La dernière frontière, de Howard Fast

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Dog Soldiers

“-Je ne sais pas. Ils voulaient rentrer chez eux. Je crois qu’ils ne demandaient pas autre chose.”

En 1878, les dernières tribus indiennes établies aux alentours des Black Hills, le long de la Powder River ou de la Platte River avaient toutes été vaincues. On avait tué le grand guerrier Crazy Horse, d’une lame vengeresse traversant sa Chemise sacrée. Le saint-homme Lakota Sitting Bull avait pris le chemin de l’exil, accompagné de quelques uns des siens, jusqu’en le long et glacial vide du Saskatchewan, Canada. Les survivants capturés et mis à genoux, les Red Cloud, les American Horse, les membres de leurs nations Cheyennes, Arapahoes, Lakotas Oglalas, avaient été emmenés au loin, à marche forcée, et les peuples déchirés disséminés vers quelques bandes de terres ingrates à travers tout le pays. Dans un effort de paix voulu par le gouvernement, on les leur offrirait, ces terres maigres, à condition qu’ils y restent, parqués dans les nouvelles réserves. L’Oklahoma n’était pas encore un état, mais ses bordures servaient à définir un de ces territoires indiens, là où convergeaient et étaient réunies en masses diverses ethnies captives, qui ne se définissaient parfois entre elles que par l’opposition que toutes exerçaient entre Peaux-Rouges et Blancs. Les sols arides et impropres à l’agriculture, le gibier inexistant, les insuffisantes rations promises par le Bureau des affaires indiennes, la cohabitation chaotique dans des “villages” en ruine. Les maladies. La faiblesse. L’ennui, la tristesse infinie. Le dénuement total. C’est ainsi, sous ce ciel de ténèbres de l’histoire, que s’ouvre La dernière frontière de Howard Fast.

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le partage des rations dans une réserve (Denver Public Library)

Darlington, petit bled au cœur du territoire indien qui deviendra l’Oklahoma, contrôlé par le Bureau des affaires indiennes. Le jour où l’agent Miles apprend que trois guerriers Cheyennes auraient quitté la réserve pour partir vers le nord, et puis que finalement c’est tout un village de 300 âmes, dont il a la garde, qui a mystérieusement disparu, semble-t-il pour retourner sur leurs terres spoliées des Black Hills, il prend peur et alerte l’armée. Le régiment du capitaine Murray est envoyé à leur poursuite, les fuyards ne peuvent pas être partis bien loin. On les signale pourtant déjà dans la vaste Prairie du Kansas. Guidés par leurs chefs Little Wolf et Dull Knife, les hommes ont repris les armes, ainsi que les oripeaux de ce qu’étaient leurs titres de combattants: les Dog Soldiers, les grands guerriers Cheyennes, sont à nouveau libres et hantent les grandes plaines. Le temps que Murray et ses hommes parviennent à remonter la piste laissée par les Indiens, c’est un vent de folie qui a déferlé sur les villes et les ranchs alentour; alimentée par un mélange de terreur et de haine, l’hystérie a gagné toute la région. Alors que des milices de volontaires se forment et partent au galop afin de tenter de freiner l’avancée de ces indésirables sauvages sur leurs terres, l’affaire remonte jusqu’aux bureaux des généraux, qui enverront bientôt toutes les forces possibles pour faire face à cette poignée de Cheyennes: plus de 13’000 soldats contre ces quelques familles, femmes et enfants accompagnés de quelques hommes. Ils restent pourtant insaisissables, parvenant à repousser les attaques avant de disparaitre à nouveau dans ces étendues désertiques, suivant un obscur tracé qu’eux seuls semblent connaitre. La frontière pourtant verrouillée du Nebraska est traversée, et ce n’est qu’une fois là-bas, à quelques 1’000 kilomètres de leur point de départ, que les Indiens menés par le chef Dull Knife sont rattrapés. Ils ne sont plus qu’une centaine, les autres ayant choisi de suivre Little Wolf sont peut-être déjà parvenus jusqu’aux Black Hills. Pour ceux qui ont été capturés, et qui refusent le retour forcé dans la réserve, l’épreuve ne fait que commencer.

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Les chefs Little Wolf et Dull Knife

La dernière frontière, c’est peut-être ce dernier soubresaut d’une nation écrasée avant que le processus de Termination ne soit exécuté. C’est peut-être  la dernière volonté d’un peuple de retrouver sa liberté, et ce qu’il faut traverser c’est un pays que l’on ne reconnait déjà plus. Les vainqueurs sont partout; les chemins de fer et les routes quadrillent les grandes plaines, les villes et les ranchs abolissent la nature, le télégraphe parachève l’œuvre d’unité, et l’emprise des Blancs sur tout le continent. Que 300 Cheyennes en fuite aient pu remonter si loin dans le nord, face à tant d’obstacles, face à tant d’assaillants, c’est déjà quelque chose d’inouï. Mais le plus fort dans cette histoire réside dans l’idée entretenue de traverser cette frontière impossible, dans la foi inébranlable qu’au-delà de ce monde qui les a rejeté se trouve la liberté, une sorte de salut. Ils sont “déjà morts”, et veulent rentrer chez eux; c’est ce qu’ils disent lors des rares trêves et négociations. Howard Fast ne focalise pourtant jamais le récit sur les Indiens, qui se retrouvent bien vite être des ombres, des fantômes presque; l’idée qu’ils représentent une terrifiante et envoûtante différence, et puis une abstraction incongrue dans le système politique et militaire de l’époque, un rouage défaillant dans la gigantesque machine mise en branle pour asseoir l’empire naissant. C’est pour beaucoup cela qui est fascinant à la lecture de ce roman très référencé: au fur et à mesure que “l’affaire” prend de l’ampleur, nous remontons lentement chaque échelon de la hiérarchie, jusqu’à atteindre les sommets de la bureaucratie; alors la tragédie humaine ne devient plus que la note d’un ordre d’éradication. Il n’y a d’ailleurs aucun personnage principal auquel se rattacher; si l’on rencontre au fil des pages quelques figures historiques, comme le général Sherman ou Wyatt Earp, ou si l’on suit pour quelques chapitres un capitaine, un colonel, aucun ne pourra témoigner en son entier de l’ampleur d’une si vaste fresque.

Inspiré d’évènements authentiques, fidèle au récit qu’il exploite, La dernière frontière est un de ces grands romans que l’on n’oubliera pas, un des meilleurs que j’ai pu lire sur ce que l’on appelle “la question indienne”. Il est d’ailleurs très proche du grand, noble et terrible livre documentaire Enterre mon cœur à Wounded Knee, qui reprend la même histoire en l’un de ses chapitres. Le livre de Howard Fast, sous la forme de la fiction, propose autant de réponses sur le drame qu’il n’amène de questions sur la violence normalisée émanant des vainqueurs, ou des belligérants de n’importe quelle conquête. Écrit pendant la Seconde Guerre mondiale, revenant sur ce passage précis, peut-être maintenant obscur, du passé de la plus grande démocratie au monde, transformant le western vu comme folklorique en drame universel, c’est un de ces ouvrages plein de bruits et de fureur que nous tenons fébrilement entre les mains, et c’est aussi une véritable épopée captivante. Un grand classique moderne, que j’encourage de tout cœur à découvrir ou à redécouvrir, dans sa nouvelle traduction proposée par les éditions Gallmeister.

“La dernière frontière” (The last frontier – 1941)

Howard Fast / Editions Gallmeister, Totem poche, 2014

Sixteen Horsepower – Heel on the shovel (1996) –

I’m diggin’ you a shallow grave
An to the sun your face I’ll raise
I’m diggin’ you a shallow grave
One hundred buzzards buzzin’

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