Méridien de sang, de Cormac McCarthy

meridien

“C’est comme un rêve. Quand il reste même plus les os dans le désert y a encore les rêves qui te parlent, tu te réveilles plus jamais.”

Attention, nous pénétrons en un lieu dangereux, une terre de désolation.  J’avais essayé une première fois de lire le Méridien de sang il y a quelques années, après ma découverte de l’auteur avec La route, époustouflante élégie post-apocalyptique. J’avais abandonné le Méridien après 100 pages, complètement perdu dans ce désert aride et sans espoir, trop ébloui par une langue sauvage fuselant un décor immense d’enfer où je ne me trouvais pas de repères. Je l’ai ensuite repris il y a un an, alors que j’avais terminé le Deadwood de Pete Dexter, et que je cherchais à replonger dans le décor d’un western sombre et violent. Je me suis retrouvé à buter au même point du livre de McCarthy, exténué et le souffle coupé avant la moitié du périple. C’est enfin à ma troisième lecture que j’ai pu traverser l’entier du roman, cette fois d’une seule traite, et c’est un voyage, une hallucination dont on ne ressort pas indemne.

L’histoire retrace le parcours d’un gamin (the kid), dans les années 1850, bien vite échappé du miséreux foyer familial et parti en vadrouille jusqu’au Texas. Il rejoindra bientôt d’abord une armée de soldats irréguliers en partance pour le désert, à la poursuite de mexicains installés du mauvais côté d’une frontière encore mouvante. Suite à la désintégration de la troupe, massacrée par des Comanches lors d’une bataille dont le kid est l’un des seuls survivants, et après une longue et terrible errance dans un paysage de soif et de mort, le héros rencontre enfin un groupe de cavaliers américains. Ce sont des chasseurs de scalps, engagés par les autorités texanes pour éradiquer tous les indiens du territoire conquis, et payés pour chaque trophée ramené. On lui offre un cheval, des armes; il s’engagera à bord de cette caravane de l’horreur et la suivra jusqu’au cœur des ténèbres. A la tête de cette bande de maudits, le capitaine John Joel Glanton (inspiré d’un homme ayant réellement existé), secondé par le juge Holden, étrange et fascinant personnage presque surnaturel, doué de toutes les connaissances et capable de commettre les pires actes de barbarie en totale harmonie avec lui-même; ceux-ci règnent sur un gang de tueurs, de violeurs, de pervers. Ils traversent le désert, le parcourent en tous sens, jusqu’aux Rocky Mountains et tendant vers la Californie, à la recherche de tribus indiennes à exterminer. Si en chemin l’on découvre un village isolé de mexicains, ou même d’américains, ou si l’on tombe sur un convoi d’immigrés, on les tuera tous. Ce sera pour le plaisir de l’action et du sang déversé, ainsi que pour enrichir le trésor de scalps. Les corps seront enterrés aux quatre vents, afin que rien ne trahisse un jour ces odieux crimes; c’est une façon aussi d’ôter la dignité des vies et des morts que de les renvoyer directement à la poussière du néant, comme si aucune des victimes n’avait un jour existé. Il y a aussi de grandes batailles engagées contre les nombreuses ethnies indiennes rencontrées; selon le point de vue la palme de la violence et de la sauvagerie pourrait se partager entre les deux parties; aucune autre volonté que celle de faire couler le sang ne semble se justifier. Le juge expliquera plus tard au kid sa vision de la guerre qu’il mène, sa vision de la vie:

“Écoute ce que je vais te dire. Plus la guerre sera déshonorée et sa noblesse mise en doute, plus ces hommes d’honneur qui reconnaissent la sainteté du sang seront exclus de la danse qui est le droit du guerrier, et ainsi la danse deviendra une fausse danse et les danseurs de faux danseurs. (…) Celui-là seul qui s’est offert tout entier au sang de la guerre, qui a été jusqu’au fond de la fosse et qui a vu toute la plénitude de l’horreur et qui a compris enfin qu’elle parle au plus intime de son cœur, seul cet homme-là sait danser.”

Il importerait donc pour ces hommes, chasseurs de têtes et tueurs invétérés, de poursuivre les massacres comme pour une sorte de quête initiatique. Mais c’est donc le juge qui parle, et il n’est pas pareil aux autres personnages, il évoquerait même la figure du diable parfois. Il semble évoluer dans des strates qui dépassent le simple entendement des hommes frustres qui l’entourent, et qui ne peuvent raisonner comme lui. Grand connaisseur des différents domaines scientifiques, d’autres régions du monde, de l’histoire, il s’attèle par exemple à reproduire en dessins dans son calepin les différentes traces de civilisations indiennes découvertes sur le chemin, comme des pétroglyphes, ou des objets, avant de les détruire pour qu’il n’en reste pour mémoire que ses croquis, que personne ne verra. Il s’agit pour ce cas aussi, au même titre que la destruction des âmes et des corps des victimes, d’une volonté de pure annihilation de l’autre. Ces scènes étonnantes, mêlées à toutes ces descriptions de pure barbarie meurtrière, donnent une impression de volonté de saccage complet du monde, et c’est donc cela qui me semble le plus terrible à la lecture de ce roman. De plus, alors que le kid semble annoncé comme le héros du livre, il agit très peu dans l’histoire et en tant que caractère finalement peu développé demeure souvent comme un spectateur, avant de disparaitre de la narration pour plusieurs chapitres; cette mise en retrait a pour effet magique de propulser le lecteur à la place du personnage principal; nous sommes prisonniers de l’histoire, enfermés dans cette sphère opaque et étouffante, alors que s’enchainent les visions épouvantables d’horreur d’un monde perpétuellement crépusculaire. L’écriture de McCarthy (que je lis donc en traduction française), est très importante dans l’élaboration d’un climat d’abord, d’un décor toujours hostile, puis d’une narration tendant toujours plus vers l’hallucination cauchemardesque. Si certaines phrases sont hachées et certains passages réduits à des formes de sentences, bibliques parfois, souvent le texte est amassé en gros blocs de paragraphes, mélangeant des phrases parlées et refusant chaque fois que possible l’utilisation des virgules. Les mots aussi sont choisis, tirés des vocabulaires particuliers de la botanique, de la géologie, ou de la pratique de métiers. Il ressort de tout cela, malgré ce que j’ai pu avoir parfois comme difficultés à suivre, de superbes évocations poétiques, mais d’une poésie sombre et presque malade. Mais c’est toute la beauté terrible de cette geste qui nous emporte vers ces terres inconnues. Je voudrais appeler ça, dans ce que ça peut avoir de débridé dans son essence, une sorte de folie du verbe.

“Ils passèrent par une haute prairie tapissée de fleurs sauvages, des arpents de séneçon doré et de zinnia et des gentianes de pourpre sombre et des vignes sauvages de volubilis bleu et une vaste plaine de petits bouquets de toutes sortes s’étendant à l’infini comme un batik jusqu’aux flancs striés des plus lointaines corniches bleuies de brume et les chaînes diamantines surgies du néant comme le dos de monstres marins dans une aube dévonienne. Il s’était remis à pleuvoir et ils allaient tassés sur leurs chevaux dans des surtouts découpés dans des peaux grasses pas tannées et ainsi encapuchonnés dans ces cuirs primitifs face à la pluie grise et cinglante on eût dit les adeptes de quelque secte obscure envoyés là pour porter la bonne parole parmi les fauves de ces contrées. Le pays qui s’étendait devant eux était enveloppé de pénombre. Ils continuèrent dans le long crépuscule et le soleil s’était couché et la lune ne se levait pas et à l’ouest les montagnes n’en finissaient pas de trembler dans un crépitement d’images puis elles furent consumées et rendues à l’obscurité définitive et la pluie sifflait dans l’aveugle paysage nocturne.”

Ce livre est un superbe western, vitalisé par les paysages magnifiquement décrits par l’auteur; on y rencontre aussi une incroyable faune bigarrée emplie d’éclopés, de dangereux criminels, de quelques rêveurs. C’est aussi une très grande œuvre qui dépasse bien sûr le genre dont elle s’inspire. Il n’y a aucun espoir, il n’y a rien à attendre; je lisais il y a peu et je ne sais plus où quelqu’un qui disait que, si le roman La route décrit un monde d’après l’apocalypse, dans Méridien de sang l’apocalypse n’a pas (encore) eu lieu. Pour moi, après lecture, il me semble que le l’ouvrage explore le moment de l’apocalypse, en une guerre de chaque instant et avec des vidées de baquets de sang à n’en plus finir, et une terre qui s’écroule en se dévorant elle-même. Ce fut à nouveau ardu de m’y replonger, mais j’ai pu cette fois trouver parfois de quoi souffler, surtout en me concentrant sur les territoires que l’histoire nous propose de parcourir. Je pense que s’il y a un sens à chercher dans ce livre, en ayant conscience que l’auteur s’est inspiré de faits réels, il faudrait creuser dans ce qu’il peut y avoir de violence dans l’histoire des Etats-Unis. Il faudrait prendre conscience que ce pays s’est, pour beaucoup, construit sur des actes sanglants. Mais, surtout, et autant pour les américains que pour nous bien sûr qui avons aussi ce devoir de mémoire, il ne faudrait pas l’oublier.

Je viens de découvrir Ben Nichols, auteur-compositeur qui a sorti en 2009 le disque The Last Pale Light in the West, totalement inspiré du livre Méridien de sang. La chanson titre qui ouvre l’album est tout simplement parfaite, voulez-vous écouter comme elle crépite doucement, et flamboie, cette merveille?

“Méridien de sang, ou Le rougeoiement du soir dans l’Ouest” (Blood Meridian, or the evening redness in the West – 1985)

Cormac McCarthy / Editions de l’Olivier, 1998; Editions Points Seuil, 2001

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One comment on “Méridien de sang, de Cormac McCarthy

  1. […] qui font jaillir les quelques flammes d’une poésie désespérée. J’avais déjà lu le Méridien de sang de McCarthy, superbe western crépusculaire, mais difficile d’accès, trop plein de ce […]

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