Beloved, de Toni Morrison

beloved

Little girl, little girl, where did you sleep last night?

“Dangereux, se dit Paul D, très dangereux. Pour une ancienne esclave, aimer aussi fort était risqué; surtout si c’étaient ses enfants qu’elle avait décidé d’aimer. Le mieux, il le savait, c’était d’aimer un petit peu, juste un petit peu chaque chose, pour que, le jour où on casserait les reins à cette chose ou qu’on la fourrerait dans un sac de jute lesté d’une pierre, eh bien, il vous reste peut-être un peu d’amour pour ce qui viendrait après.”

Cincinnati, sud de l’Ohio, début des années 1880. Cela fait maintenant 18 ans que Sethe, esclave née dans une plantation du Kentucky, est parvenue à s’échapper du domaine du Bon-Abri, emportant avec elle ses enfants. Elle a pu traverser le fleuve, et rejoindre le Nord, alors qu’une guerre civile sanglante ravageait le pays, afin de rejoindre sa belle-mère, que son mari avait pu racheter à ses maitres, et qui vivait depuis dans une petite maison du 124, Bluestone Road. Il s’est passé que, peu de temps après son arrivée, des hommes du Bon-Abri, qui avaient retrouvé sa trace, ont débarqué là où elle s’était réfugiée pour tenter de la ramener. Quand elle les a vu arriver dans la cour, quand elle a reconnu Maitre d’École, celui dont elle était désignée comme la propriété, Sethe, désespérée à l’idée qu’elle et les siens puissent perdre cette liberté si chèrement acquise, a préféré commettre l’irréparable. Le drame, qui s’est déroulé sous les yeux de tous, a fait reculer les assaillants, qui sont finalement repartis d’où ils venaient. Sethe a été dénoncée et jugée, mais, non condamnée, elle a pu rentrer chez elle.

Depuis, alors que les voisins et amis préfèrent éviter les parages d’un endroit “habité de malveillance”, la belle-mère Baby Suggs est morte, peut-être de chagrin, et les garçons de Sethe ont quitté le foyer sitôt qu’il leur était possible. Cette dernière se retrouve donc seule avec sa fille cadette, Denver, dans une maison qui semble hantée par le fantôme d’un enfant disparu. Au quotidien, le poids de l’impossible deuil leur parait révélé par les apparitions, les signes d’une âme en peine, parfois furieuse et violente, qu’elles ne parviennent à maitriser et avec laquelle elles doivent vivre. Cela jusqu’au jour où Paul D, un ancien compagnon d’infortune, lui aussi échappé du domaine du Bon-Abri, frappe à la porte du 124. Sethe l’accueille et lui offre le gite, avant de bientôt lui ouvrir son cœur. Léger apaisement, le calme parait s’installer dans la maisonnée. La passion naissante entre ces deux écorchés suffirait-elle à faire s’en aller l’esprit dévorant qui s’est emparé des lieux? Mais quelques jours plus tard, une jeune fille sortie de nulle part se présente à eux: elle a l’âge qu’aurait cet enfant perdu de Sethe, et s’appelle Beloved, ce nom gravé sur une pierre tombale, ce nom rappelant la douleur du drame vécu quelques années auparavant…

une famille d'esclaves dans le Sud

Famille d’esclaves dans une plantation du Sud, milieu du XIXe siècle

Puisant son inspiration à partir d’un authentique fait divers, Beloved raconte d’abord avec une force incroyable la destinée d’un peuple soumis pendant des siècles au régime de l’esclavage, ainsi que la difficile conquête de sa liberté, en cette période charnière de l’histoire où un fleuve, une frontière, puis ensuite la proclamation d’un amendement longtemps contesté, pouvaient définir la condition d’un homme. Le roman, dont l’intrigue principale se situe peu après 1880, enfonce pourtant ses racines loin dans le temps, et c’est à travers les souvenirs de Sethe, la narration du parcours de sa vie étalée tout au long de l’histoire, ramifiée, à l’image de toutes les cicatrices de coups de fouet qui marquent son dos, que nous découvrons peu à peu le récit de la vie d’une esclave dans une plantation du Kentucky. Beaucoup de scènes d’une grande dureté, qui ne ménageront pas la sensibilité du lecteur, mais scènes essentielles, qu’il faut rappeler, dont quelqu’un doit témoigner. Et c’est aussi ce témoignage que Sethe doit transmettre à ses enfants, car il est une part de leur héritage; elle qui n’a que peu connu sa mère, avant qu’elle ne lui soit arrachée. Elle qui, comme tant d’autres esclaves, n’avait aucune possibilité de se revendiquer d’une famille – descendante du néant – car celles-ci étaient souvent décomposées, leurs membres revendus ailleurs, parfois tués. Vus comme des biens, des propriétés, comparés à des animaux; c’est au risque de sa vie qu’elle a fait tout ce qu’elle a pu, dépasser tragiquement le possible, pour que ses enfants puissent grandir libres.

Drame de l’Histoire en marche, et drame de l’intime; le roman joue superbement, évoquant avec finesse le geste terrible qu’a dû commettre Sethe, sur la notion d’un deuil que l’on ne peut surmonter. Les fantômes du passé nous hantent, et l’on doit vivre avec eux si l’on ne peut les enterrer. Réalisme magique, anti-parabole teintée du prisme du vaudou, où les morts reviennent, enfants prodigues du remord, tourmenter les vivants: au-delà de la mort, voici que se présente à nous le spectre de la bien-aimée, la bien-aimée Beloved. J’ai lu cet ouvrage d’une seule traite, ayant enchainé après le Home qui m’avait fait découvrir Toni Morrison. Je dois dire que j’avais les larmes aux yeux tout du long, je ne m’estime pas très sensible mais peut-être est-ce une circonstance du moment qui faisait que cela jouait avec mes nerfs. C’est un roman ample, mais empli de cette eau boueuse qui ne laisse que peu entrevoir de timides rayons, un roman profond, qu’aucun hasard n’offrirait de place à de la légèreté, sinon dans la sensibilité émotionnelle qui s’en dégage, travail de l’écrivain sur la psychologie fouillée de ses personnages. C’est un roman qui m’a beaucoup marqué, que je n’ai pu lâcher, mais que je n’ai en aucun moment pu prendre comme un divertissement; il est pourvu d’un supplément qui raconte la vie et l’essence d’une vie, prise dans les soubresauts d’une histoire terrible et difficile à raconter. Alors j’ai beaucoup appris, on m’a dit ce que c’était et comment ça se passait; et j’ai beaucoup ressenti, on m’a fait entrevoir quelque chose qui m’a enrichi sentimentalement. À ce stade, je ne sais pas quoi demander de plus à un roman. Beloved est bien, assurément selon moi, le chef d’œuvre dont j’avais beaucoup entendu parler, un de ces bouquins à lire avant de mourir.

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Extrait du Cincinnati Gazette, 29 janvier 1856 (archives Ohio History)

Beloved (Beloved – 1987)

Toni Morrison / Editions Bourgois, 1989; Editions 10/18, 1993)

traduit par Hortense Chabrier et Sylviane Rué

In the Pines, des Kossoy Sisters (1956)

“Little girl, little girl, where did you sleep last night, not even your mother knows…”

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Chiennes de vies, de Frank Bill / Knockemstiff, de Donald Ray Pollock

Coïncidence de ma pratique de la lecture qui combine le ricochet et l’envie de découvrir ce qu’il m’est inédit ou qui m’intrigue, je me suis retrouvé avec ces deux bouquins entre les mains au même moment. OK, je suis peut-être quelque peu comme guidé par certains goûts définis de longue date, même si heureusement ceux-ci varient et changent avec le temps, les désirs, ou que sais-je. Je me demande d’ailleurs si tous les Bukowski ou Selby Jr. dévorés en ma fébrile et parfois ridicule adolescence auraient pour moi autant d’importance si je les lisais pour la première fois aujourd’hui; de même, serais-je tombé amoureux fou de la Dalva de Jim Harrison si je l’avais rencontrée quand j’avais 16 ou 18 ans? Je ne pourrais plus répondre à ces questions, et c’est tant mieux. Je sais au moins vaguement quels livres m’ont accompagné au fil des années, ceux-sur lesquels j’ai pu compter dans les moments de doute, ceux qui m’offrirent tant le répit, ou l’évasion, que la décharge d’adrénaline ou le coup de pied aux fesses, ceux qui m’ont dit qu’il était possible que la vie soit ou ne soit justement pas comme ça. Mais je divague un peu, je reprends; je suis tombé par hasard sur la belle couverture du Chiennes de vies de Frank Bill le jour où j’acquérais le Knockemstiff de Pollock, première publication de l’auteur du terrible Le Diable, tout le temps, dont il me tardait de lire autre chose, et je suis donc reparti avec les deux, que j’ai enchainé à la suite. Il y a beaucoup de similitudes entre ces deux ouvrages, on dirait parfois qu’ils se répondent, voire même qu’ils se complètent, dans le décor d’abord, et en une volonté commune de frapper le plus fort possible: un véritable combat de boxe, ou plutôt une sorte de fight-club de fond de parking désert; la seule règle c’est que tu écris bien, bien serré, pas trop laisser respirer; c’est que tu y vas et que tu les balances tes histoires, tu flânes avec en plein sur la tête, dans le ventre, et en dessous de la ceinture, et puis tu envoies tout le monde KO, lecteur d’abord.

Chiennes de vies, de Frank Bill: Indiana Blues

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Le premier recueil de nouvelles de Frank Bill nous emmène dans ces petits comtés obscurs du sud de l’Indiana, où l’auteur a grandi et où il vit toujours. À travers 17 courts textes qui se relient entre eux, il s’attache d’abord à représenter un monde contemporain dévasté par la crise, où les communautés rurales traditionnelles ont éclaté et ont laissé place à des gangs, des clans familiaux qui survivent grâce aux trafics et aux crimes en tous genres; les isolés sont quant à eux le plus souvent des épaves ou des meurtris, soit ravagés par la drogue ou l’alcool, parents odieux et enfants abusés, vétérans de guerre revenus traumatisés, tous dévorés par le mal ambiant qui les consume eux-mêmes. Tout le monde se connait ici, chacun est au courant des petites manies, des vices et des méfaits de ses voisins, chacun y participe même d’une façon ou d’une autre. Il y a de ceux qui tentent d’arnaquer les assurances, et vont jusqu’à tuer pour camoufler un délit. Certains minables acceptent de louer leur fille dans un bordel improvisé pour quelques malheureux dollars. Ceux qui sont réunis sous l’égide d’un patriarche se sont regroupés en véritables mafias redneck’s; ainsi la grande famille de la région, s’étant assurée la mainmise du marché de la meth et d’autres produits analogues sur son auto-proclamé territoire, se retrouve à régner sans partage ici-bas. Les liens du sang, que beaucoup de protagonistes semblent partager – fils, frères, oncles, pères – n’empêcheront pourtant jamais le véritable moteur de la narration de prendre son essor: ici c’est la violence, sourde, contenue, puis déferlante qui donne sa pleine mesure à l’histoire.

“Karl et Irvine sentirent leurs tripes se nouer tandis qu’une révélation leur consumait l’esprit: ne jamais faucher la récolte de son père et de son oncle pour la revendre en douce, car, en fin de compte, qu’il soit versé ou partagé par le clan familial, le sang reste le sang.”

C’est un univers très cohérent que Frank Bill a reconstitué à travers le puzzle de son recueil. un monde bien sûr désespéré, à la noirceur extrême, et prisonnier de ses propres frontières; le reste du monde n’existe pas ou plus, c’est peut-être celui des mauvais souvenirs de guerre dont on ne sait plus si c’était un cauchemar ou si on l’a vécu, et le reste du pays a disparu. Ici on cogne le plus fort possible au corps-à-corps, c’est poings serrés et crochets enchainés, jusqu’à couper le souffle. Les nouvelles s’enchainent et se retrouvent dans ce goût pour les scènes intenses de tabassage, de fusillades. On en sort quelque peu haletant, pas mal dérangé aussi, mais c’est très bien, je crois que l’auteur a réussi son pari, celui de nous secouer. Premier essai réussi donc avec ce Chiennes de vies, ne reste plus qu’à découvrir son premier roman, Donnybrook, paru ces jours chez Gallimard, qui d’ailleurs semble reprendre le thème d’une de ses nouvelles, et mettant en scène des combats clandestins.

Knockemstiff, de Donald Ray Pollock:

“Le ciel gris humide couvrait le sud de l’Ohio comme la peau d’un cadavre.”

knockemstiff

Et voici donc le premier recueil de nouvelles de Pollock. J’avais déjà pu me familiariser avec le sinistre bled de Knockemstiff, qui est un des lieux que l’on retrouve dans Le Diable, tout le temps, ce formidable roman dont je ne suis pas encore revenu. Ici, le long de 18 nouvelles, on n’en sort pas une seconde, ou si peu, on y revient dans tous les cas. Sud de l’Ohio, à quelques kilomètres de la frontière avec le sud de l’Indiana, dans un temps qui semble se comprendre entre les années 1950 et 1980, un petit bourg perdu dans le val, dont la ville la plus proche ne se trouve sur aucune carte; Knockemstiff, c’est un panneau routier, une petite épicerie et un dinner en bord de route, quelques maisons et bungalows épars. C’est avant tout quelques gens qui y vivent, beaucoup de perdus pour la plupart, et qui voudraient s’enfuir mais qui n’ont aucun endroit où se rendre. Certains végètent en attendant, et sombrent lentement dans l’alcool ou la drogue, les seules promesses d’évasion. On grandit à la dure, passé vingt ans on est déjà largué, à bosser à l’usine de papier, à la boucherie industrielle du coin, ou on attend simplement les allocs; et puis avec nos gosses on imitera les parents: si peu d’amour, beaucoup de corrections, et la meilleure leçon à donner c’est de frapper le premier, et taper dur: knock’em stiff.  Une forme particulière de violence se déploie ici, moins directement aiguisée et visible que celle de l’agressivité physique remarquée parfois au détour d’une histoire. Il s’agit d’une forme bien plus perverse, c’est celle de la violence morale, de celle que les personnages rencontrés endurent et font subir à leurs proches. C’est peut-être une façon d’accepter comment l’on pense que le reste du pays nous voit, comme les péquenots du Midwest profond, et comment se déshumaniser et rejeter ce spectre déformé sur tout son entourage, sur tout le pays sordide dans lequel nous sommes coincés.

“Je me suis réveillé en croyant que j’avais encore pissé au lit, mais c’était juste une tache collante, là où moi et Sandy on avait baisé la veille. Ces choses-là arrivent quand vous buvez comme je le fais – vous vous chiez dessus dans le Wall Mart, vous finissez par vivre aux crochets d’une camée au crack et de ses pauvres parents. J’ai soulevé les couvertures un chouïa, passé mon doigt sur le KNOCKEMSTIFF, OHIO bleuté que Sandy s’était tatoué comme un panneau routier sur son cul maigrichon. Pourquoi des gens ont besoin d’encre pour se rappeler d’où ils viennent, ça restera toujours un mystère pour moi.”

Ici aussi, les nouvelles s’enchainent et font se croiser différents personnages, avec cette impression de lire le puzzle d’un roman éclaté (dans l’autre sens, le roman Le Diable, tout le temps se trouve très proche à mon sens d’un recueil de nouvelles, dans la construction même qu’il propose). Les récits sont maitrisés et s’emboitent parfaitement; l’écriture de Pollock, déjà arrivée à maturité, avide d’ambiances travaillées et de détails révélateurs, réussit à envoûter le lecteur, et à l’amener, parfois par quelques moyens détournés, jusqu’en ses derniers retranchements. Ce n’est plus tant une littérature de boxeur que l’on évoquerait, plutôt celle d’un chasseur. Les pièges ont été posés, et le voilà qui nous guette alors que nous nous en approchons.

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Frank Bill / Donald Ray Pollock

Deux livres très proches dans leur structure et dans le décor proposé; deux livres qui prennent pour point d’appui et pour moteur la violence au quotidien, mais deux angles d’attaque légèrement différents. J’ai ressenti pour ma part plus d’ampleur, de matière, et plus de corps dans le livre de Pollock, car cette violence justement interrogée est plus subtilement mise en valeur, et plus perverse aussi; il a mes faveurs si je devais miser pour l’un des deux, mais je pense que Frank Bill est un tout bon et qu’il trouvera certainement matière à s’épanouir plus encore dans un roman, dans un contexte plus large où développer ses caractères et l’atmosphère générale. “Merci à Donald Ray Pollock pour son amitié, son soutien et ses conseils” rédige Bill à la fin de son recueil; on ne parle bien sûr pas de filiation, plutôt d’une avancée commune, et c’est encourageant et très prometteur. À suivre donc!

“Chiennes de vies” (Crimes in southern Indiana – 2011)

Frank Bill / Editions Gallimard, 2013; Editions Folio policier, 2014

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“Knockemstiff ” (Knockemstiff – 2008)

Donald Ray Pollock  /Editions Buchet-Chastel, 2010 / Editions Phébus poche, 2013

Le Bartholomew de Silent Comedy (2010) – Yeah you best believe, boy, there’s hell to pay…

Le Diable, tout le temps, de Donald Ray Pollock

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Les sentiers de la perdition

“C’est difficile de bien agir. On dirait que le diable n’abandonne jamais.”

Un père de famille rendu fou de douleur, depuis que sa femme se meurt d’un cancer, et qui bâtit dans l’ombre obscure d’une forêt ce qui ressemble à un autel de prière sauvage, barbare, où les offrandes à Dieu se trouvent être des cadavres d’animaux pendus, crucifiés, ainsi que des baquets de sang versé aux alentours. Un duo de prédicateurs itinérants, pistant les foires aux monstres et écumant le comté, psalmodiant l’oraison d’une apocalypse proche, et mettant sans cesse leur foi à l’épreuve du vice. Un dangereux couple de maniaques, Carl et Sandy, qui chaque été partent en “vacances”, errant dans leur vieux break sur toutes les routes du pays, à la recherche d’un quelconque auto-stoppeur à enlever, torturer, tuer; on en ramènera une effroyable collection de photos pour le souvenir. Un pasteur fraichement débarqué dans sa nouvelle communauté, et qui s’attardera particulièrement à guider ses jeunes brebis adolescentes vers le chemin de son paradis, celui de la luxure. Un shérif pourri et mouillé jusqu’à l’os, qui mettra tout en œuvre pour que l’on ne découvre jamais aucune trace de ses méfaits. Et puis le jeune Alvin Russell, dont nous suivons la trajectoire étalée sur 20 ans, de 1945 à 1965, entouré de cette galerie de personnages tous plus pervers et malsains les uns que les autres. De Knockemstiff, sinistre village perdu en Ohio, jusqu’en Virginie-Occidentale et retour, largués avec lui sur les terres de la désolation, un lieu abandonné de Dieu et livré au mal: bienvenue à vous âmes perdues, bienvenue en enfer.

Autant le dire tout de suite, je pense que Le Diable, tout le temps est un véritable chef-d’œuvre. Il faudra vouloir entrer dans le roman, terriblement noir et violent, et abandonner tout espoir d’en revenir indemne. Il fait pourtant partie de ces livres capables de nous hanter longtemps, de ceux dont une seule lecture ne suffira pas, et qui auront révélé un auteur majeur, supérieur, dont le premier pavé lancé, après un recueil de nouvelles passé trop inaperçu, se révèle être un coup de maître. Il est difficile de réduire cet ouvrage à quelques lignes de résumé, tant il foisonne de personnages et d’actions, tant tout semble étalé sur les ans et les lieux, alors que tout se trouve inextricablement mêlé, uni, et porté vers la même destinée radicale. On pourrait même penser lire plusieurs nouvelles indépendantes, portant sur le thème des détraqués et des dévoyés sur le chemin du péché, et pourtant l’intelligence de l’auteur fut de relier ces histoires en chapitres, et de faire correspondre les différentes scènes entre elles. Le fil rouge du roman est donc le personnage d’Alvin Russell, qui fut très jeune témoin de la folie religieuse qui s’empara de son père. Quelques années plus tard, orphelin exilé chez sa grand-mère, il se retrouve confronté à un pasteur prédateur qui tentera de corrompre sa demi-sœur. Quand Alvin décidera de s’enfuir, après avoir eu le choix de commettre ou pas un meurtre défini comme vengeur, sa route croisera forcément celle d’autres dangereux malades, psychopathes, lâchés dans cette nature de ténèbres. Le monde semble voilé, comme sous l’emprise d’une force démoniaque, et le recours presque systématique à la religion, tentant de contrer l’avancée du mal, se trouve transformé en un autre acte malsain. Le prisme déformant agit partout, parvenant jusqu’au cœur des brebis de l’église; et l’église libérée, inversée, redevenue sauvage, se trouve être bientôt le lieu de tous les sacrifices.

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(photo Mike Belleme)

Le roman emprunte pour beaucoup les codes du polar noir; on peut d’ailleurs trouver une filiation certaine entre Le Diable, tout le temps et les écrits de Jim Thompson, grand maître dans le genre cynique. L’atmosphère étouffante mise en place dans la présentation des ces petites communautés redneck’s, white trash peut-être, rappellera l’œuvre de Chris Offutt et une certaine idée d’un Deliverance vu de l’autre côté. Le génie de Pollock à mon sens, c’est d’amener une histoire absolument horrible, mais sans jamais racoler le lecteur à coup de scènes choc. Ici les éléments morbides sont distillés au fil des pages, les uns après les autres, et les chapitres se concluent par une image ultime qui raccordera le tout, présentant enfin un paysage de pure désolation, un monde en perdition; l’effet est d’autant plus saisissant qu’il ne nous est jamais mis devant les yeux avec facilité, et qu’aucune concession n’est faite sur la qualité de la narration. De plus, les personnages que l’on rencontre au fil des chapitres sont d’une grande variété psychologique, mais permettent pour la plupart un regroupement certain en une seule catégorie: à travers les histoires d’une père fanatique et envoûté, de prédicateurs pervers, de tueurs d’auto-stoppeurs sur les higways, d’un pasteur pédophile, d’un shérif pourri, et d’autres encore, c’est tout un pan de la mythologie du mal en Amérique qui est représenté. Ces personnages seraient en quelque sorte la quintessence de la face damnée du rêve américain au milieu du XXe siècle, en ce qu’ils représentent en tant que parfaits prédateurs; des caractères que l’on peut retrouver un peu partout dans l’imaginaire populaire des États-Unis. La question de Dieu, de la repentance, du salut, est omniprésente, mais la bataille est perdue d’avance, car le mal est partout. Et le Diable, tout le temps…

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Portrait de Pollock (devant l’usine où il a travaillé pendant 32 ans)

Le Diable, tout le temps, est un roman à la prose somptueuse, totalement maitrisée, et parfaitement envoûtante. C’est un peu comme ces cauchemars qui vous font vous réveiller en sursaut la nuit vous savez; et puis il faudra se recoucher et tenter de remonter la piste du rêve, pour comprendre, pour le vivre. Il demandera l’effort d’accepter l’horreur, et pour cela le dénuement du lecteur face à la dureté des actes, des scènes, de la débauche ambiante. C’est peut-être le prix à payer pour découvrir ce livre, le dénuement, l’abnégation; accepter le vice intrinsèque. Oui, cela demandera un petit effort. Mais le bonheur de plonger “au fond du gouffre, enfer ou ciel, qu’importe!“, c’est ce bonheur de lecteur que l’ouvrage nous propose. J’estime que j’ai déposé assez de mises en garde, maintenant je ne peux que vous encourager à découvrir cette pure merveille de livre, un de ceux que l’on ne rencontre que trop peu, qui vous dérange, qui vous chamboule, mais qui ne vous laissera jamais indifférent. Ne restera maintenant plus qu’à ouvrir cette formidable boîte de Pandore.

“Le Diable, tout le temps” (The Devil all the time – 2011)

Donald Ray Pollock / Editions Albin Michel, 2012 / Editions Le livre de poche, 2014

Offend in every way – The White Stripes (2001). Petit dérapage contrôlé; musique à coin et cul-de-sac. J’embarque dans la forêt avec mon vieux MP3 qui revit plein topo ma jeunesse. No matter what I say…