Speed Queen, de Stewart O’Nan

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Faster, Pussycat! Kill! Kill!

Quartier des condamnés à mort d’une prison d’Oklahoma, fin des années 80. À quelques heures de son exécution, Marjorie s’enregistre sur des cassettes audio; l’écrivain Stephen King, qui souhaite transposer en roman la vie et le parcours de la jeune femme, lui a fait parvenir une série de 114 questions, auxquelles elle s’applique à répondre méthodiquement. Elle remontera ainsi le fil d’une existence terne et misérable, jusqu’à la rencontre explosive avec l’amour de sa vie, qui l’emmènera, à tombeau ouvert, sur des routes sauvages qu’ils baigneront de sang. Le rendez-vous avec la mort approche, la salle d’injection létale est préparée; guidés par l’unique voix de Marjorie, nous assistons bientôt aux dernières confessions d’une tueuse en série que la passion de la vitesse, dans tous les sens du terme, aura envoyé droit dans le mur.

“C’était ça mon surnom dans les journaux – Speed Queen, la Reine du Speed. J’ai toujours été un peu plus vite que le reste du monde. C’est sans doute pour ça que je suis ici, d’ailleurs. (…) Quand je me défonçais, je n’avais pas besoin de manger ni dormir ni rien, juste de monter dans cette Roadrunner et foncer. (…) Je crois que j’ai toujours su que je me faderais un mur quelconque. C’est comme ce film Point limite zéro, le type qui dépote à fond la caisse dans le désert au volant de sa grosse vieille Challenger, avec Cleavon Little sur la radio. À la fin, il percute la lame de ce bulldozer et la voiture s’arrache en flammes, rien que des petits bouts de carrosserie qui retombent au ralenti comme de la neige. C’est le genre de vie que je voulais à cette époque. Et je suppose que j’y ai eu droit, pas vrai?”

Marjorie a grandi dans la campagne des alentours d’Oklahoma City. Enfance et adolescence médiocres, sans éclats. À 20 ans, enfuie de chez ses parents et  débarquée en ville, elle vivote de petits jobs dans des chaînes de fast-foods, et nourrit son alcoolisme précoce de bouteilles de champale fauchées. Un jour, elle rencontre Lamont, jeune homme passionné de muscle-cars (voitures américaines tunées): c’est le grand amour. Fusion charnelle, passion, et plaisir de l’évasion; ensemble ils prennent la route pour de longues errances, et quand ils ne sont pas partis dans la Roadrunner de Lamont, celui-ci initie Marjorie à d’autres formes de trips: cocaïne, héroïne. Quand cette dernière se retrouve enceinte, on cessera pour quelque temps certains abus. Et puis le petit Gainey vient sceller cette nouvelle famille; à ce moment-là on reprend les habitudes. Arrêtée pour possession de drogue, Marjorie rencontre en prison Nathalie; elle deviendra son amante, et elle lui proposera de l’héberger à leur sortie. Les deux filles, ayant purgé leur peine, retrouvent bientôt Lamont et le bébé. Il faudra du cash pour faire tourner la maison, et ils ont un plan pour un gros deal de came. Qui bien sûr se passera mal; les créanciers véreux avec lesquels ils voulaient trafiquer sont à leurs trousses, alors on embarque cette maudite troupe dans la bagnole et direction plein Ouest; avec le flingue de Lamont on pourra toujours braquer quelques stations-service, et s’en aller toujours plus loin. Bientôt les moyens, quand on aura pressé la détente, deviennent “par tous les moyens”; bientôt la ligne de bitume qui poursuit l’horizon se transforme en une trainée de sang. Et les cadavres de s’accumuler en bordure de la piste de cette équipée sauvage que l’on appelle maintenant le gang des Sonic Killers.

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Natural Born Killers (Oliver Stone, 1994)

Tout va très vite dans ce roman; le huis-clos de la cellule de Marjorie est bientôt effacé par la passion des routes, de la vitesse, qui anime chaque page. L’activité préférée de la condamnée, depuis sa prison, est d’ouvrir son road-atlas des États-Unis et de se laisser porter par les tracés des cartographes; ainsi est-ce pour elle un ultime moyen d’évasion. Faster, Pussycat, c’est aussi une façon pour nous, lecteurs, de décrocher un peu de la dureté du récit, de l’implacable et radicale narration présentée, en parcourant ces routes mentales avec elle. Ce tourbillon qui a emporté sa vie, dans une spirale de violence jusqu’au point de non-retour, c’est cette exacte façon de foncer les yeux fermés et en ayant lâché le volant, voici ce qui nous est présenté. Ce n’est pas être victime de la fatalité, c’est plutôt avoir renoncé à un quelconque contrôle de sa destinée. Dans l’univers de Marjorie, que l’on peut comparer à ce que l’on nous présente comme la culture “white trash” urbaine, les seuls éléments de savoir ou de connaissances présentés sont liés soit aux fast-cars, soit au fast-food. L’héroïne use d’un vocabulaire d’experte quand elle parle de Reddi Wip, de Tatter Tot, de Dogdish Hubcaps ou autres, si bien que l’éditeur français a jugé bon d’inclure un glossaire des mots employés en fin d’ouvrage. C’est ainsi dire tout ce qu’elle semble vraiment connaitre du monde, les bagnoles et la bouffe de la rue; et c’est si bien parsemé dans le texte, le monde étant cerné de ces seules balises, que l’on s’y sent parfaitement prisonniers, captifs consentants. Il est difficile d’accompagner cette femme dans ses dernières heures, mais il est dur aussi d’écouter le récit de sa vie. Le sentiment d’empathie de l’auteur pour son personnage y est, je trouve, grandement présent; même si rien ne justifie les actes de sa vie, il en ressort une sorte de noblesse dans ce récit d’un désastre; une confession qui n’excusera jamais les actes, mais qui la rachètera peut-être un peu, en tout cas aux yeux de son fils quand il sera en âge de comprendre, car c’est sa motivation principale. On ne sait pas si Stephen King écrira ce roman, mais la mise en abîme par la littérature est pour nous un joli clin d’œil.

Une construction habile reposant sur les questions de King à l’héroïne; un roman sombre et sans espoir décrivant l’âme incarcérée en fin de parcours autant que la vie extérieure tout autant empoisonnante, avec de grandes échappées sur les routes de l’état de l’Oklahoma, et jusqu’au Nouveau-Mexique; hommage à la littérature noire et à une certaine veine tragique que l’on retrouve chez Stephen King (dont le livre est dédié), ainsi qu’à la passion des muscle-cars; proche par moments de nos souvenirs cinématographiques (Natural born Killers; Faster, Pussycat! Kill! Kill!) et de la culture populaire; c’est vraiment un roman impeccable à nous faire rester éveillé toute la nuit, comme avec un Shining, incapables que nous sommes de le lâcher. Stewart O’Nan est un de ces grands écrivains qui peut marier tout cela, et en faire une superbe pépite du plus noir effet tel ce petit chef-d’œuvre qu’est son Speed Queen. A découvrir de toute urgence.

“Speed Queen” / (The Speed Queen – 1997)

Stewart O’Nan / Editions de L’Olivier, 1998; Editions Points Seuil poche, 1999

Ty Segall: The Keepers (2013): Let the sleepers dream so fine. Autoradio du Roadrunner, direction eastbound. And down, down.

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