Cash, l’autobiographie

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“And I heard as it were the noise of thunder…”

C’était le jour du solstice d’été. J’avais trois livres dans mon sac, entre lesquels je virevoltais sans pouvoir m’accrocher, sans trouver l’espace où m’attarder; un peu d’ennui, un peu de paresse de ma part, rien de bon qui ne vaille. Et puis je passais dans ma librairie préférée, et c’était là posé en une belle évidence, une petite évidence que je n’ai prise que pour moi, au coin d’une table d’exposition; l’autobiographie de Johnny Cash rééditée en poche, enfin rééditée; ce jour même, le jour du plus haut zénith. Je suis sorti, j’avais donc quatre livres dans mon sac, mais un seul qui m’importait.

Et quel superbe ouvrage. Le texte a été rédigé en 1997, l’année des 65 ans de Cash. Au travers des différentes résidences de l’artiste, subtilement découpées en chapitres du livre, nous sommes les invités privilégiés, en les demeures de l’homme en noir, dans ce qui parait le plus proche de l’intimité de son quotidien. Qu’a-t-il à nous dire de ce jour où nous le rencontrons, puis dans quelle direction la mémoire pudique de ses souvenirs va-t-elle s’embarquer? Nous sommes parfois attablés à la cuisine de sa petite résidence en Floride, ou devant le porche de son ranch de Bon Aqua au Tennessee, observant les fluctuations du ciel et les colorations de la terre. Puis un souvenir, une image ou un nom émerge, et c’est tout une époque qui resurgit du passé. Depuis l’enfance pauvre dans la campagne du sud de l’Arkansas, puis traversant la colonne dorsale du Fleuve pour rejoindre Memphis, les premiers disques Sun, le Million Dollar Quartet avec Presley, Jerry Lee et Perkins ; les majors Columbia, CBS, les tournées à travers le pays, à travers les continents; les années et les époques qui s’enchainent, les spirales de descentes aux enfers et de rédemption, la renaissance des derniers albums American, ce sont toujours les chansons qui reviennent,  et elles jalonnent le parcours torturé, et si riche de cet immense artiste et grand homme.

Si d’une certaine façon nous connaissons tous les grandes lignes de cette histoire, reprise depuis par Hollywood (j’adore le film Walk the line, bien que j’y trouve toujours un petit côté téléfilm du dimanche), j’ai été totalement embarqué par quelques pages lumineuses et si bien écrites, notamment sur l’enfance de John R. Cash, né en 1932, dans la communauté rurale de Dyess en Arkansas. C’est l’époque de la Grande Dépression, et son père, qu’il a vu partir en hobo caché dans les trains de marchandises à la recherche d’un emploi plus loin, est revenu et a trouvé une ferme achetée à bas prix grâce au New Deal de Roosevelt. On cultivera du coton, la famille entière sera mise à contribution. Et c’est de là que vient Cash, se sont les premiers souvenirs qu’il nous raconte; la vie à la campagne, le labeur dans les champs, les refrains du missel de sa mère entonnés en cœur (qu’il reprendra en album bien des années plus tard). C’est quelque chose qui m’avait complètement échappé alors que je m’initiais à son œuvre, et c’est aussi un témoignage de l’histoire populaire américaine qui m’était par bien des aspects passé à côté. Ce sont donc ces premiers chapitres qui m’ont le plus touché. Le livre remonte le temps, s’accroche quelques lignes sur une époque, et retisse le fil d’une vie.  Les fifties bénies et le début du star-system, où, l’on ne sait véritablement comment, Johnny Cash échappa au piège de la cage dorée alors qu’Elvis, comparse des premières années, s’y est enfermé royalement. C’est peut-être le ton, le style sans compromis tendant toujours vers le country, roots and open roads qui ont creusé le sillon profond tracé par le grand outlaw de la musique américaine, à travers les décennies: Walk the line. Mais un piège plus insidieux s’était tapi dans cette vie de bohémien comme il l’appelle, c’est l’enfer de la dépendance aux amphétamines, à l’alcool; et quelques souvenirs partagés nous font entrevoir l’étendue des peines infligées et subies. Les nuits en prison, les cures successives de désintoxication, jusqu’à la rencontre et l’amour partagé avec la belle âme sœur June Carter, grande dame de la musique folk américaine.  Mais je ne raconterai pas toute l’histoire, elle est connue ou peut se découvrir à travers différentes biographies de Johnny Cash, dont l’excellente Johnny Cash, une icône  américaine ou la superbe bd Johnny Cash chez Dargaud.

Car il ne m’a pas semblé que cet ouvrage avait une véritable vocation biographique. Si les évènements de la vie de Cash y sont rappelés, et qui plus est par lui-même (si qui n’est pas, on conviendra, très objectif), ce qui compte beaucoup et se présente avec la plus haute valeur, c’est le regard moral d’un gigantesque monument de la culture populaire américaine sur sa propre vie, son œuvre, les années derrière soi et ce qu’elles représentent, ainsi qu’une réflexion sur l’évolution de la musique country à travers tout un siècle. La revendication de la foi chrétienne revient souvent; si nous connaissons plusieurs chansons gospel de Cash, et la thématique omniprésente de la déchéance et de la rédemption dans ses textes, les évocations de sa forte et sereine croyance semblent parfaitement pertinentes ici: cet homme aurait pu devenir prédicateur s’il n’avait pris, volontairement ou malgré lui, la route sinueuse du desperado à guitare!  L’ouvrage rend hommage à énormément d’artistes rencontrés, dont beaucoup me sont inconnus ou restent vagues en mon imaginaire de néophyte en la matière country: j’ai souligné beaucoup de noms au fil des pages, et je découvre maintenant tranquillement les records de Waylon Jennings,  Bud Deckleman, et de tant d’autres. C’est un livre que j’ai trouvé d’une certaine exigence, car il m’a demandé d’abandonner mon habitude d’une narration classiquement chronologique et factuelle de la plupart des biographies pour une profusion d’images, de pensées et de considérations sur un monde que je croyais appréhender mais que je ne connaissais que peu, mais la lecture m’a énormément appris sur l’homme, que j’admire, et sur son univers.

Alors qu’il rédigeait cette autobiographie en 1997, Johnny Cash avait commencé à collaborer avec le producteur Rick Rubin, avec qui il allait enregistrer, jusqu’à sa mort en 2003, les 6 albums de la collection American Recordings; une sélection de quelques unes de ses propres compositions, et de surprenantes mais absolument parfaites reprises de classiques de toutes les époques. Je fais donc partie de cette génération qui a découvert Cash avec ces albums là, je suis de quelque chose comme la troisième génération d’amateurs. Puis par la suite je suis remonté le long du cours de son catalogue, jusqu’aux disques Sun des années 1950; c’était donc lui Walk the line, Ring of fire, Folsom prison blues. J’avais l’impression de les avoir toujours connues. Mais je me rappellerai toujours de ce premier disque acheté, celui qui m’a absolument électrocuté, avec cette chanson d’ouverture (dont les paroles sont tirées du Livre des révélations), la balade de The man comes around. Je ne m’en remettrai jamais, et c’est tant mieux. J’ai toujours les premières paroles qui résonnent dans ma tête:

“And I heard as it were the noise of thunder…”

“Cash, l’autobiographie” (Cash, the autobiography – 1997)

Johnny Cash, avec Patrick Carr / Editions Le Castor Astral poche, 2013

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