Orchidée de sang: une histoire pas naturelle de l’Amérique, de Charles Bowden

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Yeah I took a trip down to l’America…

Si la destruction est notre destinée, nous en serons nous-mêmes l’auteur et l’exécuteur. Nation d’hommes libres, nous devons survivre à tous les aléas, ou périr par suicide.” – Abraham Lincoln, 1838

Alors, je suis tombé sur ce bouquin tout à fait par hasard; c’est le genre de livre que l’on n’attend peut-être pas, d’un auteur qui nous est peu ou pas connu, et qui parait en cette fin d’année comme une petite surprise, un cadeau éditorial déposé discrètement parmi l’immense forêt de publications en tous genres étalée pour les fêtes. J’étais à me promener en librairie quand je me suis retrouvé devant cette superbe couverture bien délirante; intrigué, je me suis emparé de l’objet non-identifié. Le dos du volume annonçait que “dans la tradition de Hunter S. Thompson, Charles Bowden ausculte l’histoire et la civilisation américaines, mêlant les paysages, les faits divers, la littérature, l’histoire, l’écologie, la société, la guerre, et la sexualité en une fresque hallucinée qui contient les questions essentielles de notre temps. Il s’interroge ici sur la violence qui semble inhérente au destin de son pays.” Beau programme! Et une avancée sur des sujets autour des États-Unis qui  me passionnent au plus haut point: un livre serait-il capable à lui seul de creuser un sillon dans tout cela à la fois? La citation élogieuse de Jim Harrison couronnant le résumé avait achevé de me convaincre: je repartais avec l’Orchidée de sang sous le bras, et j’embarquais avec Bowden sur les pistes dangereuses qu’il cherchait à remonter, usant du mescal, du scalpel et de l’encre de bic, down to l’America.

Je pourrais énumérer toutes les décisions que j’ai prises tandis que je rédigeais ce livre mais elles n’ont guère d’importance, franchement, hormis une: j’ai jugé qu’il valait mieux ressentir ce que je voyais plutôt que de mesurer et chiffrer la violence de cette tempête. Il est possible de nier ce qui est expliqué, mais pas d’oublier ce que l’on a éprouvé.”

Nous voici prévenus: dans le travail journalistique effectué par Bowden pour cet ouvrage, nous ne serons pas confrontés aux statistiques, ou à la construction logique et empirique d’un essai; la matière factuelle utilisée sera filtrée, digérée par l’auteur. Celui-ci, proche du journalisme gonzo popularisé par Hunter S. Thompson, s’attachera à s’immerger subjectivement dans ses sujets d’enquête, en y prenant pleinement part, et s’attellera à en décrire l’intensité ressentie. Orchidée de sang se découpe en 7 chapitres, qui reprennent autant d’investigations menées par Bowden dans différents milieux entre les États-Unis et l’Amérique du Sud, à la recherche de ce que peuvent être les racines de cette civilisation bâtie sur la violence, et comment celles-ci se sont déployées de nos jours. Dans le premier chapitre, il accompagne Robert Sundance, un amérindien vétéran de la Deuxième Guerre mondiale, qui après des années de biture a repris sa vie en main et lutte, à sa façon, contre les méfaits de l’alcoolisme dans les réserves. Ils deviendront des amis proches, jusqu’à la mort de Sundance, que le crabe aura rattrapé. Une autre enquête l’emmènera au Mexique, à la rencontre des petites mains à la solde des cartels qui opèrent une guérilla sanglante pour le contrôle des trafics de drogue. Il verra les gens avec qui il se lie mourir les uns après les autres. Plus loin on le retrouve accompagnant des militants écologistes perdus en mer, à la recherche de baleiniers à couler alors qu’eux-mêmes sont pris en chasse par des navires industriels peu scrupuleux. La tempête à venir n’aura enfin plus qu’à se déchainer. D’autres enquêtes, d’autres plongées ailleurs suivront; et toujours ce goût de sang qui revient, avec l’odeur de décomposition partout présente. C’est quelque chose qui colle à la peau, et quelque chose qui hypnotise bientôt, ceci grâce au talent, à la fluidité d’écriture de l’auteur.

Car c’est finalement autant un récit qu’une grande œuvre littéraire qui nous est présentée. Les chapitres sont contrebalancés par des “notes sur la vie sexuelle des orchidées“; on découvre bientôt l’ampleur des dégâts grâce à la sublime métaphore des orchidées; et celles-ci poussent partout, s’épanouissent au gré des massacres et des actes de violence, elles sont de toute beauté mais leurs tiges et racines sont irriguées de sang, et elles s’en nourrissent. L’auteur revient souvent sur l’histoire des États-Unis, et parsème son livre d’anecdotes, de citations historiques: ainsi la Découverte des Amériques, la Guerre de Sécession, les Guerres Indiennes, le Vietnam; à travers toute l’horreur qu’il nous en présente, ce sont des jungles d’orchidées, des lieux qui seraient devenus des inverses du jardin d’Eden, mais qui seraient, cimetières à jamais fleuris de ces plantes peut-être cannibales, des lieux envers lesquels nous avons un devoir de mémoire. Des lieux disparus où presque tout est redevenu poussière, tels les ossements des derniers bisons sauvages éparpillés dans les plaines, par-dessus lesquels nous avons bâti cette civilisation moderne, amnésique parfois de son enfance. Les orchidées de sang sont là pour nous faire nous rappeler. Bowden, réfugié dans une petite maison perdue dans le désert du Sonora au Mexique alors qu’il écrit son livre, en proie au désespoir et revivant l’hallucinant parcours qui l’a mené jusqu’ici, semble arrivé en fin de parcours et nous livre sa pensée dans une prose tourbillonnante:

Nous sommes parvenus à notre “absolu historique” comme le bon docteur Hegel nous l’avait promis il y a bien longtemps. Nous avons fait de notre pays tout entier une immense réserve de sans-emplois ou de sous-employés, et nos commerçants sont toujours prêts à nous combler de choses à boire, à sniffer ou à avaler. Nous manifestons un net penchant pour la violence, privilégions l’indifférence de tous envers tous, contemplons un avenir aussi plat que le cul du président et un passé de plus en plus noyé dans les brumes de nos cerveaux. Nous maigrissons au fur et à mesure que notre pays s’engraisse à notre compte et s’étend. Ils vont nous envoyer à l’école pour toujours, on dirait, juste pour que nous trouvions des petites boulots sur le territoire de la réserve. Ils nous voient travailler à jamais, apparemment, et promettent que chacun de nous exercera six ou sept carrières différentes durant son éblouissante vie. La paie n’a pas toujours suivi pourtant, de sorte que pas mal de types de nos villes préfèrent monter leur affaire, que ce soit avec les flingues ou avec les seringues. On nous certifie hardiment que la libre concurrence est bonne pour nous – l’amour libre ne nous est plus permis par contre, car il semble que nous ayons trop de virus -, qu’elle nous rendra plus forts, plus vifs, plus productifs. Nous aurons un jour l’assurance maladie universelle, donc nous ne devons pas nous inquiéter des urticaires, des pustules, des tumeurs, des inflammations génitales ou de l’arythmie cardiaque. Nous serons bientôt une seule grande tribu, paraît-il que ce sera la tribu arc-en-ciel – ils bûchent sur le programme d’études en ce moment même – et au bout de l’arc-en-ciel, on le jure, il y a la fumette! Nous n’avons rien à faire, nous le savons et donc nous passons notre temps à faire le peu qu’il nous reste: attendre, ou regarder en arrière.

deadcars(photo Eric Gevaert)

On revient souvent sur ce que la Découverte des Amériques a pu provoquer comme effet inouï sur les civilisations peut-être moribondes de la fin du 15e siècle; d’ailleurs l’auteur nous demande d’imaginer un monde où l’Amérique n’aurait pas existé, où il n’y aurait pas eu à la découvrir. Je ne m’étais jamais posé cette question, et je crois que depuis cette lecture je n’aurai de cesse d’y réfléchir; quelle histoire nous aurions vécu, et à quoi le monde ressemblerait-il aujourd’hui? C’était un souffle presque inédit dans l’histoire de l’humanité; une chance de découvrir du nouveau, de relancer les cartes, et tout était possible. Bowden pense que sans la Conquête de l’Amérique, le monde se serait ramassé sur lui-même, et qu’il aurait fini par s’entre-dévorer. Il pense aussi que nous en sommes arrivés à un point similaire de l’histoire, où, parvenus jusqu’aux limites de notre empire, nous poursuivons un processus d’autodestruction. Au souvenir du passé des États-Unis et de ses pays limitrophes, et au regard de notre présent, il n’y voit que peu d’espoir, et la violence a gangrené, depuis le début, les aspirations de liberté et de découverte.

Orchidée de sang est un livre, non pas difficile d’accès, mais qui demande quand-même au lecteur de s’abandonner dans la prose hallucinée de l’auteur. Je ne savais pas trop comment le prendre; je me suis laissé aller et je ne regrette pas le voyage. Est-ce que ce livre a pu tracer un sillon dans tous les thèmes qu’il prétend explorer? Je pense que oui, d’une façon volontairement éclatée, mais on en demanderait même un peu plus. L’éditeur annonce qu’il s’agit du premier volume d’une trilogie consacrée à une “histoire pas naturelle de l’Amérique”; je me réjouis donc de découvrir les suites, et de retrouver ce grand écrivain à la plume affutée qu’est Charles Bowden dans d’autres de ses écrits. Pour tous ceux qui, comme moi, ne le connaissaient pas, il faudra maintenant retenir ce nom. En tout cas je vous encourage vivement à vous lancer dans ce livre inclassable, il vaut vraiment le détour et on n’en ressort pas indemne.

“Orchidée de sang: une histoire pas naturelle de l’Amérique” (Blood orchid: an unnatural history of America – 1995)

Charles Bowden / Editions Albin Michel, 2013

American bad trip, l’America des Doors à plein volume pour poursuive le voyage.

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