Parmi les disparus, de Dan Chaon

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Will You Please Be Quiet, Please ?

“Mais dans ces moments là, le jeune homme avait l’impression que le monde lui-même n’allait pas bien. Il savait instinctivement, et aurait pu le jurer, que quelque chose de terrible était arrivé, et que tous les autres étaient au courant, sauf lui.”

Ce qu’était le Nebraska des pionniers, au-delà des cités d’Omaha et de Lincoln, cette prairie immense et vide d’arbres, tracée de quelques rares pistes devenues des routes et une highway, menant d’une petite ville à l’autre, ou filant droit vers le désert et la côte pacifique sans même se retourner. Ce qu’était l’esprit de ces premiers colons, venus ici braver les éléments, construire leur destinée, tout en luttant contre la solitude des grands espaces. C’est peut-être quelque chose que l’on peut retrouver, parlant surtout de ce sentiment d’isolement, de vague éloignement, autant dans l’espace que dans le temps, dans une moindre mesure et comme en un air inconscient, lorsque l’on explore le Nebraska d’aujourd’hui à travers les films, la musique, les livres. C’est en tout cas la toile de fond que propose Dan Chaon à la plupart des 12 nouvelles qui composent ce formidable recueil, Parmi les disparus. Mais en plongeant le lecteur dans l’intimité quotidienne de quelques-uns de ses héros, c’est à une véritable exploration de l’âme sensible, et de ses tourments insoupçonnés, que nous sommes tous conviés.

Perdus dans des bourgades sans nom qu’ils ne souhaiteraient bien sûr même pas quitter, car pour aller où de toute façon?, les personnages rencontrés au cours de ces petites histoires sont tous “capturés” par l’auteur à un moment particulier de leur vie. Des vies sans grand éclat, des vies banales comme pour la plupart d’entre nous, jusqu’à ce qu’un évènement inattendu, un drame souvent, ne vienne souffler sur le château de cartes patiemment construit depuis tant d’années, celui qui renvoyait l’image de la normalité. Des fêlures que l’on cache, enfouies au plus profond de soi, emplies de tant d’oubli qu’on peut les croire disparues. C’est Sandi, veuve et mère de deux jeunes enfants, qui pour tromper sa solitude s’offre une poupée gonflable “Safety Man”, un buste représentant un homme, et dont elle va s’éprendre sans cesser de se demander si elle n’est pas devenue folle. C’est Cheryl, dont le beau-frère est en prison; elle qui repense à la passion secrète qui pouvait les unir avant l’arrestation de ce dernier, et s’il était vraiment coupable des viols dont il est accusé. C’est encore un narrateur anonyme qui revient sur les lieux où il a grandi, alors qu’il a maintenant perdu son père et sa mère; et si le lac qui borde la maison de son enfance, théâtre d’un cruel fait-divers il y a déjà plusieurs années, n’était-il pas hanté par quelques fantômes qui n’auraient pas trouvé le repos? Car c’est finalement de cela que parlent presque toutes les nouvelles de ce précieux recueil: la perte d’un être cher, le sentiment de cette perte, vécu comme un abandon, et le poids de l’absence, dévorante absence qui à elle seule remplit la fêlure, jusqu’à la submerger. Face à ce trop-plein de vide, on ne trouvera ici que peu d’échappatoires; l’alcool pour certains, le refuge dans un monde bercé d’une touche de surnaturel pour d’autres; rares seront ceux qui se lanceront véritablement à l’assaut de la dépression des reliefs de leur âme. Les autres poursuivront leur errance pleine de doutes, nous emmenant avec eux, spectateurs que nous sommes de leurs vacillements, Parmi les disparus.

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Instant volé – et disparu – Google street view, Nebraska

Ce bouquin est un magnifique recueil de nouvelles, d’une grande sensibilité, d’une telle finesse, et pourtant incroyablement simple. Le cadre photographique est si resserré sur le quotidien qu’il laisse peu de place aux débordements; le parallèle entre la fiction et ce que nous-mêmes percevons de notre propre quotidien, de notre vie et de ses évènements, ou de ceux de nos proches, n’en devient que plus troublant. Il y a une réelle qualité dans la complexité des émotions parsemées dans l’ouvrage, une finesse justement dans la tentative réussie d’amener le lecteur à ressentir, plus qu’à juger voire même comprendre; c’est une plume rare et discrète, mais puissante et envoûtante, que je découvre avec Dan Chaon, qui me fait beaucoup penser à Raymond Carver. Cette construction très proche, privilégiant les textes courts, sans véritablement de début ni de fin, ou offrant des fins ouvertes en tout cas; des thématiques similaires, qui parlent de gens comme nous en des lieux comme les nôtres, et qui se retrouvent confrontés à d’insurmontables crises, parfois morales, qu’ils ne parviennent à mettre en mots. C’est une grande part du travail de l’écrivain que de nous faire entrevoir, ces blessures, et toutes ces frustrations, ces douleurs. Nimbé de la sorte de tant de délicatesse, d’une certaine forme de douceur pour contrer la violence du propos, d’empathie pour les personnages, c’est encore plus poignant. Il faudra un jour que je parle de Carver ici, et il me manque en plus, il faudra que je m’y replonge (Les vitamines du bonheur en priorité); en attendant, je crois que je suis tombé sur l’un de ses héritiers, et c’est une très belle découverte.

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Dan Chaon (photo Bookcourt)

Parmi les disparus (Among the Missing – 2001)

Dan Chaon / Editions Albin Michel, 2002; Editions Points Seuil poche, 2014

Between the Bars – Chris Garneau (2008):

The people you’ve been before
That you don’t want around anymore,
Or they push and shove and won’t bend to your will.
I’ll keep them still…. Drink up baby.

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Homesman, de Glendon Swarthout

Mise en page 1

Desperately in need  of some stranger’s hand, in a
Desperate land

“Il aperçut Mary Bee Cuddy à plus de deux kilomètres, une tache noire sur fond blanc près de la maison. Il réfléchit en chevauchant. Il avait entendu dire par les voisins qu’elle se tenait souvent de la sorte par temps clément, scrutant les grands espaces dans l’espoir de voir – quoi? Un bison? Un cavalier? Une file de chariots? Ou bien un miracle, un arbre qui pousserait, rien qu’un arbre pour lui rappeler sa terre d’origine? Il se demanda s’il existait une façon de mesurer la solitude.”

Homesman est un roman qui parle des pionniers, de ces premiers colons à s’être installés à l’ouest du fleuve Missouri, dans le territoire du Nebraska. C’était au milieu du XIXe siècle, quelques années avant le grand chantier d’une voie ferrée transcontinentale, avant les vastes manœuvres militaires qui tendraient à “pacifier” la région des grandes plaines en chassant les tribus indiennes de leurs terres. Toute l’étendue de l’ancienne Louisiane française avait été rachetée par la nation américaine depuis presque un demi-siècle, donnant à voir, sur le papier et sur les cartes, l’expression d’un immense pays à la conquête du continent, et pourtant la Frontière n’avait pas encore été repoussée. Frontière d’éléments naturels, aux eaux boueuses tranchant la terre en deux, et Frontière dans l’esprit, comme une idée, comme le défi de quelque chose à dépasser: à la suite du poète qui chantait le “Go West, young man“, ce sont les ténors exaltés du gouvernement qui ont commencé à invoquer la notion de Destinée manifeste, l’inexorable et sacrée volonté que le peuple se déploie sur tout ce qui fut estimé comme acquis, sur tout le Nouveau Monde s’il le fallait . On avait découpé dans la géographie brumeuse de l’ouest de vastes et carrés territoires, et tous les volontaires pour le voyage s’y voyaient octroyer par le Congrès une section de 65 hectares.  Ce n’était pas une ruée, ce n’était pas encore une fièvre; c’était une petite ouverture, une première piste tracée dans le mystère de la grande prairie, et ce sont d’abord des familles de migrants, accompagnées de quelques aventuriers, de solitaires déçus du monde civilisé, qui s’y sont engouffrés, tous autant emplis d’un même fragile et inquiet espoir.

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Famille de pionniers dans la vallée de la Loup River (Nebraska), 1886

Homesman parle d’abord beaucoup de la vie quotidienne des pionniers, en ces premières années d’une timide colonisation. Le territoire du Nebraska, c’était une plaine herbeuse à perte de vue, une contrée sans arbres, soumise aux aléas d’un climat propice aux extrêmes, aux tempêtes et tornades, à la canicule et au gel. Pour ces nouveaux fermiers, qui n’avaient d’autre choix que de construire leurs maisons et villages avec des mottes de terre, il allait falloir dompter un paysage vierge et sauvage, encore insoumis, et user d’ingéniosité. Manquant de ressources et de ravitaillement, livrés à eux-mêmes, loin des dernières lueurs des feux de la civilisation, ils ne pouvaient désormais compter que sur les maigres forces que leurs communautés naissantes avaient à offrir.

L’histoire commence aux abords de l’un de ces villages disséminés le long de la rivière Loup, au sortir d’un hiver particulièrement violent. Après des mois de travail peu fructueux, après une saison d’isolement sous un manteau de neige battu par les vents, après la disette et la maladie, la mort de plusieurs enfants, 4 femmes de fermiers auront perdu la raison. Elles auront simplement craqué, victimes de cet espoir où pour peut-être prospérer il faut aussi être capable de savoir tout abandonner, ce qu’elles auront refusé. Les familles ne pourront s’occuper de leurs malades, et la communauté ne peut en assumer la charge; il sera décidé de les renvoyer à l’est, vers les parents qu’il leur reste et les institutions qui auront les moyens de les soigner et de prendre soin d’elles. Pour diriger le fourgon et remonter une piste estimée à plus de 5 semaines de voyage, une tâche dangereuse dont personne ne veut, il faudra désigner un rapatrieur, un homesman, parmi les membres de la communauté. Paradoxalement le choix se portera sur une femme, Mary Bee Cuddy, institutrice désœuvrée, vivant toujours seule, sans mari, sur un morceau de terre qu’elle cultive avec soin. Peu avant le grand départ, elle tombe sur un homme qu’on avait laissé pour mort dans la grande Prairie; Briggs, un mystérieux voleur de concessions qui se sera fait attraper pour ses méfaits. Elle lui propose de lui sauver la vie, à condition qu’il l’accompagne dans son périple…

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Miss Mary Longfellow à Broken Bow (Nebraska) – date inconnue

Il faut d’abord s’éloigner de ses propres clichés, et se laisser porter par le flot fascinant du roman, qui prend près d’un tiers à reconstituer minutieusement le quotidien de cette époque mythique. Le tout est très bien construit, fourmillant de détails et d’informations subtilement distillées, et offre ainsi une armature solide pour le déroulement de l’action. Car Homesman est aussi un grand roman d’aventure, qui propose une véritable échappée sauvage, pleine de rebondissements, dans les plaines du Far West. Outre les personnages rencontrés, ainsi que les 4 femmes malades dont on peut suivre avec une certaine empathie l’enfoncement dans la maladie, ce seront les deux anti-héros, Briggs le brigand, mais surtout Mary Bee Cuddy, qui porteront l’entier du récit. Ce livre prend comme point d’accroche, et est d’abord centré sur l’une des grandes afflictions de ces pionniers et de ces aventuriers, la solitude et l’isolement. Que le récit se développe autour de la misère subie par les femmes de ces pionniers, c’est déjà un angle de vue rare et précieux. Et que le rôle principal soit mis en valeur par un caractère féminin, dans un monde traditionnellement peuplé d’hommes, un monde brutal et perpétuellement violent, c’est une des grandes merveilles de ce bouquin. J’ai adoré le livre Homesman, peut-être plus encore que Le Tireur du même Glendon Swarthout, dont j’avais parlé ici il y a quelques temps. Je me permets de le conseiller à tous; amoureux des westerns, et peut-être même surtout à ceux qui s’y sentent peut-être insensibles, car il est suffisamment complet, complexe, teinté de tant de nuances, autant iconique qu’iconoclaste, qu’il est capable de tous nous toucher. Pour le reste, pour moi-même… Redorer ses clichés, et parer son petit rêve intime de nouvelles images; revoir les maisons de terre, les paysages de la longue mer d’herbe, et faire s’animer en soi les quelques portraits laissés par l’histoire, les Mary Longfellow, les familles de pionniers, les wayfarer strangers et les autres, certains aux yeux incroyablement blancs, d’autres comme flous parce que la vie ne se laisse pas facilement capturer. Il faut s’imprégner, plus que de l’atmosphère, il faut s’imprégner de cette âme floue et mouvante, il faut se l’accaparer et la laisser jouer dans l’ombre caverneuse de notre imaginaire.

PS: Toujours pas vu le film de Tommy Lee Jones, sorti ce printemps, avec lui-même et la belle Hilary Swank dans les rôles-titres, mais me réjouis bien maintenant que j’ai lu le bouquin! Est-il autant bien que le livre? À découvrir donc prochainement.

“Homesman” ( The Homesman, 1988)

Glendon Swarthout / Editions Gallmeister, 2014

Cat Power – Good Woman (2003) –

I will miss your heart so tender
And I will love this love forever.

Hell on Wheels, saison 1 – série AMC

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“-I dont’ know if men like us ever find peace, in this world or the next.”

La capitulation des états confédérés en 1865, au sortir de la guerre de Sécession, avait restauré l’Union de la nation américaine. Après la reconquête du sud et l’imposition d’un gouvernement centralisé depuis Washington et le Capitole, c’était vers l’ouest que tous les espoirs et que toutes les attentes reposaient. À la suite des premiers charriots de colons engagés dans les territoires sauvages au-delà des fleuves Mississippi et Missouri, et pour relier la riche côte de Californie aux États-Unis, il allait falloir engager un gigantesque chantier, celui de la première ligne de chemin de fer transcontinentale. Déjà ordonné par Lincoln, mais gardé en sommeil tout le temps de la guerre civile, qui aura d’ailleurs vu l’utilisation du rail comme un moyen de transport logistique idéal ayant grandement aidé les nordistes à dominer le conflit, le projet allait pouvoir maintenant réellement démarrer: les premières lignes étaient déjà posées au départ de Sacramento, et se déploieraient bientôt à travers la Sierra Nevada. À plus de 3’000 kilomètres à l’est, c’est depuis Omaha que le chantier débuterait, avec le projet de traverser la grande plaine du territoire du Nebraska et de rejoindre, puis de traverser, l’infranchissable muraille des Rocky Mountains; les deux lignes se retrouveraient bien quelque part, en un point encore indéfini par la cartographie sommaire des arpenteurs de chaque compagnie. Financées par l’État ainsi que par plusieurs investisseurs qui leur imposent un rythme soutenu, les deux entreprises se livrent à une véritable course contre la montre; c’est à celle qui fera progresser le plus rapidement sa ligne que reviendra la plus grosse part des bénéfices. Pour Thomas Durant, financier véreux qui dirige l’Union Pacific Railroad, la compagnie partie de l’est, tous les coups sont permis, depuis les magouilles avec ses amis politiciens jusqu’au traitement semi-esclavagiste envers ses travailleurs engagés comme forçats. Le long de la voie perdue dans la prairie du Nebraska, progressant avec elle, c’est toute une faune bigarrée d’immigrés fraichement débarqués, d’esclaves maintenant libérés mais complètement démunis qui soutiennent l’effort, sous l’œil parfois vicieux de quelques militaires et contremaitres engagés pour la sécurité et le service d’ordre. Autour des wagons arrêtés, dans la boue de la plaine, c’est leur cité mobile de Hell on Wheels qui se déploie, village éphémère de bâches et de carrioles, où l’on y trouve, sinon le repos, de quoi perdre sa paie rapidement, dans les saloons et les bordels improvisés.

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La tent-city de Hell on Wheels / Tent-city à Benton, Wyoming, 1868

Voici donc pour la toile de fond de Hell on Wheels. Au premier plan, et comme personnage principal, l’anti-héros Cullen Bohannon, vétéran confédéré de la guerre de Sécession, dont la femme et le fils ont été massacrés par des soldats yankees. Avide de vengeance, il pourchasse les militaires qu’il croit savoir en être responsables, et pense les avoir retrouvés sur le chantier de l’Union Pacific. Arrivé au bout de la voie, il parvient à se faire engager comme contremaitre. Reste pour lui à identifier les criminels, et à leur faire payer pour les meurtres. Cette intrigue assez simple, basée sur un point de tension dramatique vu et revu, perd rapidement de son intérêt et n’est finalement pas très exploitée. Bohannon est surtout un caractère intéressant car il loin d’être droit: ancien propriétaire d’esclaves, ces mêmes hommes dont il est maintenant le chef et qu’ils appellent Master avec un mélange d’ironie et de haine; accro à la bouteille, sale, un peu pourri mais pas trop, il est attachant par l’ambivalence qu’il dégage et le caractère un peu vain de sa mission, parfois à prendre presque au second degré. C’est en tout cas lui qui permet pour beaucoup à l’action de prendre de l’essor. Les autres personnages impliqués ne sont pas en reste; sortent du lot Elam Ferguson, métis qui formera un duo complémentaire avec Bohannon; Joseph Black-Moon, Cheyenne baptisé ayant quitté sa tribu et vivant sur le chantier, dans une tente-église tenue par un pasteur devenu fou; “The Swede”, homme de main de Durant, froid et calculateur; Lilly Bell, aristocrate anglaise perdue dans le far-west; et puis Thomas Durant, mégalomane exalté à la parole douteuse, grand seigneur de cet enfer sur terre. Raise Hell, car c’est bien de cela qu’il s’agit, formidable spectacle d’une comédie humaine traçant le sillon d’un nouveau cercle; damnation pour tous, et l’impossible rédemption, sous le regard impassible de l’histoire.

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Excellente première saison, qui reprend tous les codes classiques, ainsi que quelques clichés bienvenus du western, pour notre plus grand plaisir. Bien plus simple, radicale dans son essence la plus brute, facile parfois, différente en sens de la série HBO Deadwood au point qu’elle ne fédérera peut-être pas le même public, Hell on wheels se laisse pourtant regarder comme un très bon divertissement, rôdé parfois à gros coups d’éperons et d’invraisemblances scénaristiques qui ne rendent le show que plus spectaculaire encore. L’un des grands points forts de cette série, c’est le soin apporté à l’image et au décor. Les ouvertures de chaque épisode, en quelques secondes, nous plongent directement dans l’ambiance, avec des plans magnifiques à la composition irréprochable. Rien de mieux que cette splendide poudre d’or aux yeux pour participer à illustrer notre imaginaire. Il faut aussi rendre hommage à tout le travail de documentation de la production; à partir de quelques rares images d’époque et du récit presque mythique que nous connaissons de l’épopée du chemin de fer aux États-Unis, les créateurs sont parvenus à nous en présenter une image solide, que nous pouvons ressentir comme fidèle à une certaine réalité, proche d’un docu-fiction quand les trames dramatiques permettent de prendre du recul. C’est beau, c’est très beau même, et c’est puissant; c’est fort, ça défoule parfois. À voir, et à poursuivre avec les saisons suivantes.

“Hell on Wheels, saison 1” (2011)

10 x 40 min. / AMC Networks

En DVD

 

Death to everyone, Bonnie Prince Billy (1999) – puissante bande-son.

La dernière frontière, de Howard Fast

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Dog Soldiers

“-Je ne sais pas. Ils voulaient rentrer chez eux. Je crois qu’ils ne demandaient pas autre chose.”

En 1878, les dernières tribus indiennes établies aux alentours des Black Hills, le long de la Powder River ou de la Platte River avaient toutes été vaincues. On avait tué le grand guerrier Crazy Horse, d’une lame vengeresse traversant sa Chemise sacrée. Le saint-homme Lakota Sitting Bull avait pris le chemin de l’exil, accompagné de quelques uns des siens, jusqu’en le long et glacial vide du Saskatchewan, Canada. Les survivants capturés et mis à genoux, les Red Cloud, les American Horse, les membres de leurs nations Cheyennes, Arapahoes, Lakotas Oglalas, avaient été emmenés au loin, à marche forcée, et les peuples déchirés disséminés vers quelques bandes de terres ingrates à travers tout le pays. Dans un effort de paix voulu par le gouvernement, on les leur offrirait, ces terres maigres, à condition qu’ils y restent, parqués dans les nouvelles réserves. L’Oklahoma n’était pas encore un état, mais ses bordures servaient à définir un de ces territoires indiens, là où convergeaient et étaient réunies en masses diverses ethnies captives, qui ne se définissaient parfois entre elles que par l’opposition que toutes exerçaient entre Peaux-Rouges et Blancs. Les sols arides et impropres à l’agriculture, le gibier inexistant, les insuffisantes rations promises par le Bureau des affaires indiennes, la cohabitation chaotique dans des “villages” en ruine. Les maladies. La faiblesse. L’ennui, la tristesse infinie. Le dénuement total. C’est ainsi, sous ce ciel de ténèbres de l’histoire, que s’ouvre La dernière frontière de Howard Fast.

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le partage des rations dans une réserve (Denver Public Library)

Darlington, petit bled au cœur du territoire indien qui deviendra l’Oklahoma, contrôlé par le Bureau des affaires indiennes. Le jour où l’agent Miles apprend que trois guerriers Cheyennes auraient quitté la réserve pour partir vers le nord, et puis que finalement c’est tout un village de 300 âmes, dont il a la garde, qui a mystérieusement disparu, semble-t-il pour retourner sur leurs terres spoliées des Black Hills, il prend peur et alerte l’armée. Le régiment du capitaine Murray est envoyé à leur poursuite, les fuyards ne peuvent pas être partis bien loin. On les signale pourtant déjà dans la vaste Prairie du Kansas. Guidés par leurs chefs Little Wolf et Dull Knife, les hommes ont repris les armes, ainsi que les oripeaux de ce qu’étaient leurs titres de combattants: les Dog Soldiers, les grands guerriers Cheyennes, sont à nouveau libres et hantent les grandes plaines. Le temps que Murray et ses hommes parviennent à remonter la piste laissée par les Indiens, c’est un vent de folie qui a déferlé sur les villes et les ranchs alentour; alimentée par un mélange de terreur et de haine, l’hystérie a gagné toute la région. Alors que des milices de volontaires se forment et partent au galop afin de tenter de freiner l’avancée de ces indésirables sauvages sur leurs terres, l’affaire remonte jusqu’aux bureaux des généraux, qui enverront bientôt toutes les forces possibles pour faire face à cette poignée de Cheyennes: plus de 13’000 soldats contre ces quelques familles, femmes et enfants accompagnés de quelques hommes. Ils restent pourtant insaisissables, parvenant à repousser les attaques avant de disparaitre à nouveau dans ces étendues désertiques, suivant un obscur tracé qu’eux seuls semblent connaitre. La frontière pourtant verrouillée du Nebraska est traversée, et ce n’est qu’une fois là-bas, à quelques 1’000 kilomètres de leur point de départ, que les Indiens menés par le chef Dull Knife sont rattrapés. Ils ne sont plus qu’une centaine, les autres ayant choisi de suivre Little Wolf sont peut-être déjà parvenus jusqu’aux Black Hills. Pour ceux qui ont été capturés, et qui refusent le retour forcé dans la réserve, l’épreuve ne fait que commencer.

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Les chefs Little Wolf et Dull Knife

La dernière frontière, c’est peut-être ce dernier soubresaut d’une nation écrasée avant que le processus de Termination ne soit exécuté. C’est peut-être  la dernière volonté d’un peuple de retrouver sa liberté, et ce qu’il faut traverser c’est un pays que l’on ne reconnait déjà plus. Les vainqueurs sont partout; les chemins de fer et les routes quadrillent les grandes plaines, les villes et les ranchs abolissent la nature, le télégraphe parachève l’œuvre d’unité, et l’emprise des Blancs sur tout le continent. Que 300 Cheyennes en fuite aient pu remonter si loin dans le nord, face à tant d’obstacles, face à tant d’assaillants, c’est déjà quelque chose d’inouï. Mais le plus fort dans cette histoire réside dans l’idée entretenue de traverser cette frontière impossible, dans la foi inébranlable qu’au-delà de ce monde qui les a rejeté se trouve la liberté, une sorte de salut. Ils sont “déjà morts”, et veulent rentrer chez eux; c’est ce qu’ils disent lors des rares trêves et négociations. Howard Fast ne focalise pourtant jamais le récit sur les Indiens, qui se retrouvent bien vite être des ombres, des fantômes presque; l’idée qu’ils représentent une terrifiante et envoûtante différence, et puis une abstraction incongrue dans le système politique et militaire de l’époque, un rouage défaillant dans la gigantesque machine mise en branle pour asseoir l’empire naissant. C’est pour beaucoup cela qui est fascinant à la lecture de ce roman très référencé: au fur et à mesure que “l’affaire” prend de l’ampleur, nous remontons lentement chaque échelon de la hiérarchie, jusqu’à atteindre les sommets de la bureaucratie; alors la tragédie humaine ne devient plus que la note d’un ordre d’éradication. Il n’y a d’ailleurs aucun personnage principal auquel se rattacher; si l’on rencontre au fil des pages quelques figures historiques, comme le général Sherman ou Wyatt Earp, ou si l’on suit pour quelques chapitres un capitaine, un colonel, aucun ne pourra témoigner en son entier de l’ampleur d’une si vaste fresque.

Inspiré d’évènements authentiques, fidèle au récit qu’il exploite, La dernière frontière est un de ces grands romans que l’on n’oubliera pas, un des meilleurs que j’ai pu lire sur ce que l’on appelle “la question indienne”. Il est d’ailleurs très proche du grand, noble et terrible livre documentaire Enterre mon cœur à Wounded Knee, qui reprend la même histoire en l’un de ses chapitres. Le livre de Howard Fast, sous la forme de la fiction, propose autant de réponses sur le drame qu’il n’amène de questions sur la violence normalisée émanant des vainqueurs, ou des belligérants de n’importe quelle conquête. Écrit pendant la Seconde Guerre mondiale, revenant sur ce passage précis, peut-être maintenant obscur, du passé de la plus grande démocratie au monde, transformant le western vu comme folklorique en drame universel, c’est un de ces ouvrages plein de bruits et de fureur que nous tenons fébrilement entre les mains, et c’est aussi une véritable épopée captivante. Un grand classique moderne, que j’encourage de tout cœur à découvrir ou à redécouvrir, dans sa nouvelle traduction proposée par les éditions Gallmeister.

“La dernière frontière” (The last frontier – 1941)

Howard Fast / Editions Gallmeister, Totem poche, 2014

Sixteen Horsepower – Heel on the shovel (1996) –

I’m diggin’ you a shallow grave
An to the sun your face I’ll raise
I’m diggin’ you a shallow grave
One hundred buzzards buzzin’