Dans le silence du vent, de Louise Erdrich

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Rezervation Blues: les Péchés qui Réclament Justice Devant Dieu

“Elle portait  une robe bleue toute simple, ce soir-là. Pas de bas. Une paire de mocassins noirs Minnetonka. Tout en montant marche après marche , elle regardait droit devant elle et sa main tenait fermement la rampe. Ses pas étaient silencieux. Elle semblait flotter. Mon père et moi l’avons suivie jusqu’à la porte de la chambre, et je crois qu’en la regardant nous avons tous les deux eu l’impression qu’elle s’élevait vers un lieu d’extrême solitude dont on risquait de ne jamais la ramener.”

Le dernier roman de Louise Erdrich nous emmène dans une réserve indienne du Dakota du Nord, en 1988. Le héros et narrateur, Joe Coutts, 13 ans, voit sa vie de famille basculer quand sa mère est victime d’un terrible viol. Alors qu’elle se rendait à la maison-ronde, lieu de rassemblement de la communauté Ojibwé, elle est sauvagement agressée, et parvient à s’enfuir avant que son assaillant ne la tue par le feu. Joe et son père la retrouvent hagarde, en état de choc; après des soins d’urgence à l’hôpital elle peut retrouver le foyer; elle s’enferme dans sa chambre et ne voudra plus en sortir. Elle se laisse dépérir, sombrant petit à petit dans la dépression. Une enquête laborieuse est démarrée par les policiers; or la victime prétend ne se souvenir de rien. Quelques éléments découverts laissent pourtant penser qu’elle connait peut-être l’agresseur; et s’il était toujours ici, dans la réserve?

Le père de Joe est juge tribal; il participera aux maigres investigations que l’autorité de sa fonction lui permettent. Joe lui, accompagné de sa bande d’amis, mènera sa propre enquête parallèle. C’est encore un gamin, qui commence à jouer au grand en fumant des cigarettes et en buvant en cachette. Il vit cet âge où le monde des adultes est encore mystérieux, et bien tentant, et il sait que quand on a franchi le pas on ne reviendra plus en arrière, car ce que l’on a perdu c’est l’innocence de l’enfance. Parcourant la petite ville, questionnant et espionnant les suspects qu’il a envisagé, il ne se rend pas encore compte des liens complexes qui unissent, ou divisent, les habitants de la réserve. Il y a par exemple le prêtre de la congrégation catholique qui doit jouer entre le dogme de l’église et la spiritualité indienne des anciens; il n’est pas toujours respecté et détonne parfois. Il y a aussi des Blancs installés dans la ville, à qui l’on ne fait pas vraiment confiance. Et puis certains des nôtres, épaves à l’errance incertaine, ont sombré depuis longtemps dans l’alcool. Autant qu’il avancera dans sa volonté de faire rendre justice à sa mère, Joe apprendra l’histoire des siens; celle de sa grande famille, réunie autour de grand-père Mooshum, ainsi que l’histoire de la réserve, remontant jusqu’à sa création, racontée de façon légendaire par l’aïeul.

Si le livre se présente à nous avec une véritable intrigue – à savoir qui est le violeur? – il ne s’agit pourtant pas du tout d’un roman policier; on parvient d’ailleurs à se faire une idée du coupable assez rapidement. Ce qui semble plus important dans ce texte, très chargé émotionnellement, c’est la façon d’exercer une forme de justice. Les lois établies dans la réserve sont propres aux habitants, elles diffèrent parfois de celles en vigueur dans le pays. Mais ces lois, quoi qu’elles puissent amender, ne sont valables que pour les amérindiens. Si un tribunal tribal veut poursuivre un Blanc dans la réserve, il doit se référer d’abord au Bureau des Affaires Indiennes, puis à l’organe superviseur; en demander la permission, qui ne reçoit pas toujours de réponse positive. Et parfois le temps passé joue à la faveur de l’accusé, qui peut s’en aller librement; dans ce cas la justice tribale est incapable d’exercer en dehors de ses limites. Avec Dans le silence du vent, c’est tout le drame de cette justice à deux vitesses qui se joue sous nos yeux. C’est voir une famille brisée par un crime odieux; et constater que l’institution qui en a devoir de servir et de protéger se retrouve pieds et poings liés, dans le labyrinthe infini des laws acts. Dans ce roman, quand la justice idéale révèle ses failles, on en envisagera peut-être une autre forme, celle contre les “Péchés qui Réclament Justice Devant Dieu”, celle que l’on exerce soi-même.

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Réserve indienne de Pine Ridge (photo Aaron Huey)

Face à la gravité du sujet, l’écrivain use de tout son talent pour nous rendre un tableau magnifique de la réserve indienne. Des personnages truculents, à l’image de tous ces anciens lubriques, légèrement dépravés, toujours drôles et pleins de vie. Des personnages marqués par les épreuves, mais dont le souffle énergique, parfois lyrique, renvoie à toute l’affection que leur porte Louise Erdrich, auteur d’ascendance Ojibwe qui a grandit dans un lieu similaire. Joe est un gosse comme les autres, il est fan de Star-Trek et se réjouit des vacances scolaires. Il mégote pour la frime et rêve de se payer bientôt de nouvelles baskets. Pas de pathos non plus dans la construction du décor; c’est une petite ville modeste, des champs la bordant. Il y a une épicerie, une station-service, un petit resto et un bistroque, qui porte le nom génial de Dead Custer’s bar. Le lecteur navigue dans les bordures de la réserve, jusqu’à en connaitre les recoins, et c’est un lieu que l’auteur a construit comme étant accueillant. On aimerait bien participer à l’une de ses fêtes de famille gigantesque, rencontrer le grand-père Mooshum et l’écouter divaguer autour des légendes indiennes. On laissera certains personnages, discrètement et sans nous-même y participer, pratiquer certains rites tribaux ancestraux.

J’ai beaucoup apprécié cette lecture. Je découvrais enfin Louise Erdrich, ce nom qui me tournait autour depuis si longtemps. Je suis content de m’être initié à son œuvre avec ce grand roman qu’est Dans le silence du vent, lauréat 2012 du National Book Awards. Je me questionne ces derniers temps sur une certaine thématique de la littérature américaine que je rencontre souvent. Rien que mes 3 dernières lectures avaient pour héros un enfant-adolescent, qui apprendra à grandir en étant confronté à un drame familial, dans un univers parfois modeste et plutôt reclus. Alors je me disais: est-ce que l’on pourrait tracer une filiation de cette veine littéraire, dans les lettres américaines contemporaines? Peut-être depuis quelque chose comme L’attrape-coeur, de Salinger déjà? C’est bien sûr un sujet classique que l’on découvre aussi dans la littérature française, et dans d’autres. Je n’ai pas le niveau pour poursuivre très loin la réflexion, mais je vais rester attentif, et je tracerai peut-être une esquisse de cela un jour. Bref, je divague. En attendant, si vous n’avez pas encore lu ce roman, je vous y encourage de tout cœur; c’est une réussite totale, l’une des grandes parutions de cette rentrée littéraire traduite.

“Dans le silence du vent” (The round house – 2012)

Louise Erdrich / Editions Albin Michel, 2013

La Nasty Letter d’Otis Taylor – pour poursuivre la route, la longue et infinie route de l’imaginaire.

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3 comments on “Dans le silence du vent, de Louise Erdrich

  1. marie anna. says:

    Encore une fois, nos avis convergent…!
    Merci pour tes critiques, très inspirantes – dans mes futures lectures, le Ayana Mathis et les chroniques de Joan Didion… – à ce propos, as-tu Le Bleu de la nuit? C’est magnifique…
    Marie Anna.

    • Oui! J’ai eu grand plaisir à découvrir ton bel article très fin, très fourni, et très juste sur ce superbe roman. Et je me réjouis donc de te lire à propos des 12 tribus d’Hattie, et de Didion! De cette dernière, j’avais lu L’année de la pensée magique, qui doit être très proche du Bleu de la nuit j’imagine, mais j’en saurai plus bientôt car ce dernier me tape dans l’œil depuis un moment…Merci à toi pour tes bons mots qui me font grand plaisir, et bravo à toi et aux tiens pour la qualité de votre travail sur Les Heures Perdues, je vous suis et je vous aime beaucoup!

      http://www.lesheuresperdues.fr/silence-du-vent-louise-erdrich/

  2. […] le même roman, lisez aussi l’article d’Au Mont d’Ottans, excellent blog spécialisé dans la culture américaine sous toutes ses formes, souvent très […]

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