Ma fabuleuse enfance dans l’Amérique des années 1950, de Bill Bryson

ma fabuleuse enfance

The Kids Are Alright

“Chaque semaine apportait son lot de révélations excitantes sur les derniers progrès destinés à rendre les choses toujours plus rapides, plus pratiques. La peur du ridicule ne nous empêchait jamais d’essayer une nouveauté. “Le courrier distribué par missiles téléguidés”, titrait le Des Moines Register avec un enthousiasme et une fierté non dissimulés le matin du 8 juin 1959, après que les services postaux américains avaient lancé un missile Regulus chargé de trois mille lettres (tarif prioritaire) depuis un sous-marin de l’Atlantique jusqu’à la base aérienne de Mayport, en Floride, cent soixante kilomètres plus loin. Bientôt, nous assurait cet article, des roquettes postales sillonneraient le ciel de notre nation. […] En réalité, on n’en entendit plus jamais parler. Peut-être quelqu’un s’était-il avisé que les missiles risquaient d’avoir une fâcheuse tendance à rater leur cible et à s’écraser sur les toits des usines ou des hôpitaux, voire même à exploser en vol ou à dégommer quelques avions au passage, sans compter que chaque lancement coûterait des dizaines de milliers de dollars pour distribuer une cargaison d’une valeur maximum de cent vingt dollars selon les tarifs postaux en vigueur. Le fait est que la distribution de courrier par missile n’était pas réaliste pour deux sous et que chaque cent du million de dollars dépensé à titre d’essai était jeté par la fenêtre. Mais peu importe; l’essentiel était de savoir que nous pouvions envoyer du courrier par missile si ça nous chantait. Après tout, c’était l’époque où tous les rêves étaient permis!”

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Le missile postal Regulus, 1959 (photo US mailing center)

Une anecdote, parmi tant d’autres, tirée de ce magnifique recueil des souvenirs de jeunesse du génial Bill Bryson. Né en 1951 à Des Moines, Iowa, celui-ci a grandi au sein d’une famille middle-class, issue de cette Amérique où tout semblait à nouveau possible. Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, alors que les cartes à l’échelle du globe étaient encore une fois redessinées, et que se traceraient bientôt d’une forme plus précise les contours de deux blocs idéologiques bien distincts, bien que larvés en l’idée d’une bien Froide Guerre, guerre des nerfs avant tout, cette Amérique bénie de dieu – God bless America – se découvrait une passion sans fin pour la consommation de masse et la technologie. Les industries organisées et mises en branle lors de l’effort de guerre se recyclaient à merveille pour servir à l’usage du business émergent: automobiles, supermarchés, télévisions, équipements domestiques, infrastructures urbaines, et même bunkers privatifs: tout fut rendu pour être désirable, extraordinaire, sinon nécessaire. Mais au-delà du simple constat, ce qui donne toute sa force à ces mémoires, c’est qu’il s’agit du petit Billy the Kid Bryson qui les raconte, qui se souvient de ses dix premières années et qui rend compte de la ferveur, enfantine bien sûr, démesurée souvent, face à la sensation d’avancer dans ce futur où tout est imaginable. Aucun homme n’est encore allé dans l’espace? Qu’à cela ne tienne, on nous promet des colonies sur la lune pour bientôt, et c’est juré, c’est dans tous les journaux! Les voitures encombrent-elles les nœuds de sortie des highway? On travaille à mettre au point les premières autos volantes, et la télé dit que c’est pour l’année prochaine! L’avancée de ces technologies, pour le commun des mortels consuméristes, ne se traduit pourtant plutôt que par des petits tricks étranges, qui, autant que marquant l’époque, témoignent du décalage entre ce qu’est le monde que l’on connait et sa propre genèse: à l’image de ce missile postal avorté, la mayonnaise en spray aura bien vite tourné… Mais qu’importe l’ivresse, pourvu qu’il y ait le flacon, brandé bien sûr.

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Atomic City (photo Tom Hollyman / Fine art america)

Un témoignage parfois doux-amer, mais toujours empli de cet humour désopilant propre à Bryson, capable de nous emmener par des chemins détournés vers des lieux, et bien, disons, insensés; mines d’informations revues et corrigées, propres à sourire, à s’émerveiller, ou parfois à s’indigner la moindre. On passe toujours un bon moment avec ses bouquins, et c’est souvent comme si c’était un ami qui nous racontait ses souvenirs au coin d’une table de fin de soirée. Il veut nous faire marrer le bougre, passer un bon moment, et on ne retient pas souvent la profondeur des images qu’il évoque: coincée sous l’humour nonchalant de ce nouvel anglais exilé à Durham, c’est une foule sentimentale bigarrée, grimée pour le carnaval des pages à dévorer que l’on rencontre. Ici, alors que nous sommes plongés dans les glorieuses fifties, on pense d’abord au premier volet de Retour vers le futur, mâtiné d’un épisode des Jetsons, avant de ne se rendre compte qu’il est sincère quand il entend qu’il regrette ce monde d’alors, que l’on ne reverra plus. Alors que nous ne rêvons plus de voyages dans l’espace, sinon à travers les films et la fiction, et qu’il faut justifier ces rêves de fiction par des algorithmes interminables, alors que nous ne rêvons plus tant du futur impossible; alors qu’aujourd’hui tout nous semble déjà exister, et même être, dramatiquement, directement accessible dans cette existence; je me demande aussi. Est-ce que ce n’était pas mieux avant? Est-ce que ce n’était pas mieux avant, quand j’étais gamin? Ça semblait peut-être en tout cas plus logique. C’est peut-être cela une part du message que Bryson veut nous faire passer, voir une partie du monde avec les yeux d’un enfant. Et ça peut faire du bien…

atomic kids

…ou pas? (sources photo inconnues de moi)

Ma fabuleuse enfance dans l’Amérique des années 1950 ( The Life and Times of the Thunderbolt Kid – 2006)

Bill Bryson / Editions Payot 2009; Editions Payot poche 2010

Traduit par Julie Sibony

The Shirelles – Mama said (1961)

“Mama said there’ll be days like this
There’ll be days like this mama said…”

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Une saison de coton: trois familles de métayers, de James Agee – photographies de Walker Evans

saison de coton

They Shoot Horses, Don’t They?

“Alignez-les sur le porche de leur maison, corps archaïques enguenillés, corps de fermiers. Alignez-les contre le bois au grain épais de leurs abris en trois frises grossières, et voyez un à un qui ils sont: les Tingle, les Fields, les Burroughs.”

Été 1936: James Agee, alors rédacteur pour le magazine Fortune, est envoyé en reportage dans la campagne de l’Alabama, afin d’écrire un article sur la vie quotidienne des fermiers du Sud. À sa demande, il est accompagné de son ami le photographe Walker Evans; ensemble, ils vont passer quelques huit semaines à sillonner le comté rural de Hale, au cœur de la Cotton Belt. Si le système économique esclavagiste a disparu depuis plus de 70 ans, soit depuis une à deux générations, ce qu’ils découvrent et mettent à jour en constitue comme une suite tragique: la classe dirigeante des propriétaires de champs de coton, petit groupe qui possède encore toutes les terres, a mis en place une organisation de location des parcelles. Les fermiers, ceux qu’Agee et Evans sont venus rencontrer, ce sont finalement tous des métayers, des locataires, qui entretiennent les cultures contre le droit de vivre sur place, et rendent en échange à leurs “maitres” la moitié du fruit de leurs efforts. Et ces efforts ne se transforment jamais en argent, en richesse ou en même en maigres économies: le peu du bénéfice récolté ne servira pour eux qu’à préparer leur survivance à une saison de plus. Il s’agirait d’un “Mélange vertigineux de féodalisme et de capitalisme tardif“, selon les mots employés par Agee, définissant et dénonçant les rouages de la structure économique et sociale du Sud.

En ces années de la Grande Dépression, alors que le désastre écologique du Dust Bowl souffle sa poussière de rouille jusqu’en plein Dixieland, les mesures de Roosevelt et de son New Deal semblent ne pas exister en ce lieu oublié, ou même aller contre l’intérêt de ses supposés bénéficiaires. Ainsi, les nouvelles réglementations contraignant la vénérable et sacrée loi du Homestead Act, qui encourageait le peuplement de zones peu habitées et qui permettait à chaque famille de s’établir et de revendiquer une propriété privée si elle n’était pas occupée, combinées au climat désastreux de la crise ambiante, empêchent les métayers de toute idée d’abandon ou de fuite; sinon prendre le chemin de l’exode vers les grandes villes, ils n’ont aucun espoir d’améliorer leurs conditions de vie en s’en allant ailleurs. Les aides proposées par le gouvernement, quelques subsides et allocations, ne leur sont pas offertes car ils ne sont pas propriétaires, et de plus, bien qu’ils chôment six mois par an, rythme des récoltes oblige, ils possèdent malgré tout un emploi. On gratte la couche du vernis folklorique lentement; le dénuement dans lequel ils sont plongés, cette pauvreté sordide, cet isolement culturel, social, sentimental, moral, confine bientôt à l’écœurement.

burroughs and Tingle children

Floyd Burroughs et les enfants Tingle (photo Walker Evans, 1936)

Fidèle à sa mission de journaliste, James Agee propose un véritable documentaire sur le quotidien des métayers. Pour cela, il s’est rapproché de trois familles, des Blancs, précise-t-il: les Burroughs, les Fields et les Tingle, avec lesquels il partagera la vie pendant deux mois. Il annonce bien en préambule qu’il ne s’agit pas des métayers qu’il estime comme les plus désespérés, mais de personnes dans la norme moyenne de ce que ces gens dans ces conditions peuvent endurer. Chacune de ces familles est installée dans une cabane bricolée aux abords des champs qu’ils entretiennent; les enfants sont partout nombreux, une dizaine par habitation, et sont très jeunes utilisés comme aides au travail agricole. Les pères de 35 ans sont déjà usés, et, pareils à leurs vêtements déchirés et rapiécés, semblent broyés par une énorme machine qu’ils ont renoncé à comprendre et à remettre en doute. Fidèles à leurs côtés, ce sont leurs femmes dociles et fatiguées, certaines déjà défigurées, portant les stigmates d’une vie de labeur, d’enfantements dans la douleur et parfois dans la peine du deuil, de la fatalité, entretenant comme elles le peuvent le misérable foyer. Le regard d’Agee, tel celui d’Evans et de ses photographies, acéré au possible n’est pourtant jamais bassement voyeur: le chapitrage de son article est découpé selon les grands points qui tendent à définir ses sujets d’observation: travail, nourriture, vêtements, éducation, santé, loisirs, etc.; et si les tristes exemples démontrant les carences et le dénuement environnant abondent, en un effet qui chercherait peut-être à indigner le lecteur contemporain, ils seront mis en avant d’abord pour dénoncer la sournoise perversité d’un système qui est parvenu à totalement asservir ceux qui s’y sont pliés. Tout en restant pour la plupart du temps méthodique dans ses recherches, et plutôt froid, en tout cas distant, dans la portrait qu’il réalise de ses hôtes, il parvient quand-même à rendre ce qui restera comme un vibrant hommage rendu, à ces hommes et ces femmes de l’ombre, de la crise, de l’envers même du Rêve Américain.

floy burroughs   allie mae burroughs

Floyd Burroughs et l’une de ses filles // Allie Mae Burroughs, femme de Floyd (photo Walker Evans, 1936)

Bon, l’article que James Agee a présenté à son rédacteur en chef de Fortune n’a jamais été publié. L’excuse du refus n’a jamais été mentionnée; serait-ce qu’en cette époque où l’on cherchait un nouveau souffle, et s’exprimant envers les leaders et les chefs d’entreprises du lectorat habituel l’on préférait ne pas faire tache, et évoquer plutôt les bénéfices d’une nouvelle économie, envers et contre tout tendant vers le progrès? La matière journalistique de cette mission aura en tout cas servi à ce que naisse, quelques années plus tard, en 1941, l’autre livre documentaire d’Agee et d’Evans, et celui pour lequel ils sont restés fameux, monument autant de la littérature underground que des classiques du XXe siècle, Louons maintenant les grands hommes, qui reprend l’enquête menée sous une forme plus romanesque, poétique et élégiaque. Le texte brut qui les a inspiré, celui qui leur a fait vivre, et ressentir pleinement cette Saison de coton, saison partagée avec les plus humbles de leurs concitoyens, c’est cet article même, qui a croupi dans les archives d’Agee jusqu’en l’an 2003, jusqu’à ce que les chercheurs du trust ne remettent la main dessus, planquée sous des tonnes de papiers. Alors oui, l’article parle d’un monde fini, d’un monde du temps d’avant: les enfants des Burroughs, des Fields et des Tingle, s’éloignant toujours plus de leurs parents, connaitront les invraisemblables temps de guerres à travers le monde, ainsi l’économie prodigieuse et dangereuse qui la maintient; et puis celle d’après, qui tendra vers l’ouverture des marchés à la consommation de masse: les achats de réfrigérateurs, de téléviseurs et d’automobiles à outrance. Alors oui, ce texte parle d’un monde aboli, d’un monde vu comme une anomalie, disparu dans les revers obscurs de l’histoire. Mais l’un de ses grands points d’intérêt, d’abord, est de remettre en texte et en contexte le rapport que nous éprouvons avec les magnifiques et puissantes photographies de Walker Evans. Si celles-ci, connues de tous, nous ramènent à l’image décalée d’une époque révolue (et parfois fantasmée), elles sont enfin agrémentées d’une légende qui peut être aussi forte que l’illustration, d’une écriture qui les renvoie à l’élément soupape d’une réalité tangible; et c’est tout l’art de James Agee, narrateur impeccable, conteur et parfois poète, qui donne le véritable sens à la métaphore d’une pose en noir et blanc. Le mot devient ainsi l’élément, l’outil qui participe, et construit la forme. Le regard peut d’ailleurs être vu dans les deux sens, génie de deux artistes au plus fort de l’expression de leur ressenti. Bientôt un siècle de décalage entre cet article et le temps présent: que pourrait-on encore en retirer? À part la découverte d’un univers obscur planqué au cœur de notre fantasmagorie, de notre désir de réussite malgré les événements, les éléments, et la fatalité, ce concept si proche au cœur de l’esprit du bloc démocratique occidental duquel nous sommes issus? C’est peut-être que parfois, après les champs de conscience que nous élaborons, après les rêves et les espoirs, juste avant la fin des forêts sauvages et de l’indicible, de l’impossible, nous sommes nous-mêmes capables d’apercevoir, au-delà, l’arpent qui marque la fin de notre territoire. Parfois l’on voit la fin et les limites de ce que l’on pense maitriser, de ce qui nous semble normal et avec lequel l’on peut vivre, ce mur étrange de banalité qui renvoie le simple panneau stop, no pasaran, no way, ou get the hell out of here. Parfois sur ce panneau il est simplement écrit work for food. À qui ce panneau est-il adressé? Et à quel moment de l’histoire ce panneau nous sera-t-il destiné? Une saison de coton est un grand texte, c’est un texte bouleversant, à découvrir avec le cœur et avec les tripes.

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James Agee (photographie et date inconnues de moi)

Une saison de coton: trois familles de métayers ( Cotton Tenants: Tree Families – 1936)

James Agee; photographies de Walker Evans / Editions Christian Bourgois, 2014

Agnostic Mountain Gospel Choir: Rainstorms in my knees (2008)

“I’ve been losing the leaves in my tree

I look in the mirror and it ain’t me

I’ve been feeling rainstorms in my knees…”

Un arrière-goût de rouille, de Philipp Meyer

un arrière-goût de rouille

Requiem for an American Dream

“La population de la vallée avait recommencé à augmenter mais les revenus baissaient toujours, les budgets diminuaient et les infrastructures n’avaient fait l’objet d’aucun investissement depuis des lustres. Ils avaient les moyens d’une petite ville mais les problèmes d’une grande. Comme disait Ho, on approchait du point de non-retour. Sauf peut-être Charleroi et Mon City, presque toutes les autres villes de la vallée l’avaient franchi et c’en était fini. La semaine précédente, un type s’était fait descendre en plein jour à Monessen. C’était partout pareil; et les jeunes, la façon dont la plupart se résignaient à l’absence d’avenir, c’était comme de regarder s’éteindre des étincelles dans la nuit.”

En la petite ville de Buell, Pennsylvanie, en ces premières années du XXIe siècle: les usines d’acier, qui faisaient la fierté de la région, fleurons de l’industrie d’un pays alors en perpétuelle construction, et d’où sont sortis les matériaux qui ont permis l’avancée des lignes de chemin de fer, la réalisation du Golden Gate Bridge, du Hoover Dam, de l’Empire State Building et de tant d’autres monuments emblématiques de la civilisation américaine, ont maintenant toutes fermé leurs portes. Faillites, délocalisations; à l’image de tous ces bâtiments laissés à l’abandon, c’est la contrée entière qui semble agoniser lentement, et ceux qui n’ont pas fui la zone sinistrée survivent grâce à quelques allocations et à la débrouillardise des plans sans lendemain. Isaac English et Billy Poe, deux de ces gamins de Buell, fils de prolétaires qui souhaitaient leur offrir un avenir meilleur, qui auraient pu partir comme d’autres de leurs camarades trouver un job au Michigan ou étudier dans de lointaines universités, ont pourtant choisi de rester; le premier pour s’occuper de son père malade, et le second car il craignait simplement d’échouer. À 20 ans, privés d’avenir, ils décident pourtant de s’enfuir, et Isaac dérobe toutes les économies de la famille, soit quelques 4’000 dollars, avec pour projet de rejoindre la Californie par les petits sentiers. Au terme du premier jour de leur escapade, ils choisissent de camper dans les ruines d’une aciérie. Mal leur en prend, car ils se retrouvent sur le territoire d’un groupe de vagabonds, hobos hostiles qui s’attaquent bientôt à eux. Dans la rixe qui s’ensuit, Isaac balance un outil métallique à la tête de l’un de ses assaillants, et le tue sur le coup. Pris de panique, les deux amis se sauvent et rentrent chez leurs parents. Le lendemain du drame, ils apprennent que la police est déjà sur le coup, et qu’un faisceau d’évidences, d’objets oubliés sur place, les désignent comme suspects…

Isaac, convaincu d’être rapidement identifié, embarque dans le premier train venu, muni de son précieux petit pactole: direction le grand nulle part, et le plus loin possible. Billy ne se résout pas à quitter Buell, et tente de jouer profil bas, feignant d’ignorer qu’il pourrait lui-même être accusé de meurtre. Mais l’étau se resserre rapidement, et la justice aux prises avec une incontrôlable montée de l’insécurité et de la violence dans le comté voudra faire de ce fait divers un exemple. Même le shérif Harris, ami de la famille et amant de longue date de sa mère, ne pourra empêcher l’inculpation, puis l’emprisonnement. Livré à lui-même, jeté dans l’une des pires prisons que l’on puisse imaginer, se sentira-t-il encore incapable de trahir, et de dénoncer son ami, qui l’a pourtant abandonné? Lorsque l’on a perdu plus que le peu de choses que l’on avait, que reste-t-il à mettre en jeu, sinon son propre honneur?

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Ruines de la Bethlehem Steel Company, Pennsylvanie (photo rhruins.blogspot)

Un arrière-goût de rouille commence comme un excellent roman noir classique, ambiance rurale crépusculaire, envers du rêve, proche du premier livre de Ron Rash ou des nouvelles de Chris Offutt – et si d’ailleurs vous n’avez pas tant apprécié le Goat Moutain de David Vann, qui aborde lui aussi la thématique du crime commis par instinct, celui-ci devrait vous convaincre plus facilement. Les chapitres sont découpés en cadrant sur les différents protagonistes de l’histoire: Isaac et Billy bien sûr; mais aussi le shérif Harris, homme ambigu à la morale évoluant selon sa notion personnelle de la justice; Grace, la mère de Billy, femme mal-aimée qui se sent littéralement moisir dans son mobile-home décati; et puis encore Lee, la sœur d’Isaac, qui elle a quitté bien tôt le foyer pour s’en aller réussir sa vie à New York, réussite dont seules les apparences entretenues permettent de témoigner. Mais au-delà du pur polar choral enchainant les récits, genre qui compose la charnière de l’ouvrage et dont la forme impose le rythme, c’est tout le décor présenté, dans toute sa terrible logique, en un sens historique, qui déborde du cadre, dynamite la simple narration et l’explose complètement. Philipp Meyer aborde ici l’idée de la fin d’un certain rêve américain, tel que l’on vécu ceux qui y ont participé ou qui en descendent, ceux qui ont rejoint les usines et qui ont cru pour eux et leurs enfants au rêve de prospérité du made in america, avant que tout ne soit perdu, dilapidé par les conseils d’administration, les politiques, les investisseurs, ou la fatalité. Le paysage dans lequel évoluent les personnages aux espoirs envolés d’Un arrière-goût de rouille est une ruine immense à ciel ouvert: bâtiments effondrés et rongés, gangrenés, et où paradoxalement la nature reprend ses droits, dans la plus parfaite et luxuriante anarchie; villes vidées de leurs habitants, démembrées et défigurées, ghost-towns à venir rappelant les images d’anciennes ruées, avortées, figées à l’agonie dans le temps nostalgique d’un éternel et formidable passé, âge d’or fantasmé, s’il a un jour existé.

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 Une autre Buell: ville de Braddock, Pennsylvanie (photo lowsunofwinter / panoramio.com)

C’est Le Fils, prodigieux second roman de Philipp Meyer, qui m’a fait découvrir cet ouvrage. Dans un entretien qu’il a donné cet été, il a expliqué qu’après avoir évoqué la fin du rêve américain pour la classe ouvrière, il a cherché à creuser les origines de ce mythe. Je suis donc allé dans l’autre sens, et après avoir été époustouflé par la fresque somptueuse du Fils, qui couvre deux cents ans d’Histoire des États-Unis, je me suis embarqué les yeux fermés dans Un arrière-goût de rouille, petit chef-d’œuvre caché, tellement riche et à la mécanique secrète si bien huilée. Une grande part du génie de cet auteur se trouve déjà dans cette première publication: le souci de la véracité historique, la générosité dans l’écriture romanesque, qui trouve autant de souffle dans les parties introspectives que dans ce qui peut être considéré comme de l’action pure (et souvent dure), l’art de “photographier” un paysage et de le rendre vivant, organique et parfois dévorant, en quelques phrases seulement. Il faut aussi parler de la finesse déployée dans la création des ses personnages, tous très complexes, attachants, vivants, et notamment dans la création de puissants caractères féminins. Meyer possède un art de conteur inédit, autant qu’il est capable de proposer comme des synthèses des littératures de ses contemporains, dont on peut retrouver des échos au fil des pages. J’ai tout à apprendre et je ne suis qu’un modeste explorateur ici dedans, mais j’ai l’impression que je serais passé à côté de quelque chose si je n’avais pas lu ses deux romans. Philipp Meyer figure dorénavant au panthéon de mes écrivains favoris (à court d’arguments, je l’ai même traité de “dieu” une fois devant une amie, mais j’ignore si elle m’a cru); en tout cas je n’aurai de cesse de clamer haut et fort que ses bouquins sont absolument géniaux. Et vivement le troisième, nom d’un petit cheval!

Un arrière-goût de rouille ( American Rust – 2009)

Philipp Meyer / Editions Denoël, 2010; Editions Folio Policier poche, 2012

traduit par Sarah Gurcel

13 times, de 2nd St. Rag Stompers (2012):

When I travel this wild world alone…

Une année à la campagne, de Sue Hubbell

une année à la campagne

Les Ozarks ou la vie dans les bois

“Mes abeilles couvrent deux mille cinq cents kilomètres carrés de terres dont je ne suis pas propriétaire, à la recherche de leur pitance, butinant de fleur en fleur pour lesquelles je ne paye aucune location, volant le nectar, mais en retour pollinisant les plantes. C’est une forme d’agriculture anarchique et paisible, et de gagner ainsi sa vie exerce sur moi un tel attrait par son côté sauvage, erratique, maraudeur qu’il me rend inapte à toute autre méthode, sauf peut-être le cambriolage de banques.”

Sue Hubbell, biologiste de formation et bibliothécaire à l’université Brown de Providence, Rhode Island, a décidé un jour de tout quitter pour s’en aller, accompagnée de son mari Paul et de leur enfant, sillonner le pays afin de trouver un endroit où s’établir au calme, loin des villes, de la frénésie et du tumulte quotidien. C’était à la toute fin des années 1960, en cette époque charnière où le rêve de toute une génération laisserait bientôt la place à un nouveau paysage, en bien des aspects beaucoup plus dur et froid, plus calculé et parfois si fatalement logique, et dont beaucoup ne se reconnaitraient pas. Après plus d’une année d’errance sur les routes, les Hubbell débarquent au Missouri, et visitent la région des monts Ozarks: d’immenses étendues sauvages de vallées et de collines, des forêts à perte de vue, quelques villages et des petits domaines agricoles isolés – un véritable bijou de paradis pour qui désire se rapprocher de la terre et de la nature, dont ils s’éprennent éperdument. Ils rachètent donc un vieux chalet et son terrain perdu dans les bois; ne possédant alors que quelques connaissances sommaires sur l’art d’entretenir une ferme, ils optent pour la création d’une “ferme d’abeilles”, deviennent apiculteurs et élaborent leur propre miel à la maison, vendant ou troquant aux voisins leur production pour subvenir à leurs besoins. Quelques années après leur installation, leur fils devenu majeur quitte le foyer; plus tard, alors que ce qu’il reste de la vie familiale des Hubbell semble se déliter lentement, Paul quitte Sue, la laissant ainsi seule, sinon entourée de plus de “1 200 000 âmes voletant (…) sur toutes les fleurs dont elles revendiquent la propriété”. Ébranlée par cet enchainement de pertes, elle ne se laissera pourtant pas abattre, et persévérera. Pour les gens du coin, cette femme solitaire et discrète deviendra celle que l’on appellera, avec le respect bourru qu’il se doit parfois à la campagne, la Dame aux Abeilles.

ozarks

Les monts Ozarks (photo Steve-O / city-data.com)

Une année à la campagne, rédigé alors que Sue Hubbell vit depuis 12 ans dans sa ferme des Ozarks, se découpe en de courts chapitres réunis sous l’égide des saisons, et glisse tranquillement d’un printemps au suivant. Si le lecteur est d’abord convié à découvrir le quotidien de l’auteure, à travers l’entretien des ruches et de la miellerie, la préparation du nectar, les réparations diverses nécessaires à l’équilibre du chantier mis en place, le récit prend très vite le chemin d’une sorte d’introspection sereine, et c’est presque avec une amie que l’on a l’impression de dialoguer. Hubbell nous raconte ses journées, son travail, ses balades dans les forêts des alentours, et ce qu’elle y voit. Une faune et une flore vivantes, foisonnantes, un équilibre fragile mais tenace, un biotope qu’elle apprend à connaitre et dont elle a pleinement conscience de faire partie; il s’y dessine parfois comme une sorte d’osmose entre elle et le paysage, entre elle et les éléments de ce paysage. Biologiste passionnée, elle est capable de nous parler, après avoir évoqué ses précieuses abeilles, des grenouilles grises arboricoles qui squattent les ruches, des colonies de blattes installées sous ses réserves de bois de chauffe, des araignées qui campent dans les recoins de sa maison, des lynx et coyotes trop discrets que l’on entend parfois chanter le soir; et c’est absolument fascinant. Elle invite parfois son cousin Asher pour quelques discussions au sujet des études que ce dernier tente de poursuivre: il est entomologiste spécialiste des parasites d’oreilles des papillons de nuit… Auriez-vous pensé une fois lire quelques pages sur cette thématique, et vous y intéresser? Et je vous jure qu’on y apprend de ces choses. Ce livre est empli de petites réflexions, de petites visions, observations de systèmes que l’on pourrait percevoir comme micros, comme des microsystèmes, et tendent l’air de rien vers une vision globale prise dans un cycle, celui des saisons et de la nature profonde, jusqu’à finalement nous laisser nous perdre avec l’auteure dans la rêverie et la contemplation. Car ce qui caractérise chaque page de cet ouvrage lumineux, c’est sa propension à susciter l’émerveillement. Si quelques chapitres reviennent sur certains passages difficiles de la vie de Sue Hubbell, et sur cette impression de solitude et d’isolement, il n’y a pourtant jamais d’auto-apitoiement, tout comme il n’y a jamais aucun élément facilement moralisateur, et l’on pourrait penser que la démarche de cette femme forte se rapproche d’une tentative – réussie semble t-il – de trouver un équilibre dans son environnement.

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L’entrée du domaine de Sue Hubbell (Photo Scott Laurent / Wild Missouri)

On quitte difficilement un si beau livre, d’autant plus que c’est le seul de cette auteure traduit en français, mais c’est assurément un livre que l’on relira. C’est un de ces rares bouquins qui offrent la place de s’y constituer un petit jardin secret, et c’est autant un bol d’air frais qu’une petite machine artisanale propre à affuter les sens; on en sort d’ailleurs un peu différent, avec l’envie d’être plus ouvert, plus sensible, c’est une vraie merveille. Est-ce aussi un petit secret? Il m’avait malheureusement échappé pendant trop longtemps, jusqu’à ce que ma sœur ne me l’offre, par l’intermédiaire d’une amie. C’est peut-être exactement de ce genre d’ouvrage qu’il s’agit: un livre que l’on se passe de main en main, d’ami en ami. Un bonheur à partager.

sue hubbell

Sue Hubbell (date et photographe inconnus de moi)

Une année à la campagne; vivre les questions (A country year; living the questions – 1983)

Sue Hubbell / Editions Gallimard, 1988; Editions Folio poche, 1994

Traduit par Janine Hérisson

These days – Nico (1967) – une très belle balade élégiaque.

I’ve been out walking
I don’t do too much talking
These days, these days.
These days I seem to think a lot
About the things that I forgot to do
And all the times I had the chance to.

Le fils, de Philipp Meyer

le fils

There will be Blood

“Pour revenir à l’assassinat de JFK, ça ne l’avait pas surprise. Il y avait alors des Texans encore vivants qui avaient vu leurs parents se faire scalper par les Indiens. La terre avait soif. Quelque chose de primitif y réclamait son dû. (…) Le sang qui coulait à travers les siècles pouvait bien remplir toutes les rivières et tous les océans, en dépit de l’immense boucherie, la vie demeurait.”

Il y a cette grande question, qui interroge l’héritage qu’a pu laisser aux générations suivantes cette époque mythique de la Conquête de l’Ouest, et ce que l’on a bien pu en retenir, de cette Histoire, au-delà du folklore et de la légende, contée par les vainqueurs. À travers un roman d’une densité extraordinaire, un roman-fleuve s’il en est, brassant époques et personnages, destinées personnelles et perpétuelle naissance d’une nation, Philipp Meyer réinvente le western en l’ancrant dans la pleine chronologie de son épopée. Depuis le temps des patriarches, de ces premiers colons et pères fondateurs de nouvelles dynasties, jusqu’à leurs descendants et légataires, qui sont nos contemporains, potentiels héritiers tant de la mémoire que de la terre, l’auteur parvient à tisser le motif d’une toile immense, animée et vivante, tendue et souvent violente, retraçant le parcours d’une famille texane lancée sur la piste chaotique de sa bonne fortune.

Filiation, ramification. L’arbre de vie est ainsi planté en amont du texte à venir, proposant au lecteur de contempler l’étendue de ce que le roman aura à offrir: une page pleine couvrant 7 générations de la famille McCullough, immigrés débarqués au Texas dans les années 1830 depuis l’Europe abandonnée, remontant le courant sanguin jusqu’à leurs fils lointains, nés à la fin des années 1970. Parmi les quelques 24 personnages évoqués, seuls 3 d’entre eux prendront pleinement part à la narration. Il y a d’abord Eli, le premier d’entre eux à naitre en Amérique, et considéré comme la pierre angulaire de cette saga. Né le 2 mars 1836, le jour de la proclamation d’Indépendance de l’éphémère République du Texas, il fait d’abord partie, gamin, de ces pionniers qui ont franchi la rivière Pedernales pour s’enfoncer vers l’ouest, en territoire indien, à la recherche de domaines cultivables. Un raid de guerriers Comanches viendra pourtant briser le premier rêve des McCullough; alors que sa famille est massacrée et que leur ferme est pillée, brûlée, Eli est kidnappé et se retrouve captif de la tribu. Il finira par être adopté par l’un de ses chefs, Toshaway, qui entreprendra de le rééduquer selon les coutumes indiennes, et passera avec eux plusieurs années, devenant un membre à part entière de ce fier clan de Comanches Kotsotekas, maîtres des Sierras et gardiens de la Frontière. Mais les combats de plus en plus inégaux contre les colonisateurs, autant anglos que mexicains, les maladies qu’ils véhiculent, la lente mais inexorable réduction des terrains de chasse et la raréfaction du gibier auront bientôt raison d’eux, et Eli, impuissant face à l’extermination des siens, n’aura alors pas d’autre choix que de se rendre et de retourner en territoire conquis. Jeune “sauvage” égaré, incapable de s’acclimater aux mœurs dites civilisées des villageois et citadins texans, il s’engage bientôt dans les Rangers, et c’est là le seul moyen pour lui de retrouver un peu de cette liberté des grands espaces. En 1861, la guerre embrase le pays, et le Texas s’aligne du côté des états sécessionnistes. Eli lui-même rejoint l’armée confédérée et participe, avec sa compagnie composée d’indociles anciens briscards et de guerriers Cherokees, à des raids brutaux contre les soldats nordistes. Des coups d’éclat pour une guerre perdue, Eli en ressort néanmoins auréolé d’une petite légende naissante, muni d’un grade de colonel, et c’est ainsi qu’on l’appellera dorénavant. Alors que la Frontière a déjà bien été repoussée et qu’elle borde maintenant le Mexique, il décide d’acquérir quantité de terres au plus près du Rio Grande, dans ce qu’il en reste de nature insoumise, et entreprend d’y établir un ranch et d’y fonder une famille. C’est de cet immense domaine, bâti sur le poids de l’histoire pleine de bruit et de fureur de son fondateur, que reposent les fondements de la dynastie des McCullough.

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Un ranch abandonné au Texas (photo Tim Benson / Texas co-op power)

On retrouvera le Colonel quelques années plus tard, quand son fils Peter prendra la parole, à travers son journal intime daté des années 1915-1917. À ce moment-là, le ranch est devenu un grand terrain d’élevage, et emploie nombre de vaqueros venus autant des plaines de l’est que du Mexique. Alors que les guérilleros de Pancho Villa agitent toute la région, et que le mot d’ordre semble être de rejeter tous les Mexicains de l’autre côté du fleuve, ou de les abattre plus simplement, Peter commence à s’opposer à son père, car ce dernier désire s’emparer, par la force, de l’hacienda des Garcia, famille d’origine hispanique établie dans la contrée depuis plusieurs générations. Quand le massacre ne peut être évité, et que le Colonel et ses hommes règlent leur contentieux à coups de feu et de mitraille, heureux d’avoir réussi leur raid sauvage, Peter se retrouve seul contre tous, rejeté et devenu bientôt le paria, l’étranger dans sa propre demeure, celui qui n’a pas les épaules assez larges pour assumer cette descendance qu’il se devrait de représenter. On pourrait croire qu’il ne peut accepter que les actes, et parfois les péchés de son père, ne lui soient donnés en héritage; et pourtant, au-delà de l’horizon qu’il peut contempler comme étant sien, a-t-il vraiment le choix? Un autre événement, lié à la tragique destinée des Garcia, viendra renforcer le conflit qui oppose Eli à Peter, conflit de générations autant que de mentalités, éloignant toujours plus ce fils maudit de la sphère d’influence parfois dévastatrice du père. En ces premières années du XXe siècle, c’est aussi, et surtout, la découverte du pétrole au Texas qui est évoquée; le domaine du ranch étant littéralement assis sur une immense nappe d’or noir, c’est une nouvelle ruée, et une nouvelle industrie qui peut débuter. L’élevage bovin laisse bientôt place à des champs de derricks, les vaqueros se reconvertissent en foreurs, le paysage, déjà rudement modelé par les domaines agricoles, se transforme et s’assèche, et l’argent se ramasse à la pelle. La troisième et dernière narratrice du roman, Jeanne Anne McCullough, petite-fille de Peter et donc arrière-petite-fille du Colonel, est l’actuelle héritière de ce qui est devenu un véritable empire pétrolier. En l’an 2012, âgée de 86 ans et au seuil de la mort, elle revient sur son parcours et repense à ses aïeux, dont les actes de noblesse, ou de bassesse parfois, les actes de courage ou de bestialité, auront amené sa famille à survivre, et à poursuivre cette grande épopée le long de presque 2 siècles d’histoire. Ses enfants et petits-enfants, à qui elle lèguera le pouvoir et les richesses qu’elle détient, semblent s’être déjà éloignés des fantômes de leur passé, qui ne représentent pour eux que quelques photos jaunies, carnets brûlés et légendes embellies. Après Jeanne Anne, après ce dernier Fils, l’histoire pourra enfin sombrer dans les vagues de l’oubli.

Spindletop Oil Well Centennial

Les premiers champs de derricks à Beaumont, Texas, 1901 (photographe inconnu)

Le Fils est un roman que j’ai un peu de peine à résumer, tant il couvre quantité d’événements, de pans de la grande et de la petite Histoire; mais rassurez-vous, il se lit d’une traite, et se dévore même. Les témoignages des 3 narrateurs, que l’on peut comprendre comme des confessions, s’entrecoupent tout au long du texte, et cette impression de voyager dans le temps est rendue fluide grâce aux multiples liens qui unissent les voix entre elles. Les chapitres consacrés au Colonel Eli, les plus conséquents, sont certainement les plus fascinants car ils proposent une relecture de la légende de l’Ouest en mode pur western, d’un côté comme de l’autre des nations en conflit. À ce jeu du renversement des points de vue, notamment dans les superbes pages, très documentées, consacrées à la tribu Comanche, le sceptre de qui détient les valeurs de la civilisation face à la barbarie peut s’échanger sans ambages d’un camp à l’autre. Le rapport à la terre, à sa conquête et à sa possession, est un élément omniprésent, comme une sorte de fil conducteur, et c’est ce qui détermine presque chacune des actions des personnages. Le Fils, construit comme une saga familiale, où les générations s’interpellent et se croisent, pose aussi la question de l’héritage et de la transmission. Si le récit ici contient une grande part de sauvagerie, d’actes de violence et de crimes, le roman questionne aussi la part de choix que les descendants d’une lignée peuvent revendiquer, ou rejeter, au regard de leur propre parcours étendu à l’Histoire d’une nation, à l’Histoire du Texas et du pays tout entier, au regard de la vitesse à laquelle les événements se sont enchainés; c’est peut-être parfois que les roulements immenses du temps dépassent le cadre-temps de la simple destinée. Western, et post-western; cette idée de poursuivre l’aventure de la Conquête au-delà des dates-clés, et de l’inscrire, cohérente et logique, le long d’un sillage qui court jusqu’à nos jours, c’est aussi cela qui transforme le coup de maître de Philipp Meyer en ce que je pense être un véritable chef-d’œuvre. C’est bien simple, Meyer nous offre avec Le Fils un authentique classique contemporain. À découvrir toutes affaires cessantes.

philippmeyer

Philipp Meyer (photo Elisabeth Lippman / Wall Street Journal)

Le Fils ( The Son – 2013 )

Philipp Meyer / Editions Albin Michel, 2014

Nothin’ de Townes van Zandt (1971) –

Your back ain’t strong enough
For burdens doublefold
They’d crush you down
Down into nothin’…

Tristesse de la terre: une histoire de Buffalo Bill Cody, de Eric Vuillard

tristesse de la terre

After the Gold Rush

“L’Indien est mort. Les cavaliers remontent en selle et quittent la piste. La foule applaudit et bisse; car à cet instant, on désire plus que tout revoir la scène, oui, juste la fin tragique, seulement ça, la mort du chef indien. L’émotion est ainsi faite qu’elle arrive sur commande; le même épisode vu et revu, le refrain d’une chanson passée en boucle nous met chaque fois les larmes aux yeux, comme si une vérité indicible et sublime se répétait inaltérée.”

William Frederick Cody, fils de fermiers quakers établis dans les grandes plaines des territoires de l’Iowa puis du Kansas, orphelin de père à l’âge de 11 ans; enfant de la Frontière parti des campagnes pionnières pour l’inconnu de l’ouest, à la poursuite de l’insondable mystère de l’Histoire en marche. William Frederick Cody, jeune cow-boy devenu éclaireur des troupes de l’armée américaine déployées le long des rares pistes qui menaient alors jusqu’en Californie, traqueur d’Indiens et de renégats; quelques années avant qu’il ne reprenne ces mêmes chemins de traverse, galopant solitaire d’un trading post à l’autre, trimballant avec lui les sacoches craquelées portant l’empreinte du Pony Express. William Frederick Cody, membre de l’équipe assurant la sécurité et le ravitaillement des chantiers de construction des premières lignes de chemin de fer; tireur habile, il gagna son surnom à la victoire d’un pari, en abattant 69 bisons en une seule journée. Alors que le monde était en train de changer, que la terre était en passe d’être entièrement soumise, domestiquée, Buffalo Bill Cody en avait des histoires à raconter, authentiques ou rêvées, lors des soirées passées dans les saloons des villes où il s’arrêtait. Les journalistes et scribouillards de l’est, venus recueillir ici les quelques bribes de la légende dorée, en avaient déjà fait l’un des grands héros de leurs dime novels, égal en aventures épiques à Kit Carson, à Davy Crockett. Il était loin maintenant le jeune William, transformé par le mythe naissant; et pourtant quelque part, cette vie passée et fantasmée témoignerait peut-être d’une sorte d’héritage, de quelque chose à transmettre. Voulaient-ils entendre, lire, rêver à cet ouest sauvage? On allait le leur montrer. On allait leur en amener, un peu de cette poussière et de cette odeur de poudre, un peu de cette magie. On allait débarquer dans toutes les cités, dans les pays du monde lointain, avec la cavalerie, l’artillerie,  les cow-boys francs-tireurs et les Indiens cruels, le grand spectacle étourdissant. Et c’est ainsi, autour de la gravitation d’une mémoire sublimée, que fut créé, en 1883, le premier Wild West Show de Buffalo Bill.

williamcody   buffalobill

William Cody // Buffalo Bill (1865 – autour de 1875 / photographes inconnus)

Tristesse de la terre. Ce précieux petit livre ne s’attachera peut-être pas particulièrement à cerner la personnalité fascinante de son sujet, que l’on ressent pourtant comme en un filigrane, mais tendra plutôt vers une réflexion autour du spectacle que celui-ci, aidé par des journalistes et premiers entertainers venus de l’est, a lancé à la face du monde. C’était en quelque sorte le premier reality show a être proposé, à savoir la première mise en scène du monde réel avec les moyens rustiques du début de notre époque moderne, transformée par un script tendant vers la réalisation du fantasme de ses spectateurs. Ce que les gens voulaient voir du Wild West Show, derrière les décors de cartons et au-delà de la piste de terre battue, c’étaient les duels, les combats, c’était voir les véritables sauvages Indiens, c’était voir la victoire des colons et des colonisateurs. Réécriture de l’histoire, les massacres deviennent d’héroïques batailles, et ces terribles Sioux, sur lesquels on peut cracher comme on lancerait des piécettes ou des fruits mûrs à la gueule, relevés une fois la représentation terminée, nous vendrons leurs quelques artefacts à la sortie de l’arène. Le chef résistant Sitting Bull signera même quelques autographes rien que pour nous, et mâchonnera quelques incompréhensibles insultes hunkpapa à notre encontre, pour notre plus grand et inconscient plaisir. Spectacle originel de notre culture moderne, histoire écrite et illustrée par les vainqueurs, vendue par les vainqueurs. La machine s’emballe, bientôt la carte terrestre est trop petite pour contenir l’échappée folle de ce rêve de gamin des prairies: quand les rois sont conquis jusqu’en Angleterre, quand le Colisée de Rome se révèle trop étriqué pour accueillir la troupe de cow-boys et de sanguinaires. 40’000 spectateurs par jour, à travers le pays et à travers le monde. Faire venir des Indiens, survivants de Wounded Knee et des dernières luttes, jusqu’au Piémont, jusqu’à Marseille et en Alsace-Lorraine. Reproposer le concept du show itinérant à ses contemporains jusqu’à créer une autre fantaisie, déclinée à l’infini jusqu’à nous, le glorieux Luna Park, monde irréel et magique s’il en est, venu pourtant de ce même terreau, celui qui a assisté à la fin d’une Frontière pour en proposer une nouvelle, un nouveau rêve de plumes, de balles à blanc et d’artifices, de paillettes et d’impossibles couleurs au néon. C’était peut-être aussi cela, le Wild West Show. Les Indiens tous coiffés de structures aux plumes infinies, hululant leur chant de youyous que tous les gamins répètent mais qui n’a jamais existé; le Star-Spandled Banner, chanté avant chaque représentation, et devenu hymne national depuis. La magie, disaient-ils. Comment résister à la magie?

wildwest

Le Wild West Show en 1890 (Rome, 1890 – photographe inconnu)

Tristesse de la terre est un magnifique bouquin. Il se présente sous la forme de petites capsules chapitrées, chacune étant ouverte par une photographie d’époque. Et vous déboulonnez doucement ce petit œuf, ce petit présent, qui renferme des odeurs et des sons venus d’un autre temps, échos longs et lointains, revenus jusque auprès de nous dans le brouhaha du quotidien, revenus transpercer ce quotidien; comme une sorte de conque trouvée sur la mystérieuse plage d’une mer de rêves. Magie de l’écriture sensible d’Eric Vuillard, parcours tendu de petits pièges fragiles que seul le langage parvient à éviter, douceur et engourdissement progressif des sens, petite musique rémanente. Premier livre lu de la rentrée littéraire 2014, premier ouvrage d’une plume française qui plus est; flacon, ivresse et baste; un petit bijou à découvrir.

Tristesse de la terre

Eric Vuillard / Editions Actes Sud, 2014

Sleep Inside, de Lilium (2000) – Dream inside…

Au secours! Un ours est en train de me manger!, de Mykle Hansen

au secours! Un ours est en train de me manger!

Where The Wild Things Are

“Vous pensez que vous avez des problèmes? Moi, je suis en train de me faire dévorer par ours! Oh, mais désolé, toutes mes excuses, écoutons vos problèmes! Mmm-hmmm? Alors comme ça, votre patron est méchant avec vous? Et votre voiture vous cause des soucis? Et vous vous inquiétez pour l’environnement? Tiens donc! Votre environnement vient juste de me bouffer un pied! Je pisse mon sang sur votre environnement. Je peux donc à présent affirmer sans crainte d’être contredit que MES PROBLÈMES SONT PIRES QUE LES VÔTRES. Alors fermez-la avec vos problèmes, OK?”

Marv Pushkin, directeur de la communication d’une grande agence de Seattle, a décidé d’emmener toute son équipe pour un week-end de chasse à l’ours en Alaska. Du team-building, on appelle ça; mais derrière le prétexte de resserrer les liens entre lui-même et ses différents collaborateurs, de renforcer le noble esprit d’entreprise en mode “struggle for life”, c’est peut-être surtout pour se taper tranquille la jeune et plantureuse Marcia du service clients qu’il a organisé cette petite virée. Les fauves à lunettes, GPS et équipements de luxe sont lâchés dans la nature, le camp de base tout confort est monté; ne reste à Marv qu’à démontrer une fois de plus qui est le grand chef de sa pitoyable bande de lopettes et de femmes soumises, dixit-il. Suite à une première séance managériale ratée où il se retrouve moqué par ses sous-fifres, blessé dans son orgueil démesuré, le Marv embarque dans son rutilant 4 x 4 Range Rover et s’en va se perdre un peu dans la forêt. Mais voilà donc que son paquebot blindé et sur-assuré se permet l’outrecuidance de se laisser percer un pneu. Affairé comme il le peut à réparer le dégât, il se retrouve on ne sait comment coincé sous la voiture, lorsque le cric lâche et que le châssis lui broie une jambe. C’est à ce moment-là qu’un indésirable rôdeur fait son apparition: un énorme ours noir. Attiré par les cris émanant de la Range, il s’approche lentement, et voyant cet appétissant pied qui dépasse de la carlingue, commence à le mâchonner…

“Tu te prends pour un dur, Monsieur l’Ours? J’ai botté des culs plus gros que le tien. Mange, dors et sois poilu; demain, je te crève.”

Commence alors le long calvaire dudit Marv Pushkin, grand prédateur de la jungle des villes et réduit ici à l’état de proie, de pique-nique tranquillement dévoré par l’indélicat ursidé. Heureusement, la glacière se trouvait à portée de main; et c’est aidé de quelques Budweiser et de saucisses Slim Jim, ainsi que de toutes ces précieuses pilules aux planantes vertus dont il ne se sépare jamais, qu’il va tenter de survivre jusqu’à ce que les secours débarquent. Bientôt complètement shooté, détraqué, il laisse aller sa pensée délirante en un hallucinant monologue, empli de haine et de rancœur envers cette satanée, stupide nature, qu’il rêve d’éradiquer.

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(photo wollpaper.com)

“L’Amérique avait presque écrasé la Nature dans les années cinquante, mais ces chevelus caresseurs de baleines se sont faufilés dans l’infrastructure de la société et ont désactivé notre résolution. Ils ont déclaré le cessez-le-feu avec la Nature, mais la Nature ne sait pas quand s’arrêter. La Nature n’arrête pas de chercher la bagarre et je jure sur le tableau de bord de mon Range Rover que la Nature va trouver à qui parler avec moi. Je suis un Homo Sapiens, un humain, et les humains gouvernent cette planète. La Nature est à notre service et la Nature finit dans nos sandwichs. La Nature pourrait se contenter de nous fournir du crabe royal frais, du saumon sauvage Chinook et des bois exotiques pour nos minibars, mais non, la Nature ne veut pas rester à sa place. La Nature veut péter plus haut que son cul. Alors voilà ce que je lui dis: Nature, tu es virée!”

Autant préciser tout de suite que l’intrigue de ce petit livre est presque totalement contenue dans son titre; il ne faudra pas chercher tellement plus loin que l’idée d’un énorme délire transposé en fiction. C’est d’ailleurs, il me semble, l’un des challenges du mouvement littéraire Bizarro, auquel est affilié l’auteur: proche d’une idée de culture populaire allant de la série B jusqu’à la Z, inventant des histoires tordues, détournant les sous-genres, et regardant jusqu’où cela peut mener. Ici, le genre assumé, puis dézingué, comme indiqué sur la couverture, est celui de l’anti nature writing. Et c’en est effectivement un de démontage, pas tant dans les règles, plein de petits coups bas, de moqueries et de sorties assassines; c’est par moments jubilatoire. Le personnage de Marv Pushkin, cliché ambulant, sorte de Loup de Wall Street dont on n’aurait gardé que les travers et la perversité, propose un excellent exemple du cynisme contemporain poussé à l’extrême. Au-delà de la farce légère proposée par Mykle Hansen, restent les grands pavés de délires monomaniaques commis par son héros, peintures au vitriol crachées à la face d’un ours qui lui rit au nez, dont on ne se lasse pas et que l’on relit à voix haute avec plaisir. Au secours! Un ours est en train de me manger! est un bon petit bouquin parfait pour la détente, à savourer avec un petit mojito des vacances bien chargé. Et on espère une traduction prochaine de cet autre ouvrage de l’auteur, au titre très intriguant: Rampaging fuckers of everything on the crazy shitting planet of the vomit atmosphere… Si ça ce n’est pas un bon titre-challenge?!

mykle hansen

Mykle Hansen (photo Ross Blanchard – pdxmag)

Au secours! Un ours est en train de me manger! (Help! A bear is eating me! – 2009)

Mykle Hansen / Editions Wombat, 2014

Sweet Thang, de Shuggie Otis (1971)…. Loaded.