Sly and the Family Stone: Spaced Cowboy (1971)

Rencontre avec le côté obscur de la funk. Enregistré en 1971, l’album There’s a Riot Goin’ On marque un tournant pour ce groupe de la scène du flower power californien; après quelques galettes de pure énergie soul funky ensoleillées et pleines d’entrain, voici que parait ce joyau sombre, dépressif, oppressant. Si la pochette du disque présente une bannière aux étoiles fleuries, nous découvrons ici l’envers du rêve américain, son verso, sa face cachée. Instruments muselés, et retenus par un son de basse dévorant; voix qui hésitent entre le susurrement fatigué et le cri sur un micro saturé, paroles pessimistes; chaque chanson me semble comme se déployant à l’intérieur d’une bulle opaque anthracite, et comme si toutes étaient enfermées dans les enceintes de l’appareil audio, presque étouffées, avant qu’elles n’éclatent totalement. Je trouve cet album très proche d’un John Wesley Harding de Dylan dans la méthode; un contre-pied aux attentes du public, et un son écrasé, enterré, qui est un feu couvant prêt à tout emporter, en un mélange dangereusement explosif.

“C’est de la Muzak avec le doigt sur la détente. (…) Des voix déploient des mots jusqu’à ce qu’ils soient purgés de leur signification ordinaire, tout comme les guitares, la batterie, la basse, les cuivres et l’orgue réduisent à l’essentiel les clichés sensationnels de la musique précédente. Les habits de superstar tombent un à un, et ce qui reste, d’une manière étrange et moderne, c’est le blues.” – Greil Marcus / Sly Stone: le mythe de Stagerlee (éditions Allia, 2000)

Je reviendrai bientôt sur ce superbe ouvrage de Marcus, grand connaisseur de la musique populaire américaine, que je vous invite déjà à découvrir toutes affaires cessantes. En attendant je me repasse cette chanson si étrange de Sly, ce Spaced Cowboy halluciné et complètement sous acide, envoyé sur une lune faite de poudre blanche dont il ne reviendra pas. J’adore le yodel country, et s’il y a de l’ironie ici dans le chant je pense que c’est plutôt sur lui-même, alors et déjà détruit par la drogue, que l’artiste pointe le canon de son peacemaker. Je l’entends d’ailleurs rugir des Let it be en ses paroles déstructurées: ainsi soit-il, laisse tomber. Pourtant la patine roots du country-blues, peut-être justement grâce au dénuement de l’orchestration, s’y trouve parfaitement mise en valeur. Quelques albums ont succédé au Riot, mais Sly Stone, qui avait l’envergure d’un Prince, et que je préfère à Prince, ne s’est jamais réellement remis de ce bad trip. Je crois qu’il est toujours vivant, apparaissant parfois comme un spectre, où on ne l’attend pas, pour quelques instants irréels et déroutants, puis retournant en cette ombre profonde, ou cette lune invisible à nos yeux, en un lieu où il s’est peut-être trouvé un abri.

“I can say it more than once
‘Cause I’m thinking twice as fast
Yodel-ayde-a
Everything I like is nice
That’s why I try to have it twice
Yodel-ayde-a

Well once I saw a bore,
Who was a social whore
Yodel-ayde-a
And they said I had a limp
And then they tried to pass around I was a pimp
Yodel-ayde-a

Was on my last leg
I couldn’t even borrow my friend’s extra peg at all
Yodel-ayde-a
Once I turned red
And it looked funny in the head
Yodel-ayde-a”

sly1

 

Sly Stone, années 70

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