Home, de Toni Morrison

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Oh Sinnerman, where you gonna run to?

“Ils ont fait pire que des combats de chiens. Ils ont transformé des hommes en chiens.”

Seattle, milieu des années 1950. Frank Money, soldat afro-américain rapatrié à Fort Lawton dès la fin de la Guerre de Corée, rentré indemne, mais hanté par tous les morts qu’il a laissé derrière lui, ne se résout pas à retourner auprès des siens. À Lotus, petit village rural de Géorgie où il a grandi, l’attendent pourtant sa sœur Cee, ainsi que les parents des amis avec lesquels il s’était engagé, compagnons qu’il a vu tomber au combat, croix blanches abandonnées sur de lointains rivages, et qui ne reviendront jamais. Errant dans le quartier central de la grande Rainy City, tentant de s’oublier dans les mirages éphémères de l’alcool, recueilli par une femme aimée qui ne voudra bientôt plus trainer pareille épave, Frank se retrouve définitivement jeté à la rue, lorsqu’il reçoit une missive laconique annonçant que sa sœur, partie depuis vivre à Atlanta, est malade et se meurt. Cette dernière, mariée à un homme volage qui l’a abandonnée dès leur emménagement dans la capitale, avait finalement trouvé un emploi chez un riche médecin Blanc, descendant d’une grande famille qui a beaucoup perdu au sortir de la Guerre de Sécession. Cet étrange docteur aurait-il utilisé Cee comme cobaye pour quelque triste expérience? Le désespoir de Frank se mue alors en terreur à l’idée de perdre sa cadette adorée, sa confidente, celle avec qui il a tout partagé depuis l’enfance. C’est donc pour elle seule qu’il se décidera à reprendre le chemin vers le Sud: pour aller la chercher, et tenter de la ramener chez eux, en leur maison de Lotus.

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A Country Divided: reportage photographique de Gordon Parks dans le Sud rural des années 1950 (photo G. Parks / Life)

Reprendre à rebours la route de l’exode, empruntée par tant de personnes de couleur depuis l’abolition de l’esclavage, s’avère un périple semé d’épreuves pour Frank Money: c’est d’ailleurs sans argent et sans presque aucune ressource qu’il devra d’abord traverser les États du Nord, en cette période de suspicion à l’égard des voyageurs étrangers, alors que le pays s’embrase sous les menaces des partisans du Maccarthysme, de ceux qui voient des traitres communistes partout, même chez leurs vétérans de guerre. Sa médaille militaire ne lui servira pas non plus une fois qu’il sera arrivé dans le Sud: sitôt l’ancienne frontière avec le Dixieland franchie, se déploie l’immense épouvantail Jim Crow des lois de la ségrégation raciale et Frank, Noir parmi les pauvres Noirs et rien d’autre, devra y faire face. Les temps n’ont pas encore changé depuis son départ, et les panneaux signalant White only / Colored only, lentement ternis par les ans, n’ont pas jamais été enlevés. Personne n’aura encore refusé de céder sa place à un passager Blanc dans un bus, et personne n’aura encore chanté les morts solitaires et anonymes de tant de Hattie Carroll.

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A Country Divided: reportage photographique de Gordon Parks dans le Sud rural des années 1950 (photo G. Parks / Life)

Home, court roman d’un peu plus de 140 pages, s’ouvre sur un souvenir d’enfance commun à Frank et Cee. Un jour, alors qu’ils se baladaient dans les champs aux abords de Lotus, ils surprennent un rassemblement d’hommes qui assistent à ce que les gamins voient comme un formidable combat de chevaux; quelques instants plus tard, les inconnus qu’ils épient enterrent un corps à la sauvette. Le sens de cette scène, puissant fil conducteur, mais néanmoins caché tout au long de l’histoire, ne sera révélé qu’à l’ultime fin du livre, alors que les chapitres s’attachent à faire poursuivre les trajectoires éclatées de ces deux âmes qui cherchent à se retrouver, et à retrouver leur foyer. L’on suit avec autant de passion le parcours de Frank, plongé dans cette sombre Amérique en proie à toutes sortes de démons, qui reflètent amèrement les péchés que lui-même a pu commettre alors qu’il portait l’uniforme de soldat U.S en Corée, que le drame plus intime qui aura mené Cee entre les griffes d’un dangereux homme de science. Si peu de pages, et pourtant, une telle intensité se dégage dès les premières lignes du texte. Il suffira parfois d’une seule poignée de mots pour dessiner une image, une métaphore évoquant le sentiment profond qui cherche à transparaitre. On est souvent dans ce silence lourd, captivés par la magie de l’écriture, mais captifs des horreurs quotidiennes subies par la plupart de ces personnages vivant sous l’ère de la ségrégation, spectateurs que nous sommes de toute cette violence, tant physique que morale. Et le mal, cette valeur floue et mouvante, se cache aussi dans les détails, et dans les paysages; ainsi, les terres fertiles de Géorgie, où se trouve Lotus, où se trouve la maison, sont dans le souvenir baignées d’un “soleil malsain”. Et au détour d’une description l’on se rappellera, fugace vision de verdure épanouie nourrie d’explosions de couleurs, les magnolias, les cerisiers, les sycomores ou peupliers: les arbres du Sud portent parfois un fruit étrange.

J’ai donc enfin ouvert une porte vers l’œuvre de Toni Morrison avec cet ouvrage qui m’a beaucoup impressionné. Si je pense être un lecteur plutôt facile et bon public, ça faisait longtemps que je ne m’étais plus laissé surprendre par un point précis dans un bouquin, qui concerne la capacité d’un écrivain à faire comprendre un sentiment qui m’était en l’occurrence totalement étranger. Quand Morrison évoque les troubles qui rongent Frank Money, liés à ses souvenirs de guerre, elle parvient, par petites touches et comme en avançant à tâtons, à désigner le point précis où ce dernier a craqué, et ce qu’il a ressenti pour en arriver là. Bien sûr, on peut imaginer que tout a déjà été dit, et qu’il reste des façons de le dire, je ne sais pas, mais j’ai en tout cas été grandement touché, et totalement conquis par la finesse dramatique déployée par l’auteure. Je continue donc ma découverte et me lance dans son fameux Beloved, dont j’espère parler ici prochainement. En attendant je ne peux que conseiller avec la plus grande ardeur, et sans aucune réserve, cette merveille de petit livre qu’est Home, claque et classique instantané, tout en un!

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Toni Morrison

Home (Home – 2012)

Toni Morrison / Editions Bourgois, 2012; Editions 10-18, 2013

traduit par Christine Laferrière

Sinnerman, de Nina Simone (1965)

“So I run to the river, it was bleedin’
I run to the sea, it was bleedin’
I run to the sea, it was bleedin’
All along dem day…”

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Les douze tribus d’Hattie, de Ayana Mathis

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Lilac wine is sweet and heady
Like my love

“Elle descendit du train, le bas de sa robe encore souillé de la boue de Géorgie, le rêve de Philadelphie roulant telle une bille dans sa bouche, et la crainte de la grande ville plantée dans sa poitrine comme une aiguille.”

Il s’agit donc de ce train qu’a emprunté Hattie, en ce début des années 1920; fuyant le Sud profond et la ségrégation, franchissant comme beaucoup d’autres afro-américains cette fameuse ligne Mason-Dixon, frontière symbolique mais réelle, définissant les limites des aspirations selon la couleur de peau. Les grandes villes du Nord, c’était l’espoir de réaliser toutes les promesses qu’une vie pouvait offrir; et d’abord c’était de l’emploi, une maison, et la possibilité de boire à la même fontaine, de marcher sur le même trottoir que tout un chacun. Et puis Philadelphie, avec sa fameuse cloche, et le souvenir du combat des anciens pour l’Indépendance, c’était peut-être aussi ce murmure d’un chant de liberté qu’elle entendait parfois dans ses rêves. Elle était arrivée avec sa mère et sa sœur; Hattie s’était juré de ne jamais retourner en Géorgie, et quand les membres de sa famille s’en furent allés, elle avait déjà cédé aux avances d’August, un exilé lui-aussi, et s’était retrouvée mariée, avec deux enfants, à l’âge de 17 ans. La fuite du sentiment de solitude l’avait menée dans cet étroit appartement d’un quartier populaire de la ville, qu’elle partagerait pour des décennies avec un homme qui ne la méritait pas. Amour passionnel mais sans cesse déçu; petitesse d’un époux affectueux mais totalement absent du foyer, pauvreté ambiante et argent bêtement perdu par August, aux jeux de cartes et dans les bars, alors qu’elle se démène à la maison. Les années passent, les saisons s’écoulent, les temps changent, et les bébés n’en finissent pas de naitre. Les douze tribus d’Hattie, ce sont les instants de vie de ses onze enfants ainsi que de sa petite-fille, étalés le long de presque tout un siècle, et qui proposent de reconstruire la trajectoire d’une famille afro-américaine, et le destin en filigrane de la femme à sa tête, à travers les grands et les petits évènements de l’Histoire tourmentée d’un pays encore, et toujours, en devenir.

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(photo Jack Delano)

Roman choral: chaque chapitre du livre, titré par un prénom et une date, est une voix donnée à l’un des enfants d’Hattie. Le récit, fragmenté en de multiples morceaux de vie, revient sur les moments décisifs de l’existence des membres de cette descendance. L’histoire s’ouvre dans les années 1920, et se referme sur un terrible drame, avant d’envoyer le lecteur dans la torpeur et le marasme des années 1940-1950. Ici, ce sont les grands frères qui reprendront le fil de la narration: Floyd le trompettiste de jazz à la sexualité incertaine, dans une époque qui ne lui laisse pas le choix; puis Six, l’apprenti révérend qui cache au mieux sa haine du monde derrière le paravent d’un fanatisme exalté. Les deux retourneront pour quelques temps en Géorgie, et y seront confrontés au racisme ordinaire. Dans les années 1960 et 1970, se sont les enfants victimes de la guerre et de la misère qui témoignent; Franklin le G.I. perdu dans la jungle du Vietnam, et Bell la gamine qui a mal tourné et qui se meurt dans un dénuement sordide. D’autres récits sensibles, mêlés de douceur et de tristesse et avançant toujours plus loin dans l’expression d’un sentiment qui ne porte pas de nom, enrichissent l’avancée du roman, qui se termine en 1980, avec pour point d’orgue l’espoir que portera une nouvelle génération, celle qu’incarnera la petite-fille d’Hattie. Et Hattie elle-même dans tout ça? Alors que tous les personnages se croisent au fil du temps, chacun apportera du sien pour esquisser le formidable portrait d’une mère, et surtout celui d’une femme, qu’aucun des aléas d’une vie n’auront jamais fait plier. Une femme mal-aimée, coincée avec un mari volage qui ne cesse pourtant de lui faire des enfants; et des gamins qu’il faudra nourrir, éduquer, et puis laisser partir, perdre. Une mère insaisissable, parfois dure et injuste, mais qui sera toujours présente, dernière bouée de sauvetage avant le naufrage d’une existence. Et puis une femme avec sa vie secrète; ce que peuvent être ses échappatoires à l’étouffement du quotidien, ce qui au fond serait peut-être sa manière de poursuivre une part de son rêve évanoui, son rêve volé de jeune fille. L’impossible rêve.

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Superbe premier roman de Ayana Mathis, Les douze tribus d’Hattie remplit toutes les promesses faites au lecteur, et se trouve je pense à la hauteur des ambitions fixées par l’écrivain; soit explorer la destinée d’une famille afro-américaine dans les tourments d’un XXe siècle qui se cherche encore, reposant en partie sur des bases que personnes ne peut plus défendre, ségrégation et racisme viscéral entre autres, et proposer aussi une histoire intimiste et sensible autour de tant de personnages, à travers leurs relations, l’amour partagé et les réactions face aux drames du quotidien. Le piège d’un roman-fleuve, où il aurait été facile de se perdre, est contré par cette construction originale qui rappelle le recueil de nouvelles; instants pris sur le fil du temps qui s’écoule, comme en des instants volés mais jamais voyeurs, et toutes ces voix uniques et différentes qui pourtant murmurent le même chant. Mélange de légèreté et contours tracés le long d’une vaste gamme de sentiments; je me suis rendu compte que je n’avais plus lu, depuis longtemps, de bouquins autant empli de ceci, de cette sensibilité, de cette façon d’aborder les récifs d’une âme; en tout cas c’est ce tracé particulier que je ressens en découvrant la plume magnifique d’Ayana Mathis. Certains s’y retrouveront peut-être dans quelque chose de proche de Toni Morrison, ou même de Louise Erdrich, pour ma part j’y vois une écriture singulière, un univers propre, et je suis parfaitement conquis. J’espère que vous le serez aussi.

“Les douze tribus d’Hattie” (The twelve tribes of Hattie)

Ayana  Mathis / Editions Gallmeister, 2014

Le Feelings de Nina Simone (1976) – Nothing more than feelings… exploration libre de toute la palette immense des sentiments. Voyage le long des eaux troubles du grand fleuve qui serpente, et luit parfois dans la nuit étoilée.