Ciel d’acier, de Michel Moutot

ciel d'acier

Skywalkers

“Avant l’invasion de nos terres, nous étions des charpentiers, des bâtisseurs de longues maisons. Quand les anciens ont compris qu’ils ne pourraient pas vaincre les envahisseurs venus de l’Est, ils ont gagné par leur travail, leur sueur, leur courage et leur sang leur place dans ce nouveau monde. Nous en sommes fiers. Nous n’avons que faire de leur sentiment de culpabilité qu’ils rachètent par des allocations, des détaxes sur les cigarettes ou des licences pour l’ouverture de casinos. Un ironworker ne vit pas de charité. Quand j’avance sur ma poutre, au-dessus de Manhattan, quand j’assemble à la main les pièces de leurs cathédrales d’acier, je ne suis pas dans leur univers mais dans le mien. Je marche où personne n’a marché avant moi. Dans le ciel. Avec les aigles.”

New York, quartier des affaires, en la pointe sud de Manhattan. John LaLiberté, Indien Mohawk descendu depuis quelques mois de la réserve canadienne de Kahnawake pour travailler sur le chantier d’un building, est arrivé à l’heure pour commencer sa journée, en ce mardi 11 septembre 2001. L’assemblage des structures métalliques de ce nouveau gratte-ciel étant presque terminé, il ne reste aux monteurs d’acier qu’à connecter les quelques dernières poutres, là-haut sur les sommets, ce à quoi John s’emploie. Vue imprenable sur la ville, sur tous les monuments que lui et ses aïeux, amérindiens réputés sans peur du vide, ont participé à élever: Empire State Building, Chrysler Building, Pont Verrazano et Twin Towers, horizons infinis et montagnes d’artifices tutoyant le ciel. À 8h46, en ce matin radieux, un bourdonnement étrange s’amplifie et fait bientôt vibrer l’air ambiant: levant la tête, John aperçoit la carlingue d’un avion de ligne filant juste au-dessus de lui, fonçant sur la cité. Dans les secondes qui suivent, un Boeing 767 d’American Airlines s’écrase contre la Tour Nord du World Trade Center.

Stupeur face à l’incroyable événement. Et le temps que John et tous les employés redescendent de leurs postes et se regroupent, un second avion vient percuter la Tour Sud. Cris de panique, hurlements des sirènes, quartiers bouclés, état de siège général. Les minutes à venir, celles dont nous avons tous été témoins, sont parmi les plus terribles: comment venir au secours de toutes ces personnes piégées, qui lancent des appels bientôt désespérés depuis des fenêtres si hautes? Comment combattre des feux que l’on ne peut atteindre? Un total sentiment d’impuissance envahit tous les cœurs. Apothéose du drame, moins de 2 heures après la première attaque, les tours s’effondrent l’une après l’autre, causant un gigantesque nuage de poussière, et réduisant le site du WTC à l’état d’une immense ruine. Ground Zero: c’est là que John LaLiberté sait qu’il doit se rendre. Les secouristes, à la recherche de survivants, auront besoin de monteurs d’acier pour leur ouvrir des voies dans cet amas de ferrailles. Il rejoint donc les volontaires de sa corporation, et s’engage de suite dans cet enfer fumant, muni d’un simple masque de papier et d’un chalumeau: première mission, viser les bips des GPS que portaient les pompiers disparus, enterrés lors de l’écroulement, que l’on entend, funèbrement, rythmer le désastre sans fin…

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Ground Zero (Portraits from Ground Zero, A+E TV)

 Les tours du World Trade Center, c’était la fierté d’une nation, l’un de ses symboles, et c’étaient d’ailleurs les plus hautes constructions au monde lors de leur inauguration au début des années 1970. Mais c’était aussi la fierté d’un peuple, celui des Indiens Mohawks, dont beaucoup de membres, charpentiers de l’acier de génération en génération, ont travaillé sur le chantier. Le père de John LaLiberté, Jack, avait fait partie des manœuvres venus à New York pour y contribuer; il n’est jamais rentré. Il y a perdu la vie accidentellement, en chutant d’un étage élevé non-sécurisé. Sa stèle tombale, en la réserve de Kahnawake où vit toute la famille, est gravée du dessin des tours. Et sa clé à molette, objet presque sacré, avait été cachée au sommet de l’une d’elles. Pour John, héritier tant de la mémoire que du savoir-faire transmis par Jack, le choc provoqué par le 11 septembre révèle en plus une fêlure intime, car c’est pour lui presque comme si le monument de son père s’effondrait. Le besoin de participer aux premiers secours, puis de remettre de l’ordre dans ce chaos, avant de participer peut-être à l’élaboration d’un nouveau projet, ressemble donc pour lui bientôt à une véritable quête.

L’Honneur des Mohawks, peuple de la nation Iroquoise, parqués dans des réserves à la frontière canadienne dans le courant du XIXe siècle. Peuple de bâtisseurs, charpentiers aguerris, qui se sont vite rendus utiles alors que les entrepreneurs du Nouveau-Monde recherchaient de la main-d’œuvre pour monter les premiers ponts de fer, à la suite des premières routes et des lignes ferroviaires, puis plus tard des buildings brillants d’acier. Légende dorée des Indiens qui n’ont pas le vertige, marchant d’un pas léger sur les lointains pylônes stratosphériques, dans les immenses cieux. Ces histoires qui se transmettent dans la communauté, les “récits des anciens“, constituent aussi une part de ce qui a nourri John depuis son enfance, et le souvenir de l’un de ses ancêtres, premier ironworker de sa famille, condamné à l’exil par la tribu suite à un accident sur un chantier, ravivera chez lui le sentiment d’appartenance à sa culture.

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Joe Regis, ironworker Mohawk, 1960 (photographe inconnu de moi)

Ciel d’acier, premier roman de Michel Moutot, entremêle 3 époques distinctes: si la base de l’histoire propose de suivre John LaLiberté depuis le 11 septembre 2001 jusqu’à nos jours, et constitue en quelque sorte la charpente de l’ouvrage, différents chapitres alternent le récit en cadrant soit sur le père de John, avec les derniers moments de la vie de Jack avant son accident en 1970, soit sur la vie de l’ancêtre, Manish, vivant au Canada au tout début du XXe siècle. La narration, étirée ainsi sur plus de 100 ans, nous offre une fascinante vue d’ensemble sur l’étonnante destinée de cette tribu Mohawk, riche d’anecdotes et d’événements marquants. Mais le plus impressionnant, c’est la véritable “couverture littéraire” mise en place par l’auteur lorsqu’il revient sur Ground Zero, depuis le day of disaster jusqu’aux semaines, mois et années qui ont suivi. C’est d’une richesse documentaire exceptionnelle, et l’on sent bien l’apport du travail journalistique de Michel Moutot, reporter AFP qui était sur place en 2001. Il y a tant de matière, et c’est pourtant toujours amené d’une façon juste, avec un ressenti dosé et maitrisé. Ce n’est pas tant ici la langue, ou l’écriture, qui véhicule, même l’émotion, et pourtant. On pourrait parler de quelque chose d’autre, que j’ai rarement vu ailleurs, et que l’on pourrait imaginer comme un “roman-documentaire”, une sorte de genre hybride. Et si c’est bien tenu, comme c’est le cas avec ce Ciel d’acier, c’est vraiment une merveille. C’est un livre passionnant, original, très touchant, à découvrir de toute urgence. Allez, encore une fois: ce bouquin est une petite merveille.

Ciel d’acier

Michel Moutot / Editions Arléa, 2015

le Rise, de Eddie Vedder (2007)

“Such is the way of the world
You can never know
Just where to put all your faith
And how will it grow?
Gonna rise up
Burning black holes in dark memories
Gonna rise up
Turning mistakes into gold…

Such is the passage of time
Too fast to fold
Suddenly swallowed by signs
Lo and behold
Gonna rise up
Find my direction magnetically
Gonna rise up
Throw down my ace in the hole”

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Construire un feu, de Jack London

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Travel as equals: remember Jack London

On était de ces gamins qui, comme ceux de toutes les générations d’un siècle entier, avaient découvert Jack London avec ses célèbres romans Croc-Blanc et L’appel de la forêt, publiés dans des collections de littérature jeunesse. On les lisait à l’école, ou les parents nous les offraient; on dévorait ces histoires de chiens, de loups, de trappeurs dans le Grand-Nord. Et quand c’était l’hiver dehors, on allait jouer dans les campagnes enneigées des alentours: chaussés de moon-boots et vêtus de costumes de skis, trainant des petites luges en bois, et parfois accompagnés du golden retriever d’un copain, on partait explorer de lointaines contrées mystérieuses au-delà de la ville. On montait un camp de base près d’un verger, une cabane faite de palettes et de caisses à pommes; depuis ce point de repère on remontait les allées d’arbres endormis jusqu’aux champs immaculés perdus dans l’horizon, bravant les bourrasques de la tempête, à la recherche de n’importe quel prétexte servant à poursuivre l’aventure: empreintes d’animaux à débusquer, collecte de l’eau vive sous la glace des meunières, pistage des dangereux promeneurs envahissant notre nouveau territoire, et collection de jolis cailloux brillants trouvés sous les amas de neige et de terre gelée. On en passait des jours à jouer à Jack London. Et puis le printemps arrivait, et la vallée du Yukon sous nos yeux reprenait tranquillement place dans notre imaginaire. Nous l’avions visitée, réellement ressentie, et la cartographie rêvée de ce pays s’était enrichie en nous de centaines de nouvelles histoires. Je repense souvent à ça quand je retourne auprès de Jack London; Croc-Blanc est peut-être le premier livre que je me souviens avoir ouvert, et il aura grandement participé, comme pour beaucoup de monde j’imagine, à teinter mes souvenirs de jeunesse d’une couleur bien particulière.

On a longtemps catalogué Jack London comme un auteur pour la jeunesse, ici en Francophonie. Certains de ses romans ne se trouvaient d’ailleurs, à certains moments, que dans des collections pour enfants qui proposaient parfois des textes édulcorés. Dans les années 70, les éditions 10-18 ont traduit et publié certains ouvrages jusqu’alors presque inconnus, proposant aux lecteurs de découvrir plus en avant le vaste monde qu’a exploré London. Une décennie plus tard, le catalogue s’était retrouvé épuisé. Ce sont alors les éditions Phébus qui ont repris le flambeau depuis 1999, avec le projet magnifique de retraduire et de publier l’intégralité d’une œuvre qui se dévoile comme monumentale. On retrouve bien sûr les classiques inspirés par les voyages de l’écrivain dans le Grand Nord, ou voguant sur les mers lointaines. Et puis des livres terribles comme La route ou Le peuple d’en bas, qui sont des enquêtes journalistiques sur la vie des hobos (travailleurs itinérants sans domicile aux Etats-Unis, vagabonds) ou des prolétaires et clochards dans le West End londonien de 1900, nous renseignent sur l’engagement politique et social de Jack London, dénonciateur des conditions de vie des petites gens qui sont ceux de sa patrie, et engagé pendant une grande partie de sa vie, avant de le dénoncer aussi, pour un socialisme américain que nous ne connaissons que peu. Ses propres démons, qui se manifestent entre autres dans un alcoolisme dévorant, ont été mis par écrit dans le roman John Barleycorn. La lecture de ces différents ouvrages, que je conseille ardemment, ramène pourtant il me semble à une seule et même vision: la vie est un combat, une lutte perpétuelle, autant qu’une aventure. Que ce soit contre les éléments, ou contre un système, London rédige à chaque fois le récit d’un combat. Pour s’initier, ou revisiter cet univers unique, il existe ce petit recueil de nouvelles qui en représente une formidable clé d’ouverture, que je relis peut-être chaque année: Constuire un feu.

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Un camp de mineurs dans le Yukon, 1897 (photo F. LaRoche)

To built a fire

L’aube était apparue, froide et grise, très grise et très froide, lorsque l’homme quitta la piste principale du Yukon pour gravir la rive abrupte où un chemin étroit et peu fréquenté conduisait vers l’est à travers une épaisse forêt d’épicéas. La pente était raide et, arrivé au sommet, il fit une pause pour reprendre haleine en se donnant l’excuse de regarder sa montre. Elle marquait neuf heures. Il n’y avait pas de soleil, pas un soupçon de soleil, quoique aucun nuage n’obscurcît le ciel.”

7 nouvelles compilées dans un petit livre de 170 pages; des histoires se déroulant à la fin des années 1890, à l’époque de la ruée vers l’or du Yukon, à laquelle London a participé. Les personnages sont des prospecteurs, ou des indiens des tribus installées sur ce territoire, compris dans un décor entre l’Alaska et la Baie d’Hudson, à l’est du Canada: l’immense contrée sauvage du Grand-Nord dans toute sa splendeur. Une première nouvelle aborde les tensions entre indiens et chercheurs d’or, qui mènera à un sanglant massacre. Plus loin, nous retrouvons quelques blancs installés dans un petit village, que rien ne relie à la civilisation: pour exercer la justice, on largue les coupables sur de petits canoés en les laissant dériver jusqu’à une mort certaine. Cruauté, avidité aussi des mineurs malades et rendus fous par cette fièvre du précieux métal jaune; mais encore noblesse et courage de certains explorateurs de ces terres trop grandes pour l’homme, c’est quelque chose que l’auteur a vu et retranscrit. Il y a aussi cet amour pour un paysage majestueux, et cruel parfois, qui éblouit chaque ligne; beauté de l’effet des saisons qui transforment le monde, jusqu’à l’apothéose d’un hiver infini qui le comble de neige et de nuit, par une température normale de -30 degrés. Alors il faudra survivre. La nouvelle qui donne le titre du recueil, Construire un feu, est présentée ici en deux versions, l’une positive et l’autre fataliste. C’est cette dernière qui pour moi couronne le livre d’une aura parfaite, c’est le texte le plus radical que j’ai pu lire: un homme accompagné de son seul chien traverse un pays gigantesque, sous la neige et par -50 degrés, afin de rejoindre ses amis. Alors qu’il cherche à faire un feu pour sécher ses vêtements mouillés, il se retrouve bêtement à cours d’allumettes. Dans une situation qui ne lui laisse pas le droit à l’erreur, il tentera tout pour survivre face à cette nature sans pitié, indifférente, dans un ultime combat où il misera sa peau. D’une grande simplicité, et parfaitement construite, cette nouvelle donne toute sa pleine mesure à un recueil qui s’apparente à une compilation de contes et légendes du Nord, à se raconter les soirs de veille au coin du feu. Pour le dépaysement, pour l’aventure, c’est un superbe bouquin à (re)lire; profitez donc de cet hiver, aidés par la saison, pour marcher à nouveau sur les traces de ce grand écrivain.

jacklondon

Jack London (1876-1916)

Une littérature nature writing bien avant que l’on ne catégorise ceci en genre; une littérature d’exploration du monde, de récit de voyages; mais aussi une littérature engagée dans son époque, consciente et relevant les injustices; un auteur complet, et une œuvre complexe que l’on redécouvre avec toujours autant de passion, c’est aussi ceci Jack London, qui a bercé un peu notre enfance et que l’on sait placer maintenant, dans une idée de généalogie de la littérature américaine, comme l’un des précurseurs de sa modernité. Il est parfois peut-être un peu caché dans toute cette diversité, mais comment ne pas ressentir les lignes conductrices qui remontent jusqu’à lui, de Kerouac et des Beats, même des journalistes gonzo, jusqu’à l’Ecole du Montana? J’aime aussi ce que je peux voir par moments comme de la naïveté dans ses écrits, ou en tout cas une certaine simplicité, et je me dis que c’était un grand artisan, plus qu’un artiste, et que les mots pouvaient lui servir plus à bâtir un récit qu’à composer une œuvre d’art contemplative. Et je préfère bien mieux ça: un artisan, un aventurier, un combattant. Un écrivain libre et, pour ce qu’en dit aussi l’enfant en moi, un héros.

PS: une biographie de Jack London est parue en 2008: Jack London, de Jennifer Lesieur, aux éditions Tallandier. Très bien construite et très fournie, elle se dévore. De plus, la nouvelle Construire un feu a fait l’objet d’une magnifique bande dessinée, par Chabouté, parue en 2007 chez Vents d’Ouest; en un mot, superbe!

“Construire un feu” (To built a fire – 1908)

Jack London / Editions Phébus Libretto poche, 2007

McCandless avait-il emporté un livre de Jack London en Alaska? Peut-être bien. Into the Wild, No ceiling d’Eddie Vedder; parfait pour continuer sur les pistes lancées vers l’horizon, et au-delà.

Canada, de Richard Ford

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Je vois d’abord la belle couverture des éditions de l’Olivier. La route immense et vide traversant la Prairie, vers une destination secrète dont les montagnes au loin tairont longtemps le nom; peut-être une évasion, une fuite;  peut-être une poursuite. Peut-être une errance. Et puis ce ciel azur ouaté descendant sur la plaine, aveuglant le voyageur de tant de cette lumière qui est la réverbération des océans, semblant happer le monde et vouloir le noyer d’air léger. Ensuite le titre de ce livre: Canada. L’au-delà des frontières, le Nord, le Grand Nord, les mystères. Les contrées légendaires, magnifiées; l’Acadie, le Yukon, le Klondike. Ici nous parlerons plus tard du Saskatchewan. Le livre est de Richard Ford, ce grand auteur américain. Il est présenté parmi les nouveautés de cette rentrée littéraire, en une belle évidence dans la librairie que je fréquente et que j’affectionne.  Je suis intrigué, je m’empare de l’ouvrage, et je l’ouvre.

“D’abord, je vais raconter le hold-up que nos parents ont commis. Ensuite les meurtres, qui se sont produits plus tard. C’est le hold-up qui compte le plus, parce qu’il a eu pour effet d’infléchir le cours de nos vies à ma sœur et à moi. Rien ne serait tout à fait compréhensible si je ne le racontais pas d’abord. Nos parents étaient les dernières personnes qu’on aurait imaginer dévaliser une banque. Ce n’étaient pas des gens bizarres, des criminels repérables au premier coup d’œil. Personne n’aurait cru qu’ils allaient finir comme ils ont fini. C’étaient des gens ordinaires, même si, bien sûr, cette idée est devenue caduque dès l’instant où ils ont bel et bien dévalisé une banque.”

Le narrateur de ce roman se nomme Dell Parsons. Aujourd’hui sexagénaire, professeur de littérature dans un collège au Canada, il revient sur l’année de ses 15 ans, cette terrible année de 1960 qui aura vu sa famille, de même que l’innocence de sa jeunesse, voler en éclats. Il vit alors à Great Falls, Montana, avec ses parents Bev et Neeva, ainsi qu’avec sa sœur jumelle Berner. Fils d’un ancien capitaine de l’Air Force renvoyé de l’armée et reconverti en vendeur de voitures, il est depuis tout jeune habitué à sillonner le pays dans tous les sens, de bases militaires en petites bourgades sans attraits, et n’a jamais encore trouvé ses propres attaches. A Great Falls, malgré l’impression d’isolement que ressentent les étrangers en cette petite communauté, il se réjouit de reprendre les cours, et de s’inscrire au club d’échec. C’est peut-être enfin le lieu où se faire des amis, où planter ses racines. C’est sans compter les filouteries à priori légères de son père; en cette époque où le rêve américain, s’il se matérialise toujours pour les chanceux et les nantis, laissera beaucoup de monde sur le carreau, ce dernier décide de se lancer dans un modeste trafic avec des Indiens de la réserve avoisinante. Et quand un jour l’opération tourne bien-sûr au vinaigre, et que le père est obligé de rembourser ses comparses sous la menace de mort, il ne trouvera rien de mieux comme idée que de braquer une banque, embarquant sa femme comme complice d’un pitoyable hold-up. Le couple est très vite arrêté; c’est ainsi que Dell, adolescent à l’âme d’enfant encore, et sa sœur Berner, spectateurs incrédules de la destruction de leur propre famille, seront bientôt obligés de fuir pour échapper à leur mise sous tutelle et à l’orphelinat. Berner fuguera et disparaitra longtemps; quant à Dell, sur les conseils de sa mère, il sera emmené chez le frère d’une amie de la famille, caché de l’autre côté de la frontière chez Arthur Remlinger à Fort Royal, dans la province du Saskatchewan, au Canada.

Ou plutôt il sera caché à Parteau, près de Fort Royal; c’est un ville presque abandonnée et tombée en ruine, où il occupera une bicoque délabrée, avec pour seuls voisins une femme mutique, ainsi qu’un étrange indien psychotique du nom de Charley Quarters. Il sera, comme eux, employé au service d’Arthur Remlinger, mystérieux et fascinant personnage, maitre de chasse et tenancier du Leonard Hotel, une sorte d’enfer du jeu et de bordel pour hommes des bois. Remlinger semble lui aussi comme exilé de l’autre côté de cette frontière, tentant peut-être de se faire oublier et de disparaitre dans la nature qui les entoure. Car ici le paysage emporte tout, et efface tout. Tout est perdu dans la Prairie gigantesque percée de forêts et de quelques lacs; tout le monde parait ici comme en dehors de la marche du monde, comme en un purgatoire. Dell apprendra le travail manuel au sein de l’hôtel, puis l’art de guider les chasseurs lors de parties de tirs à l’oie sauvage, et cherchera en ses heures perdues à comprendre le destin de cette région abandonnée, où tout finit rongé, comme dévoré par la nature immense; sa propre détresse d’enfant livré à lui-même y trouvera un écho. “Une vie sans limites clairement fixées”, telle est la fatalité des âmes errantes en ces lieux, de même que l’ennui naissant de l’isolement. Mais rien ne peut abolir le passé; quand celui de Remlinger, miroir du futur maudit de Dell, resurgira des limbes de la mémoire en un esprit armé de vengeance, l’issue ne pourra se trouver que dans le déchainement d’une violence sans pitié.

Voilà donc  pour l’intrigue, vulgairement avancée par mes soins; je suis arrivé au bout de ce roman, après en avoir fait durer quelques pages, pour quelques jours, tant je ne voulais quitter l’atmosphère unique de l’œuvre. Je découvre Richard Ford, prix Pulitzer 1996 pour son Indépendance, avec ce texte magnifique qu’est Canada. Le livre balance constamment, à travers le témoignage du jeune Dell, entre le Road movie d’inspiration lyrique le long d’une route d’exil menant du Montana à la plaine désertique du Saskatchewan, et la chronique intime d’un drame familial ancré dans l’époque encore parfois western, trouble souvent, du début des années 1960 dans l’ouest américain. J’ai été subjugué par la finesse de l’auteur évoquant les liens entre les différents protagonistes de l’histoire, et comment ces liens se renforcent lentement ou se brisent d’un coup sec selon les évènements. J’ai beaucoup aimé aussi le regard que le personnage de Dell propose au long du texte, et surtout quand, abandonné dans la ghost town de Partreau, perdu dans la Prairie canadienne et loin des siens, il tente de retrouver un sens à l’histoire en remontant les traces usées du passé de la ville morte. L’exercice littéraire ici déployé est de toute beauté. Si le sens justement parfois nous échappe à nous lecteurs, si la moralité du conte n’apparait pas clairement le long de ces 470 pages, c’est encore mieux et cela complexifie la gamme des sentiments que nous sommes amenés à ressentir. Voici comment Richard Ford définissait son art, lors d’un entretien tv pour les Carnets de route de François Busnel en 2011:

“Le type de fictions réalistes que j’écris à des vertus similaires à celles que l’on retrouve dans l’écriture des livres d’histoire. Elles vous poussent à faire attention aux détails. Le roman essaie d’empêcher le lecteur de se rallier à des petites leçons faciles, à des leçons toutes faites sur la vie.”

Parmi les 555 livres annoncés pour cette rentrée littéraire 2013, si je peux déjà vous conseiller une chose, c’est de vous précipiter sur cet ouvrage magistral et sublime. La route que l’on aperçoit sur la couverture du roman vous attend; laissez-vous emporter, et laissez-vous perdre avec délices dans l’écriture envoûtante de Richard Ford.

partreau

Vision rêvée de Partreau, Saskatchewan

“Canada” (Canada – 2012)

Richard Ford / Editions de l’Olivier,2013