Douze ans d’esclavage, de Solomon Northup

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Heart of Darkness

“Abandonné, trahi, coupé de tout secours, je n’avais plus qu’à m’allonger sur le sol et à gémir dans une douleur inexprimable. L’espoir d’une libération avait été la seule lueur qui pût me procurer un peu de réconfort. Elle commençait à clignoter, à baisser et décroître; encore un soupir de découragement et elle ne tarderait pas à s’éteindre tout à fait, me laissant seul, à tâtonner jusqu’à la fin de mes jours dans les ténèbres de la nuit.”

La Déclaration d’Indépendance du 4 juillet 1776 s’ouvrait sur cette première affirmation : “Nous tenons pour évidentes pour elles-mêmes les vérités suivantes : tous les hommes sont créés égaux ; ils sont doués par le Créateur de certains droits inaliénables ; parmi ces droits se trouvent la vie, la liberté et la recherche du bonheur.” Si ce texte servait pour beaucoup, à ce moment de l’Histoire, à revendiquer l’autonomie d’un peuple nouveau face à l’emprise de la Grande-Bretagne, il restait encore à définir qui étaient ces hommes à qui la Nation rendait par là hommage. Thomas Jefferson, principal rédacteur de la Déclaration, et lui-même propriétaire d’une centaine d’esclaves, s’était abstenu d’ouvrir le débat sur ce qu’il s’était borné à nommer “l’institution particulière”. Les rouages d’un système économique mis en place à travers l’importation d’une main-d’œuvre gratuite, servile, et la pensée culturelle qui y était assimilée, avaient participé pour une part à la création de ces premiers États-Unis d’Amérique. Ces mêmes rouages étaient dorénavant profondément ancrés dans les gènes de la Bannière, avaient aidé à son essor, en démontrant une société capable de se gérer elle-même; et si les états du Nord s’ouvraient progressivement à l’industrie et aux valeurs de l’égalitarisme, où le questionnement du bien-fondé de l’esclavage entrait en discussion, le Sud quand-à-lui poursuivait une politique rurale, basée sur l’exploitation de grands domaines agricoles demandant une force de travail conséquente, offerte si possible. Le dialogue se révèlera impossible; les tensions montent bientôt le long de la ligne Mason-Dixon. Il est encore trop tôt pour un conflit ouvert, la Guerre de Sécession n’éclatera qu’en 1861, mais les premières années du 19e siècle révèlent une tension latente, qui reflète toute la fragilité de l’Union: en 1808, la traite des Noirs est interdite, et en 1810 tous les états du Nord ont aboli l’esclavage sur leurs terres, affranchissant ainsi tous les captifs. C’est dans le contexte de cette époque trouble, où une simple frontière définit la condition d’un homme, que se situe le poignant témoignage de Solomon Northup, Douze ans d’esclavage.

 

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Cabane d’esclaves, Louisiane (National Museum of African American History and Culture)

Solomon Northup est né en 1808 dans l’état de New-York et est le fils d’esclaves affranchis. Bientôt marié et père de famille, il s’installe avec les siens à Saratoga Springs, avec la volonté d’y trouver un travail convenable et d’y prospérer. Ouvert à toutes les opportunités, habile à exercer différents métiers, et vite connu aux alentours pour ses talents de violoniste, il est abordé dans la rue un jour de mars 1841 par deux hommes qui lui proposent de les suivre dans un cirque ambulant pour plusieurs représentations musicales. Solomon accepte de partir quelques jours avec eux, et, muni d’un “certificat de liberté”, les accompagne jusqu’à Washington D.C. Le piège se referme bien vite; enivré par la confiance qu’il porte à ses étranges compagnons, il ne se rend pas compte de leurs véritables intentions, et quand ceux-ci l’auront molesté et rendu inconscient, il ne se réveillera qu’enfermé dans une geôle poisseuse, vendu à l’un de ces négriers qui pratiquent jusqu’en la capitale, au pied même du siège du Congrès. Le certificat a disparu, et chaque tentative d’exprimer sa condition d’homme libre se traduira désormais par des coups de fouet; on reniera jusqu’à son nom, il répondra dorénavant au sobriquet de Platt . Il est emmené avec d’autres captifs jusqu’à la Nouvelle-Orléans, et proposé sur les marchés au plus offrant. Vendu, revendu, il se retrouvera finalement pour 10 ans l’esclave d’un homme cruel,  violent, pervers, qui règne d’une main de maitre sur une exploitation de canne à sucre et de coton perdue dans les bayous de la Louisiane. Enfermé dans ce décor naturel qui ne laisse aucune chance de fuite, rendu incapable ne serait-ce que d’alerter ses proches, réduit à la condition d’animal; humilié, battu, victime et témoin de tous les sévices que son bourreau de seigneur pourra bien imaginer, Solomon Northup ne perdra pourtant jamais l’espoir de retrouver la liberté, et de revoir un jour sa femme et ses enfants, dont lui-même ignore tout du destin.

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Quartier des esclaves dans une plantation de Louisiane (photo Zave Smith)

Le précieux récit qui nous est présenté a été rédigé quelques mois après la libération extraordinaire de Northup, en 1853. Revenant sur ses 12 ans de captivité, il dénonce d’abord les conditions de vie des esclaves, à travers quantité de situations vécues et vues; la déshumanisation totale des Noirs exploités, et la volonté de les maintenir dans l’ignorance pour nourrir le sentiment de résignation, d’abnégation face à cette condition imposée. Aucune ressource n’est proposée, ou offerte, sinon l’autorisation de pratiquer la religion, qui ne les sauvera pas. Le maintien de l’ordre est garanti par la menace, et la mise en pratique de sanctions immédiates; coups de fouet si l’on ne travaille pas, si l’on se lève trop tard, et droit de vie ou de mort selon la volonté du maitre. À travers le regard au quotidien que nous offre Northup, c’est aussi tout un pan de l’économie rurale du Sud à cette époque qui nous est présenté; comment le système des grandes plantations agricoles de l’époque fonctionnait, et prospérait, grâce à la gratuité d’une main-d’œuvre asservie. Témoignage édifiant de cette véritable descente en enfer, le livre a servi dès sa publication à alimenter la cause des abolitionnistes, et à mener le combat jusqu’à la guerre que l’on connait. Plusieurs romans contemporains, dont La case de l’Oncle Tom de Harriet Beecher Stowe, ou d’autres récits d’esclaves ont aussi fait parler d’eux. Douze ans d’esclavage possède lui cette particularité de raconter le parcours d’un homme né libre, et contraint de renier sa liberté pour surmonter l’épreuve, ne serait-ce que pour survivre. J’espère qu’il est encore lu et étudié dans les écoles, cet ouvrage essentiel. J’ai beaucoup appris, et je me rends compte, mais c’est peut-être dû au fait que je ne connais finalement pas très bien cette période, que j’ai l’impression que la culture populaire y a mis beaucoup de clichés pour dédramatiser l’horreur, et pour créer un climat de folklore autour de l’époque. Bien sûr le temps a passé, mais les cendres sur lesquelles nous marchons regorgent encore de braises parfois ardentes, et il est nécessaire de se souvenir. “Ils voulaient des bras et ils eurent des hommes”, pour paraphraser le poète.

J’ai découvert ce texte publié par les éditions Entremonde et traduit par Philippe Bonnet et Christine Lamotte ; c’est une très belle édition, munie d’une bonne préface et d’une solide postface par Matthieu Renault, que je conseille très volontiers. Sinon, ce texte tombé dans le domaine public est aussi paru récemment aux éditions Michel Lafon, dans une autre traduction. Et puis bien sûr, il faudra que j’aille voir au plus vite ce film de Steve McQueen, Twelve years a slave, qui semble mériter amplement tous les éloges entendus.

“Douze ans d’esclavage” (Twelve years a slave – 1853)

Solomon Northup / Editions Entremonde, 2013

Le Ten million slaves d’Otis Taylor (2008) – Don’t know where, where they’re going…

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