Ciel d’acier, de Michel Moutot

ciel d'acier

Skywalkers

“Avant l’invasion de nos terres, nous étions des charpentiers, des bâtisseurs de longues maisons. Quand les anciens ont compris qu’ils ne pourraient pas vaincre les envahisseurs venus de l’Est, ils ont gagné par leur travail, leur sueur, leur courage et leur sang leur place dans ce nouveau monde. Nous en sommes fiers. Nous n’avons que faire de leur sentiment de culpabilité qu’ils rachètent par des allocations, des détaxes sur les cigarettes ou des licences pour l’ouverture de casinos. Un ironworker ne vit pas de charité. Quand j’avance sur ma poutre, au-dessus de Manhattan, quand j’assemble à la main les pièces de leurs cathédrales d’acier, je ne suis pas dans leur univers mais dans le mien. Je marche où personne n’a marché avant moi. Dans le ciel. Avec les aigles.”

New York, quartier des affaires, en la pointe sud de Manhattan. John LaLiberté, Indien Mohawk descendu depuis quelques mois de la réserve canadienne de Kahnawake pour travailler sur le chantier d’un building, est arrivé à l’heure pour commencer sa journée, en ce mardi 11 septembre 2001. L’assemblage des structures métalliques de ce nouveau gratte-ciel étant presque terminé, il ne reste aux monteurs d’acier qu’à connecter les quelques dernières poutres, là-haut sur les sommets, ce à quoi John s’emploie. Vue imprenable sur la ville, sur tous les monuments que lui et ses aïeux, amérindiens réputés sans peur du vide, ont participé à élever: Empire State Building, Chrysler Building, Pont Verrazano et Twin Towers, horizons infinis et montagnes d’artifices tutoyant le ciel. À 8h46, en ce matin radieux, un bourdonnement étrange s’amplifie et fait bientôt vibrer l’air ambiant: levant la tête, John aperçoit la carlingue d’un avion de ligne filant juste au-dessus de lui, fonçant sur la cité. Dans les secondes qui suivent, un Boeing 767 d’American Airlines s’écrase contre la Tour Nord du World Trade Center.

Stupeur face à l’incroyable événement. Et le temps que John et tous les employés redescendent de leurs postes et se regroupent, un second avion vient percuter la Tour Sud. Cris de panique, hurlements des sirènes, quartiers bouclés, état de siège général. Les minutes à venir, celles dont nous avons tous été témoins, sont parmi les plus terribles: comment venir au secours de toutes ces personnes piégées, qui lancent des appels bientôt désespérés depuis des fenêtres si hautes? Comment combattre des feux que l’on ne peut atteindre? Un total sentiment d’impuissance envahit tous les cœurs. Apothéose du drame, moins de 2 heures après la première attaque, les tours s’effondrent l’une après l’autre, causant un gigantesque nuage de poussière, et réduisant le site du WTC à l’état d’une immense ruine. Ground Zero: c’est là que John LaLiberté sait qu’il doit se rendre. Les secouristes, à la recherche de survivants, auront besoin de monteurs d’acier pour leur ouvrir des voies dans cet amas de ferrailles. Il rejoint donc les volontaires de sa corporation, et s’engage de suite dans cet enfer fumant, muni d’un simple masque de papier et d’un chalumeau: première mission, viser les bips des GPS que portaient les pompiers disparus, enterrés lors de l’écroulement, que l’on entend, funèbrement, rythmer le désastre sans fin…

ground zero

Ground Zero (Portraits from Ground Zero, A+E TV)

 Les tours du World Trade Center, c’était la fierté d’une nation, l’un de ses symboles, et c’étaient d’ailleurs les plus hautes constructions au monde lors de leur inauguration au début des années 1970. Mais c’était aussi la fierté d’un peuple, celui des Indiens Mohawks, dont beaucoup de membres, charpentiers de l’acier de génération en génération, ont travaillé sur le chantier. Le père de John LaLiberté, Jack, avait fait partie des manœuvres venus à New York pour y contribuer; il n’est jamais rentré. Il y a perdu la vie accidentellement, en chutant d’un étage élevé non-sécurisé. Sa stèle tombale, en la réserve de Kahnawake où vit toute la famille, est gravée du dessin des tours. Et sa clé à molette, objet presque sacré, avait été cachée au sommet de l’une d’elles. Pour John, héritier tant de la mémoire que du savoir-faire transmis par Jack, le choc provoqué par le 11 septembre révèle en plus une fêlure intime, car c’est pour lui presque comme si le monument de son père s’effondrait. Le besoin de participer aux premiers secours, puis de remettre de l’ordre dans ce chaos, avant de participer peut-être à l’élaboration d’un nouveau projet, ressemble donc pour lui bientôt à une véritable quête.

L’Honneur des Mohawks, peuple de la nation Iroquoise, parqués dans des réserves à la frontière canadienne dans le courant du XIXe siècle. Peuple de bâtisseurs, charpentiers aguerris, qui se sont vite rendus utiles alors que les entrepreneurs du Nouveau-Monde recherchaient de la main-d’œuvre pour monter les premiers ponts de fer, à la suite des premières routes et des lignes ferroviaires, puis plus tard des buildings brillants d’acier. Légende dorée des Indiens qui n’ont pas le vertige, marchant d’un pas léger sur les lointains pylônes stratosphériques, dans les immenses cieux. Ces histoires qui se transmettent dans la communauté, les “récits des anciens“, constituent aussi une part de ce qui a nourri John depuis son enfance, et le souvenir de l’un de ses ancêtres, premier ironworker de sa famille, condamné à l’exil par la tribu suite à un accident sur un chantier, ravivera chez lui le sentiment d’appartenance à sa culture.

joe regis

Joe Regis, ironworker Mohawk, 1960 (photographe inconnu de moi)

Ciel d’acier, premier roman de Michel Moutot, entremêle 3 époques distinctes: si la base de l’histoire propose de suivre John LaLiberté depuis le 11 septembre 2001 jusqu’à nos jours, et constitue en quelque sorte la charpente de l’ouvrage, différents chapitres alternent le récit en cadrant soit sur le père de John, avec les derniers moments de la vie de Jack avant son accident en 1970, soit sur la vie de l’ancêtre, Manish, vivant au Canada au tout début du XXe siècle. La narration, étirée ainsi sur plus de 100 ans, nous offre une fascinante vue d’ensemble sur l’étonnante destinée de cette tribu Mohawk, riche d’anecdotes et d’événements marquants. Mais le plus impressionnant, c’est la véritable “couverture littéraire” mise en place par l’auteur lorsqu’il revient sur Ground Zero, depuis le day of disaster jusqu’aux semaines, mois et années qui ont suivi. C’est d’une richesse documentaire exceptionnelle, et l’on sent bien l’apport du travail journalistique de Michel Moutot, reporter AFP qui était sur place en 2001. Il y a tant de matière, et c’est pourtant toujours amené d’une façon juste, avec un ressenti dosé et maitrisé. Ce n’est pas tant ici la langue, ou l’écriture, qui véhicule, même l’émotion, et pourtant. On pourrait parler de quelque chose d’autre, que j’ai rarement vu ailleurs, et que l’on pourrait imaginer comme un “roman-documentaire”, une sorte de genre hybride. Et si c’est bien tenu, comme c’est le cas avec ce Ciel d’acier, c’est vraiment une merveille. C’est un livre passionnant, original, très touchant, à découvrir de toute urgence. Allez, encore une fois: ce bouquin est une petite merveille.

Ciel d’acier

Michel Moutot / Editions Arléa, 2015

le Rise, de Eddie Vedder (2007)

“Such is the way of the world
You can never know
Just where to put all your faith
And how will it grow?
Gonna rise up
Burning black holes in dark memories
Gonna rise up
Turning mistakes into gold…

Such is the passage of time
Too fast to fold
Suddenly swallowed by signs
Lo and behold
Gonna rise up
Find my direction magnetically
Gonna rise up
Throw down my ace in the hole”

Advertisements

Netherland, de Joseph O’Neill

netherland

Les Tours de Babel

“Je me souviens, également, avoir essayé de me débarrasser d’une nouvelle et intense tristesse que je suis capable seulement maintenant d’identifier sans hésiter: la tristesse qui vous vient quand le miroir du monde n’offre plus de surface dans laquelle on peut reconnaitre son véritable reflet.”

Londres, printemps 2006: revenu vivre auprès de sa femme et de son fils après s’être installé quelques années à New York, Hans van den Broek apprend un jour, au détour d’un article de journal, que l’un de ses amis d’alors, perdu de vue depuis 2 ans, a refait surface; c’est d’ailleurs plutôt son cadavre, aux poignets menottés, que l’on repêche enfin du Gowanus Canal de Brooklyn. Il s’agit bien du corps de Chuck Ramkissoon, qui fut le seul véritable compagnon de Hans pendant son douloureux exil de l’autre côté de l’Atlantique. Alors qu’il pensait avoir surmonté, et tiré un trait sur cette période de sa vie, le drame de cette macabre découverte fait remonter en lui le souvenir de sa longue errance new-yorkaise. Une mémoire à rebours, papillonnant librement à travers lieux et temps, reconstituant lentement le parcours décousu d’une vie, qui lui permettra peut-être de comprendre autant la fin tragique de Chuck que le sens de sa propre destinée.

Tout avait très bien commencé pour les van den Broek, fraichement arrivés à New York: un job d’analyste financier dans une grande banque de la place pour Hans, un poste d’avocate pour sa femme Rachel; la naissance de Jake, leur enfant; un superbe loft dans le quartier de TriBeCa: le rêve américain qui se réalisait. Mais cela, c’était avant le 11 septembre. La catastrophe aura défiguré la ville, ébranlé ses fondements, et ravagé une partie de ses habitants. Traumatisée, Rachel décide de retourner à Londres en y emmenant Jake. Face à cette crise familiale, à l’image de l’effondrement de ce que l’on peut penser comme étant indestructible, Hans ne parvient pas à réagir, et accepte de les laisser partir. Le temps, peut-être apaisera la tourmente. En attendant, il se retrouve seul dans une ville qui par certains aspects semble en état de siège. Incapable de remettre les pieds dans l’appartement familial, il loue une chambre et devient bientôt résident à long terme du légendaire Chelsea Hotel. Alors qu’il reste parfois enfermé plusieurs jours dans ce microcosme très particulier, il trouve parfois la force de sortir pour quelques longues balades en solitaire dans les quartiers environnants et au-delà. À l’image de la cité qui semble peu à peu panser ses profondes plaies, Hans lui-même trouvera dans ses errances, au gré de rencontres inespérées, de quoi se reconstruire un peu.

tribute in light getty

Le Tribute in light, 11 septembre 2011 (Getty images)

 C’est en se promenant dans un parc du quartier de Staten Island que Hans fait la connaissance de plusieurs membres d’une équipe de cricket, sport exotique pour les américains (et pour une grande partie du monde). Ayant grandi aux Pays-Bas, il était, gamin, un fervent adepte de cette activité, et c’est avec une joie mêlée d’un peu de nostalgie qu’il rejoint cette team formée uniquement d’immigrés récemment arrivés des Caraïbes, d’Inde ou d’Asie. Et parmi eux, un personnage haut en couleur, Chuck Ramkissoon; originaire de Trinidad, c’est un rêveur exalté, plein de panache, propre aux discours fiévreux et allumés. Self-made-man parti de rien, il déclare aujourd’hui diriger quantité de micro-entreprises, et rêve de créer la première ligue professionnelle de cricket nord-américaine. Fascinant, peut-être mythomane sur les bords, il emmène bientôt Hans à travers ses pérégrinations dans tous les coins de la cité, à la recherche de fonds pour ses projets autant que pour lui faire découvrir la vie de ses camarades, immigrés silencieux, chauffeurs de taxis, employés de cantines ou d’épiceries. Mais ces rencontres enrichissantes et à priori amicales avec les relations de Chuck cachaient peut-être quelque chose qui aura à l’époque échappé à Hans. Ce dernier sera finalement retourné à Londres auprès de sa famille, et ne recevra plus aucune nouvelle de New York, jusqu’à l’entrefilet de journal annonçant le meurtre de Chuck. Et c’est à la lumière de la fin sordide qu’a connu son ami que celui-ci tentera de se souvenir de chaque instant passé, afin d’espérer y trouver un quelconque sens.

cricket

Joueurs de cricket à Marine Park, Brooklyn (photo Bebeto Matthews)

Netherland. De quoi parle ce livre? Il faut peut-être déjà partir du titre, qui propose un point de repère entre la nationalité du personnage principal et narrateur, Hans van den Broek originaire du Nederland, et la vision que celui-ci garde de la vie qu’il a mené à New York, vision déformée par l’expérience de sa propre dépression: le Nether Land, le monde d’en bas, des enfers, le monde sous-terre. Le monde sous-terrain, par élargissement, ce peut être aussi celui d’un peuple silencieux, et dont on ne parle pas. Si lui-même est un immigré, il vient d’Europe et a déjà sa place, grâce à un poste de financier qu’il obtient facilement par transfert, dans des strates relativement importantes de la société. Les gens qu’il rencontre, les gens venus d’Inde, de Trinidad, de Jamaïque, d’Arabie Saoudite et d’ailleurs, certaines de personnes qu’il fréquente par le biais du cricket auront encore à se battre pour réaliser les rêves qui les ont menés jusqu’ici. Et c’est par le biais d’un sport peu connu, paradoxalement pratiqué principalement par des ressortissant de pays ayant connu la colonisation, que ces univers parviennent à se rencontrer ici, et à s’harmoniser dans la fiction. J’ai encore moins compris ce que peut-être le cricket après avoir lu ce livre, mais les pages qui lui sont dédiées, empreintes de superbes métaphores, lui rendent un vibrant hommage, et donnent même envie d’en découvrir plus.

Netherland. Je me demandais si ce bouquin était un roman qui parlait du 11 septembre, c’est un peu comme cela que je suis tombé dessus. Il n’aborde pas vraiment la catastrophe; il possède cette finesse de faire entrapercevoir la blessure béante sans jamais vraiment la montrer, et de la mettre en rapport avec la souffrance intime que ressent le narrateur face à l’absence, au vide dans sa vie. Est-ce une histoire d’amour alors? Non plus, je ne crois pas. La distance physique entre Hans et sa femme laisse peu de place, dans le déroulement de l’histoire, à l’intrigue sentimentale. Une histoire d’amitié? Il y a un peu de cela. Y a-t-il du suspence, suite au meurtre de Chuck? À vous de juger.

Netherland. Mais de quoi parle ce livre? Je ne sais pas. Peut-être de New York, de ses nombreux quartiers que l’on visite passionnément; du quotidien et de la mentalité de ses habitants. D’un peu de tout ce que j’ai essayé d’aborder plus haut, couplé à cette formidable capacité qu’à le narrateur à faire ricocher sa mémoire pour déconstruire et reconstruire l’histoire. C’est en tout cas un roman qui demande comme une petite volonté de s’y glisser, il demande de rester alerte, juste pour les premières pages. Et puis il y a cette magie de Joseph O’Neill, son écriture envoûtante, ciselée, douce-amère, de celle qui s’empare de vous et qui vous rend incapable de lâcher la lecture. En définitive, c’est un bouquin qui n’a pas répondu à mes attentes, mais qui m’a proposé tout autre chose, quelque chose de magnifique auquel je ne m’attendais pas; et c’est parfois très bien comme ça. Magistral, voilà ce que c’est à mon humble goût. Ne reste donc plus qu’à attendre une prochaine parution de cet auteur rare.

josephoneill (adamnadeltelegraph)

Joseph O’Neill (photo Adam Nadel / The Telegraph)

Netherland (Netherland – 2008)

Joseph O’Neill / Editions de l’Olivier, 2009; Editions Points Seuil poche, 2010

This is my life – Firewater (2008). Du bon son de New York, et d’ailleurs.

Zone 1, de Colson Whitehead

zone1

Death and the City

“L’océan avait envahi les rues, comme si les simulations du réchauffement climatique montrées aux infos étaient enfin devenues réalité, et que les flots houleux des images numériques enflaient pour engloutir la glorieuse métropole. Sauf que ce n’était pas de l’eau qui inondait le réseau urbain, mais les morts.”

New York: la pointe de Manhattan et son Battery Park, le Ground Zero, Wall Street, les quartiers de Tribeca, Chinatown, jusqu’à la Canal Street bardée d’une immense muraille de béton; voici donc le contour défini de la Zone 1. Il s’est passé qu’un jour les morts se sont relevés, les morts-vivants avides de chair humaine, et que l’effroyable peste s’est répandue à travers tout le pays. Les dévorés ont rejoint les hordes sauvages, les villes et les communautés ont rapidement sombré, brisées par les assauts de légions de zombies. Une gigantesque vague d’horreur aura bientôt tout recouvert, et puis la civilisation aura alors cessé d’émettre ses ultimes appels de détresse. Ce fut aussi simple que cela: la Grande Nuit. Les quelques survivants s’en sont enfuis, égarés et livrés à eux-mêmes dans le désert d’un monde ravagé. Certains se sont barricadés avec quelques ressources, en attendant la fin. D’autres se sont regroupés en bandes et écument leur nouveau territoire, en dangereux prédateurs. Des isolés errent sur les routes à la recherche d’un hypothétique sanctuaire préservé: Marc Spitz est de ceux-là, même s’il n’y croit plus vraiment. Après des mois de survie dans ce chaos, ce sont trop de villes ou de bunkers intacts fantasmés, trop de compagnons d’infortune qu’il a dû laisser derrière lui. Jusqu’à ce que la mythique Buffalo, cette colonie de survivants dont il entendait parler comme de l’incroyable dernier espoir, se révèle enfin à lui le jour où il est secouru par une unité militaire, qui l’y rapatrie. Revenu de l’enfer, parmi une poignée de rescapés, il est incorporé dans cette société renaissante qui a pour but de reconquérir le pays, ville après ville, quartier après quartier. Reprendre New York et l’arracher au néant dans lequel elle est plongée sera la première mission assignée. Les marines ont déjà nettoyé le bas de Manhattan, à coup de mitrailleuses et de lance-flammes, et érigé des remparts autour de ce qui a été désigné comme la Zone 1. Marc Spitz y est envoyé avec une petite troupe de “dératiseurs” afin de supprimer les derniers zombies qui pourraient s’y trouver.

Aftermath of Hurricane Sandy | Belle Harbor

photo Jonathan Auch

Le monde que nous connaissions n’existe plus, mais il est pourtant bien présent dans la mémoire des rescapés, dans celle de Marc Sptiz en particulier, improbable héros conscient de sa propre médiocrité. Les souvenirs d’avant se mêlent à la contemplation des ruines de ce rêve, les objets et les lieux sur lesquels la poussière de cendre grisâtre est partout retombée, l’image en fond des visages de certains trépassés qui sont voilés d’une même teinte, visages tâchés parfois de vermeille et déformés. Ce que retient Marc Sptiz du temps passé et révolu, à travers le retour en arrière qu’il propose sur sa propre histoire, en dénombrant tant de petits actes inutiles, de distractions éphémères et de rapports humains incertains noyés dans la frénésie d’un morne quotidien, c’est la relative absurdité du mode de vie contemporain. Ce constat est mis en rapport avec l’univers nouveau dans lequel il évolue, celui de la survie d’un petit groupe d’individus unis sous la bannière d’une société hiérarchisée comme une armée, repartie de zéro pour combattre l’enfer sur terre, et qui tente pourtant de se réapproprier une vie “normale”, de reproduire le monde sécurisé, bienveillant, et finalement terriblement étouffant tel qu’il était auparavant. Tous les personnages rencontrés sont profondément traumatisés, par ce qu’ils ont vécu pour en arriver là, et par ce que l’avenir leur réserve, mais tous semblent se retrouver derrière l’acte de foi proposé par Buffalo, cette hiérarchie qui reforge une langue orwellienne et galvanise ses troupes à coups de médiocres récompenses; ils sont les Phoenix de la nouvelle Amérique. La Zone 1, première reconquête encore fragile de l’ordre nouveau, est d’une importance capitale car elle est la première réussite de cette société para-militaire sur le contient; c’est la reprise du quartier des affaires, et de la pointe larguant vers l’océan de cette ville symbole du monde d’aujourd’hui, un monde dont on a si peu de nouvelles, et qui parait subir la même peste partout. Quand Spitz et son équipe Omega de nettoyeurs débarquent au sud de Manhattan, ils s’attendent tous à un travail relativement tranquille, consistant à supprimer quelques zombies épars oubliés par les marines, à assainir le territoire pour une prochaine colonisation. Mais l’erreur est humaine, et dans un contexte qui ne laisse aucune place au hasard ou au désordre, une simple fissure dans le mur pourrait signifier la mort de tous.

colsonwhitehead

Colson Whitehead (The Guardian – Dorothy Hong/Koboy)

Très bonne surprise que ce Zone 1, qui a d’abord ceci d’intéressant qu’il reprend absolument tous les codes du roman post-apocalyptique tendance zombies, mais qui se débrouille pour ne fournir au lecteur quasiment aucune scène d’action. Le texte tangue sans arrêt entre la description d’un présent dévasté, et les souvenirs d’une époque révolue qui est celle-là même où nous vivons. Quand le héros se retrouve confronté à des dangers, si maigres fussent-ils finalement, l’auteur profite pour insérer dans la narration quantité d’images, de souvenirs, de rapports directs ou subtils entre deux mondes distincts mais pourtant presque semblables. On se sent parfois emporté par la prose enivrante, sa vitesse de frappe et la violence presque de ces vagues d’anecdotes et de petites histoires. On est parfois un peu perdu dans le flot qui ne semble parfois revenir à la charge que pour proposer une métaphore plus forte encore que la précédente. Ce sont ainsi les mots qui forment pleinement l’action:

“Une explosion compliqua les ténèbres d’éruptions éparses, dépêcha de nouvelles secousses et tremblements pour remplacer la mitraillade réduite au silence. Un moteur de camion fusa en parabole brûlante et déclinante pour s’écraser sur un fast-food dans la diagonale de la banque.”

C’est de l’action car il se passe quelque chose, mais les scènes où le héros agit lui-même sont très rares. En tout cas je trouve cela très beau; ivre, je l’ai été tout à fait, de cette ivresse joyeuse. J’ai beaucoup aimé certains romans qui défoulent, comme Le fléau ou Cellulaire de Stephen King, la série Feed de Mira Grant ou les romans tirés de la franchise Walking Dead. Et puis certains livres reprennent ces mêmes codes de l’apocalypse, plongeant le lecteur dans un univers à priori connu, mais chavirent encore plus car ils parlent finalement de tout autre chose; La route de Cormac McCarthy, En un monde meilleur de Laura Kasischke, La constellation du chien de Peter Heller, ou ce Zone 1 de Colson Whitehead. Beaucoup de ces romans parlent d’amour, amour des siens ou de son prochain. Ici, je crois que l’auteur parle du monde dans lequel nous vivons, celui où noyés sous la masse des informations, des marques, du confort et du quotidien rassurant, nous oublions peut-être quelque chose. Et si peut-être les zombies c’étaient déjà nous-mêmes? Pour les amateurs et pour tous les curieux, je vous encourage vivement à découvrir cet ouvrage glaçant et dérangeant.

“Zone 1” (Zone One – 2011)

Colson Whitehead / Editions Gallimard, 2014

Bringin’Home the Rain – The Builders and the Butchers (2008): you’re dancin’ with your demons baby…

 

L’Amérique – chroniques, de Joan Didion

ameriquedidion

Rider on the storm

“Très souvent, ces dernières années, je me fais l’effet d’une somnambule, traversant le monde sans avoir conscience des grandes questions de l’époque, ignorant ses données de base, sensible uniquement à l’étoffe dont sont faits les mauvais rêves, aux enfants qui brûlent vifs coincés dans la voiture sur le parking du supermarché, à la bande de motards qui désossent des voitures volées sur le ranch de l’infirme qu’ils retiennent prisonnier, au tueur de l’autoroute qui est “désolé” d’avoir dégommé les cinq membres de la même famille, aux arnaqueurs, aux fous, aux visages de plouc sournois qui surgissent dans les enquêtes militaires, aux rôdeurs tapis dans l’ombre derrière les portes, aux enfants perdus, à toutes les armées de l’ignorance qui s’agitent dans la nuit.”

Parution ces jours en poche du formidable recueil de chroniques de Joan Didion, L’Amérique. Il s’agit d’une compilation de onze articles écrits entre 1965 et 1990, et publiés en leur temps dans des revues et journaux comme Esquire, Life ou le New-York Times. À travers de longs reportages, Didion proposait à ses lecteurs contemporains de découvrir certains aspects, certains symboles et symptômes apparents, d’une société en pleine mutation. Sensible exploratrice du réel, c’est autant dans les petits et les grands drames du quotidien que dans les faits divers, dans ce qui ce qui ressemble à des modes saisonnières ou à des anomalies dérangeant le cours normal des évènements, que dans les mouvements plus vastes et forcément plus flous de toute une génération, révélateurs parfois du malaise ambiant, qu’elle a puisé la matière journalistique et littéraire qui anime ses textes. Proche de ce New Journalism qui prône l’idée qu’il est possible d’écrire un article qui se lise comme une fiction, elle s’est choisie elle-même pour personnage tragique; femme parfois fragile et isolée, dépressive chronique; confrontant sans cesse ses propres doutes aux actes qui se trament sur cette scène sauvage où elle évolue. Les articles de journaux ne sont pas forcément faits pour durer. Le lecteur d’aujourd’hui aura la chance, grâce à l’anthologie proposée et au suivi chronologique, de redécouvrir d’un œil nouveau certains moments de l’histoire populaire récente dont nous étions persuadés en connaitre déjà un rayon. Et puis surtout, avec ce supplément d’âme apporté par l’auteur, avec ce mélange d’esprit critique clinique mis en regard avec la volonté de creuser le ressenti intime jusqu’à la blessure secrète, jusqu’à la fêlure, c’est vraiment l’impression de rencontrer quelqu’un qui nous chavire.

JOAN DIDION

Joan Didion

Il faut d’abord avouer que le fond des articles est passionnant. Retour dans le Haight Ashbury juste avant la saison, avec ces gamins fugueurs planqués dans les squats alentour; certains déjà perdus dans les vapeurs lourdes d’un rêve toxique. On y croise le fantôme de Joplin, celui de Morrison peu après, mais ce ne sont que des ombres lointaines, ici c’est autre chose que l’on interroge, cette vague de fond qui prend le reste de l’Amérique au dépourvu. L’avènement du psychédélisme, l’été de l’amour revisité, le sentiment que quelque chose ne tourne peut-être pas rond, jusqu’à l’explosion, le revirement paranoïaque de l’époque, alors que la famille Manson débarque un soir devant une villa sur les hauteurs de Los Angeles. De cette époque étrange, c’est alors un requiem que Didion se surprend à écrire. En regard, nous sommes conviés à assister à quelques jugements pour divers crimes commis dans la Californie clinquante mais minée par ce qu’elle cache derrière ses décors de carton-pâte, derrière la grande fabrique du rêve. Et puis départ pour la Côte Est, avec l’autopsie minutieuse de la New-York des années 1980-1990, gangrénée et mise à genoux par la violence urbaine qu’elle contient et qu’elle ne parvient à enrayer. Le voyage se poursuit jusqu’au repos illusoire sur une plage d’Hawaii, et la contemplation d’un coucher de soleil alors que s’étend loin derrière l’ombre d’un immense cimetière militaire. Rien n’est jamais gagné, l’image proposée comme un idéal s’effrite rapidement quand on la creuse quelque peu, et bien sûr le diable se cache dans les détails, dans ces petits riens qui participent aussi à la sismographie d’une époque. Voilà pour le tracé effectué, à travers les ans, d’un bout à l’autre du continent, et au-delà.

“Les bars White Rose ouvraient très tôt le matin; je me rappelle avoir regardé dans l’un d’eux un astronaute s’apprêtant à partir dans l’espace, et j’ai attendu si longtemps que, le moment enfin venu, je regardais non plus l’écran de télévision mais un cafard sur le sol carrelé.”

Et puis Joan Didion qui questionne le malaise, c’est aussi sur sa propre personne qu’elle revient, avec beaucoup de sensibilité. La dépression nerveuse, le diagnostique d’une maladie incurable qui la sclérose et qui la ronge, c’est aussi ça qui l’accompagne au fil du temps, et qui agit peut-être sur sa vision journalistique comme en un prisme; l’instabilité permanente de intime, cette fragilité parfois de la personne qui regarde, et qui se confronte aux soubresauts du monde. Voilà qui donne grandement corps aux différentes investigations menées, quand le portrait de l’auteur se fond dans les sujets qu’elle explore, et que nous entendons sa voix singulière qui revient sur ce que nous pensions déjà savoir. Alors qu’elle a déjà pointé du doigt, et qu’elle nous laisse deviner, ce que finalement nous n’avions jamais vu.

joandidion

(photo Time & Life / Getty images)

L’Amérique de Joan Didion, c’est d’abord reprendre la route, pour ce que l’on croit être des territoires maintes fois explorés, rêvés et fantasmés. C’est accepter de grimper à bord de la rutilante sport-car et, place du mort oblige, s’abandonner, fermer les paupières quelques instants. Laisser filer la piste brune du bitume et remonter le temps; alors que l’autoradio se crispe et crachote ses nouvelles insensées, soudain le bruit d’une guerre ou d’une crise parait presque parasité: par cette pop ambiante, par la vitesse, par le désert environnant, par les étoiles et quelques mystérieux satellites; bientôt ce n’est plus que le doux crépitement d’une pluie d’été, berçant l’orage reptilien, qui s’empare de cette nuit. On a ouvert les yeux depuis longtemps; on croirait reconnaitre parfois dans quelque miroitement le paysage esquissé, celui d’une Californie d’or et de rêve, ou celui de la nouvelle ville éternelle, la nouvelle York arrimée sur son rocher. Et ce ne sont que des chimères, nous dit-elle. Elle murmure, elle a déjà creusé; elle a ainsi déjà vu le cafard, la toile d’araignée, et le serpent lové autour d’une grande pomme d’espérance, celui qu’il est si facile d’embrasser. Elle a creusé la tombe d’un été, elle lui a écrit un requiem, elle nous le récite en un murmure, comment c’était vraiment. Comment c’était pour ceux qui s’en souviennent. Elle a vécu la véritable crise, celle de la dépression des reliefs de son âme, celle où tout fout le camp, dans l’assourdissant silence des déferlantes, des vagues du crime normalisé et de la folie partout aux alentours. Elle nous raconte le San Francisco de 1967, le New-York des années 1980-1990, comme nous n’aurions imaginé l’entendre, et y amène ce que elle-même était là dedans, ce que c’était réellement de le vivre. Et nous sommes avec elle, naufragés dans la nuit. Passagers de la tourmente, nés de ce monde, jetés dans ce monde. L’Amérique de Joan Didion, c’est d’abord reprendre la route, et accepter de se perdre.

“L’Amérique – chroniques (1965-1990)”

Joan Didion / Editions Grasset, 2009; Editions Le livre de poche, 2014

Riders on the Storm – Doors (1971) – Into this world we’re throw…