rédigé par 15 auteurs spécialistes, l’ouvrage au format bande dessinée de 127 pages s’ouvre déjà comme un joli recueil présentant les tronches extraordinaires des personnages inventés pour la série Lucky Luke; les méchants, les doux-dingues et les rêveurs, ainsi que les caractères gentiment caricaturaux de la légende du Far West, tous s’y trouvent. Mais c’est aussi un très beau livre d’histoire, richement illustré d’images de cette époque mythique, et proposant de redécouvrir, de façon très détaillée, les grands moments de la conquête de l’Ouest: l’avancée du rail,  la mise en place du réseau télégraphique, les transports en diligence, la Guerre de Sécession, les épopées tragiques de fameux bandits, la vie quotidienne de l’époque; quantité de chapitres proposés en avançant à travers les albums de la série originelle de Morris et Goscinny, dont on peut d’ailleurs suivre le parcours créatif au fil des années.

C’est bien simple: j’ai rêvé il y a peu que ce livre puisse exister, que l’on édite une sorte de rétrospective de l’univers de Lucky Luke avec en regard un aperçu historique du monde déjà très documenté évoqué dans les bandes dessinées. Avec ce bouquin, je me suis retrouvé gamin: alors que mon père m’offrait ces bd encore souples afin d’enrichir ma collection (et qu’il lisait lui aussi; avec les Tuniques Bleues c’était un peu notre série à nous), pour ma part une fois l’histoire terminée j’allais fouiner dans sa bibliothèque pour découvrir ses ouvrages illustrés sur les indiens et sur le Far West. Ainsi, par exemple, je n’oublierai jamais quand j’ai découvert la véritable photographie des frères Dalton abattus après le casse raté de la banque de Coffeyville, quel choc! Et cette image, accompagnée de tant d’autres précieux documents, se trouve bien sûr dans le volume Historia. Je salue bien bas, je tire mon Stetson aux éditeurs et aux auteurs pour leur formidable travail avec cette somme étourdissante, dont je ne suis pas encore revenu.

Amis cow-boys, amis apaches, amis desperados, un conseil: ruez-vous en librairie pour acquérir cet ouvrage nécessaire. C’est un cadeau à se faire absolument, vendu de plus à un prix modique. Et comme Historia avait édité il y a peu deux volumes du même tonneau consacrés aux personnages de la série Tintin, et qu’ils se trouvent quasiment épuisés, il est possible que ce tirage spécial Lucky Luke devienne bientôt un objet rare. Pour replonger dans ses rêves d’enfance, ou pour poursuivre l’aventure avec l’homme qui tire plus vite que son ombre, fidèle partner qui nous accompagnera toujours, cette pépite d’album vaut son sacré pesant d’or.

“Les personnages de Lucky Luke et la véritable histoire de la conquête de l’Ouest”

Editions Historia, 2013

crédit photo: Historia / Le Temps

Cash, l’autobiographie

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“And I heard as it were the noise of thunder…”

C’était le jour du solstice d’été. J’avais trois livres dans mon sac, entre lesquels je virevoltais sans pouvoir m’accrocher, sans trouver l’espace où m’attarder; un peu d’ennui, un peu de paresse de ma part, rien de bon qui ne vaille. Et puis je passais dans ma librairie préférée, et c’était là posé en une belle évidence, une petite évidence que je n’ai prise que pour moi, au coin d’une table d’exposition; l’autobiographie de Johnny Cash rééditée en poche, enfin rééditée; ce jour même, le jour du plus haut zénith. Je suis sorti, j’avais donc quatre livres dans mon sac, mais un seul qui m’importait.

Et quel superbe ouvrage. Le texte a été rédigé en 1997, l’année des 65 ans de Cash. Au travers des différentes résidences de l’artiste, subtilement découpées en chapitres du livre, nous sommes les invités privilégiés, en les demeures de l’homme en noir, dans ce qui parait le plus proche de l’intimité de son quotidien. Qu’a-t-il à nous dire de ce jour où nous le rencontrons, puis dans quelle direction la mémoire pudique de ses souvenirs va-t-elle s’embarquer? Nous sommes parfois attablés à la cuisine de sa petite résidence en Floride, ou devant le porche de son ranch de Bon Aqua au Tennessee, observant les fluctuations du ciel et les colorations de la terre. Puis un souvenir, une image ou un nom émerge, et c’est tout une époque qui resurgit du passé. Depuis l’enfance pauvre dans la campagne du sud de l’Arkansas, puis traversant la colonne dorsale du Fleuve pour rejoindre Memphis, les premiers disques Sun, le Million Dollar Quartet avec Presley, Jerry Lee et Perkins ; les majors Columbia, CBS, les tournées à travers le pays, à travers les continents; les années et les époques qui s’enchainent, les spirales de descentes aux enfers et de rédemption, la renaissance des derniers albums American, ce sont toujours les chansons qui reviennent,  et elles jalonnent le parcours torturé, et si riche de cet immense artiste et grand homme.

Si d’une certaine façon nous connaissons tous les grandes lignes de cette histoire, reprise depuis par Hollywood (j’adore le film Walk the line, bien que j’y trouve toujours un petit côté téléfilm du dimanche), j’ai été totalement embarqué par quelques pages lumineuses et si bien écrites, notamment sur l’enfance de John R. Cash, né en 1932, dans la communauté rurale de Dyess en Arkansas. C’est l’époque de la Grande Dépression, et son père, qu’il a vu partir en hobo caché dans les trains de marchandises à la recherche d’un emploi plus loin, est revenu et a trouvé une ferme achetée à bas prix grâce au New Deal de Roosevelt. On cultivera du coton, la famille entière sera mise à contribution. Et c’est de là que vient Cash, se sont les premiers souvenirs qu’il nous raconte; la vie à la campagne, le labeur dans les champs, les refrains du missel de sa mère entonnés en cœur (qu’il reprendra en album bien des années plus tard). C’est quelque chose qui m’avait complètement échappé alors que je m’initiais à son œuvre, et c’est aussi un témoignage de l’histoire populaire américaine qui m’était par bien des aspects passé à côté. Ce sont donc ces premiers chapitres qui m’ont le plus touché. Le livre remonte le temps, s’accroche quelques lignes sur une époque, et retisse le fil d’une vie.  Les fifties bénies et le début du star-system, où, l’on ne sait véritablement comment, Johnny Cash échappa au piège de la cage dorée alors qu’Elvis, comparse des premières années, s’y est enfermé royalement. C’est peut-être le ton, le style sans compromis tendant toujours vers le country, roots and open roads qui ont creusé le sillon profond tracé par le grand outlaw de la musique américaine, à travers les décennies: Walk the line. Mais un piège plus insidieux s’était tapi dans cette vie de bohémien comme il l’appelle, c’est l’enfer de la dépendance aux amphétamines, à l’alcool; et quelques souvenirs partagés nous font entrevoir l’étendue des peines infligées et subies. Les nuits en prison, les cures successives de désintoxication, jusqu’à la rencontre et l’amour partagé avec la belle âme sœur June Carter, grande dame de la musique folk américaine.  Mais je ne raconterai pas toute l’histoire, elle est connue ou peut se découvrir à travers différentes biographies de Johnny Cash, dont l’excellente Johnny Cash, une icône  américaine ou la superbe bd Johnny Cash chez Dargaud.

Car il ne m’a pas semblé que cet ouvrage avait une véritable vocation biographique. Si les évènements de la vie de Cash y sont rappelés, et qui plus est par lui-même (si qui n’est pas, on conviendra, très objectif), ce qui compte beaucoup et se présente avec la plus haute valeur, c’est le regard moral d’un gigantesque monument de la culture populaire américaine sur sa propre vie, son œuvre, les années derrière soi et ce qu’elles représentent, ainsi qu’une réflexion sur l’évolution de la musique country à travers tout un siècle. La revendication de la foi chrétienne revient souvent; si nous connaissons plusieurs chansons gospel de Cash, et la thématique omniprésente de la déchéance et de la rédemption dans ses textes, les évocations de sa forte et sereine croyance semblent parfaitement pertinentes ici: cet homme aurait pu devenir prédicateur s’il n’avait pris, volontairement ou malgré lui, la route sinueuse du desperado à guitare!  L’ouvrage rend hommage à énormément d’artistes rencontrés, dont beaucoup me sont inconnus ou restent vagues en mon imaginaire de néophyte en la matière country: j’ai souligné beaucoup de noms au fil des pages, et je découvre maintenant tranquillement les records de Waylon Jennings,  Bud Deckleman, et de tant d’autres. C’est un livre que j’ai trouvé d’une certaine exigence, car il m’a demandé d’abandonner mon habitude d’une narration classiquement chronologique et factuelle de la plupart des biographies pour une profusion d’images, de pensées et de considérations sur un monde que je croyais appréhender mais que je ne connaissais que peu, mais la lecture m’a énormément appris sur l’homme, que j’admire, et sur son univers.

Alors qu’il rédigeait cette autobiographie en 1997, Johnny Cash avait commencé à collaborer avec le producteur Rick Rubin, avec qui il allait enregistrer, jusqu’à sa mort en 2003, les 6 albums de la collection American Recordings; une sélection de quelques unes de ses propres compositions, et de surprenantes mais absolument parfaites reprises de classiques de toutes les époques. Je fais donc partie de cette génération qui a découvert Cash avec ces albums là, je suis de quelque chose comme la troisième génération d’amateurs. Puis par la suite je suis remonté le long du cours de son catalogue, jusqu’aux disques Sun des années 1950; c’était donc lui Walk the line, Ring of fire, Folsom prison blues. J’avais l’impression de les avoir toujours connues. Mais je me rappellerai toujours de ce premier disque acheté, celui qui m’a absolument électrocuté, avec cette chanson d’ouverture (dont les paroles sont tirées du Livre des révélations), la balade de The man comes around. Je ne m’en remettrai jamais, et c’est tant mieux. J’ai toujours les premières paroles qui résonnent dans ma tête:

“And I heard as it were the noise of thunder…”

“Cash, l’autobiographie” (Cash, the autobiography – 1997)

Johnny Cash, avec Patrick Carr / Editions Le Castor Astral poche, 2013