Deadwood, de Pete Dexter

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“... si jamais nous ne devions plus nous revoir, tout en tirant mon dernier coup de feu, je murmurerai doucement le nom de ma femme – Agnes – et, en formulant des vœux, même pour mes ennemis, je ferai le plongeon et j’essaierai de nager jusqu’à l’autre rive.

J’ai pris un chemin du mont d’ottans, et  c’est en pensant à la dernière lettre écrite de la main de Wild Bill Hickok que je remontais soudain la piste par les Black Hills menant à la bourgade de Deadwood, South Dakota. L’azur transperçait parfois les mélèzes, les rayons d’août brisés par le vent réverbéraient les pierres du sentier et le goût de la terre jusqu’à l’œsophage; j’étais fatigué mais j’étais arrivé, et je débarquais dans une ville que je connaissais par cœur pour y avoir rêvé, y avoir vécu, je revenais. L’euphorie de la Main Street était pourtant différente, une agitation nouvelle où tous se précipitaient vers un endroit précis vers une petite tente, et la queue formée gargouillait d’excitation. J’entendais des mots, j’entendais des noms mais ne voulait écouter. Et puis le barbu avec son nickel à la main a dit précisément: On a tué Wild Bill.

J’ai lu Deadwood de Pete Dexter après avoir vu les trois saisons de la série HBO, après avoir lu plusieurs livres de l’auteur que j’adore; et j’avoue que l’impulsion a été que je ne voulais pas quitter Deadwood et ce que j’ai ressenti à y vivre. Je me suis lancé dans la lecture avec le monde et les personnages créés par David Milch. Passé le déroutement dû à la lecture télévisuelle, je me suis totalement retrouvé dans l’œuvre originale de Dexter, où la ville et l’époque étaient parfaitement reconstituées, l’atmosphère identique: c’est un monde féroce où la loi à venir est à celui qui tient le peacemaker. C’est une histoire légendaire et la médaille est rouillée, trainée dans la boue. Le territoire du Dakota en 1876 n’est donc pas encore annexé, et cet été Custer et ses hommes vont mourir lors de la bataille de la Little Big Horn, dans les Black Hills. L’Union n’a pas encore d’emprise sur ces terres soumises à l’avidité des chercheurs d’or, des rapaces tentés par la fortune sans règles; ouverte aux aventuriers épris de liberté aussi. Mais la civilisation érigée est souvent comme un cercle de l’enfer, où l’on exhibe des têtes d’indiens dans la rue avant de toucher la prime, où un regard appuyé peut vous valoir sentence suprême. La violence est partout, elle est souvent le moteur de la conquête de l’Ouest. Mais la bonté noble de certains justes éclaire aussi l’avancée semble-t’il chaotique de l’écriture de l’histoire.

Le texte est découpé en cinq parties: la dernière balade de Wild Bill Hickok; la poupée des quartiers asiatiques; l’arrivée d’Agnes, femme idéalisée de Wild Bill; Calamity Jane; quelques pages sur Charley Utter. Le livre adopte donc ces personnages comme principaux, et c’est un angle très bien choisi. Le premier chapitre présente ce qui pourrait être la passion de James Butler Hickok, homme mûr maintenant, trop connu partout avec une réputation de tueur, alors qu’il jure ne jamais s’être que défendu, marié platoniquement avec une femme laissée dans l’Est. Comme exilé au Dakota avec un prétexte impossible d’affaires en cours accompagné de son seul ami Charley, se badigeonnant le corps de mercure pour enrayer une mystérieuse affection – l’hommage du Tireur de Swarthout n’est pas anodin -, on devine là l’ultime danse avant le dernier plongeon, avant la dernière partie de cartes et la fameuse death’man hand. Ce sont les plus belles pages biographiques et comme un hommage que j’ai lues sur ce personnage fascinant. Le livre est déjà une réussite pour ceci. Le reste est à découvrir en se laissant porter par le rythme original de Pete Dexter, tendu et d’une grande noirceur, qui a pour particularité de régulièrement abandonner ses personnages au beau milieu d’une intrigue. Si cela est perturbant dans certains de ses polars, ce choix est parfaitement adapté pour une histoire sous le big sky western, collé aux maigres ressources inscrites dans la réalité historique qu’il a fidèlement respectée, où bien entendu une personne peut très bien totalement disparaitre soudainement des archives, voire même n’apparaitre que comme un nom gravé sur la pierre tombale.

Je n’ai pas fait l’immense queue devant la tente, j’ai rebroussé chemin. Redescendu le sentier dos à la ville, tout était terminé maintenant, le ciel pelliculé d’une immense mue de serpent renvoyait l’écho du vent dans les arbres, derrière les arbres et dans les vallons; l’ouverture d’horizon barrée d’un écran de brume. Et le rideau s’est écarté quelques petites secondes, et j’ai cru le voir devant moi, dos à moi sur un appalooza. Peut-être qu’il avait traversé et trouvé la rive, et qu’il rentrait chez lui.

“Deadwood”

Pete Dexter / Editions Gallimard, 1994

Atmosphères de “Deadwood”:

*La série HBO Deadwood, à voir absolument

*Une galerie de photographies d’époque à découvrir

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