Rêves de garçons, de Laura Kasischke

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“La Mustang rouge, pareille à une idée fugace et brillante qu’on aurait trempée dans du sang, fonçait entre les murs de pins blancs qui s’étiraient loin devant à perte de vue, et loin derrière, dans les limites du rétroviseur.”

Michigan, années 70. Alors qu’elles passent leurs vacances dans leur camp d’été de pom-pom girls, Kristy, Desiree et Kristi décident de fuguer une journée pour aller se baigner dans le lac des Amants, à quelques kilomètres de la colonie. Embarquées dans le petit bolide d’une des filles, lancées sur la route forestière, elles s’arrêtent un instant à une station service, où se trouvent déjà deux garçons avec leur vieux break mangé par la rouille. Peut-être étonnés de rencontrer ces majorettes si apprêtées, sophistiquées, les deux jeunes leur lancent des regards appuyés; jusqu’à ce que Kristy leur retourne un de ses beaux sourires photogéniques. Quand elles repartent, le break est derrière elles sur la route, et semble les suivre. Poussant la provocation envers des types qu’elles imaginent comme des péquenots, les filles font demi-tour et, arrivant face à eux, leur exposent leur poitrine en riant, nargueuses, puis s’en vont au plus vite en les semant avant de rentrer au camp. Mais se sont-elles vraiment débarrassées de ces garçons? Cette insouciance adolescente trouvera certainement un écho à sa hauteur dans un dénouement dramatique.

Après ma lecture de La couronne verte, je poursuis dans l’œuvre superbe de Laura Kasischke, et suis toujours abasourdi par cet auteur. Il y a beaucoup de rapprochements à proposer entre ces deux ouvrages, les deux évoquant des vacances de jeunes filles de 17 ans qui tournent à la catastrophe. Ici, la couleur choisie et occupant tout l’espace sera le rouge: teinte de la Mustang, c’est aussi celle des uniformes de pom-pom girls que portent les personnages ou la couleur des ongles peints de ces gamines; ce sera au final aussi un rouge vermeil de sang. Nous retrouvons trois ados, dont une est la narratrice; nous voyons donc le monde à travers leurs yeux, et en leur cœur ressentons les peines et les joies de cet âge, de ce sexe. Quelques futilités bien nécessaires, des premières histoires d’amour (ici les valentins se nomment Chip, ou T.J.), des amitiés pour la vie ou des haines tenaces dans la compétition. Par la grâce de ce que je ressens comme de l’affection de l’auteur pour ses personnages, ceux-ci ne sont jamais ridicules ou risibles, ils sont plutôt fragiles, et l’on ressent bien ce que la construction des caractères amène de complexité dans la description de l’adolescence, cette période si trouble. Beaucoup de papillons dans La couronne verte; ici ce sont de grosses cigales qui colonisent le livre, tonitruantes, envahissantes; Kristy sera chamboulée d’en voir une à l’agonie sur le chemin, remuant encore ses pattes et brassant l’air comme cherchant à s’échapper de la mort, avant qu’une majorette moins intriguée ne l’écrase paresseusement. Ces deux ouvrages proposent aussi comme point de départ ce qui pourrait ressembler à des légendes urbaines, ou de celles que l’on se raconte le soir au coin du feu pour se faire peur. Rêves de garçons est truffé de petites histoires sordides, de meurtres semi-légendaires où le fantôme de la victime hanterait encore les lieux. Ceci contribue, dans l’avancée du roman, à établir un climat d’angoisse, sinon d’horreur. Quelque part, en certaines scènes étranges du livre, nous sommes aussi confrontés au surnaturel. Avançant dans l’histoire, ne sommes-nous pas nous-même pris au piège d’une de ces légendes terrifiantes, à faire frissonner le lecteur solitaire dans la nuit silencieuse?

Comme pour ma précédente lecture d’un roman de Kasischke, il ne faut pas que j’en dise trop; le sort en ses livres est jeté, est c’est un mystère fragile, le piège étant une toile d’araignée que l’on ne devine qu’en certains angles selon la lumière. Il faut savoir aussi que l’insecte à l’affut, attendant au point de la plus haute tension dans la trame du texte, ne se trouve jamais où on l’attend. Je voudrais évoquer encore cette idée du cliché dans les œuvres de l’auteur, mais je pense que c’est moi qui suis surtout étonné de me laisser encore si facilement emporter dans  des univers qui me semblent des clichés. Rêves de garçons, c’était peut-être mon rêve vulgaire de garçon: un monde empli de cheerleaders en camp de vacances. En compagnie de Kristy, Desiree et Kristi, je découvrais une autre facette de cet univers adolescent, et je me suis rendu compte à un moment, à travers ce qu’elles peuvent bien ressentir, que c’était aussi ma propre adolescence qui remontait à la surface. C’est aussi tout l’art de l’auteur d’élaborer, tout en nuances et fines touches complexes, de véritables êtres de chair et de sang, auprès desquels nous pouvons nous accrocher, ou nous confronter, et qui peuvent être des miroirs, ou du moins des catalyseurs pour notre propre introspection.

“Rêves de garçons” (Boy Heaven – 2006)

Laura Kasischke / Editions Bourgois, 2007; Le livre de poche, 2009

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