La couronne verte, de Laura Kasischke

la couronne verte

“La route était à présent bordée de ténèbres vertes.”

Élèves de terminale en leur lycée d’une petite ville du Michigan, Michelle, Anne et Terri s’embarquent, attirées par cette dernière, pour un spring break à Cancún. Ainsi se retrouvent-t-elles à l’Hôtel del Sol, en compagnie de centaines d’étudiants presque tous venus pour l’alcool à foison, les fêtes débridées et les coups d’un soir de vacances. Mais Michelle et Anne, après un début de séjour placé sous le signe d’un piteux farniente accompagné de trop de cocktails Blue Sky, commencent à s’ennuyer. Quand elles rencontreront un mystérieux inconnu au bar de leur hôtel, qui leur proposera une visite guidée inédite des ruines de Chichén Itzá, à une centaine de kilomètres de leur lieu de résidence, elles oublieront bien vite les précautions serinées par leurs parents. Les voici montées dans la voiture, parties sur les routes de la péninsule; elles ignorent encore qu’elles ne reviendront pas indemnes de ce voyage.

Ne pas trop en dire, ne pas trop évoquer la construction de ce merveilleux roman de Laura Kasischke, aussi beau que tous ceux de sa bibliographie; au risque de froisser l’architecture fragile mise en place par l’écrivain, que chaque lecteur visite et arpente, y amenant sa propre sensibilité. Je pense souvent à sa métaphore des papillons, qui revient régulièrement; et ses ouvrages me semblent tressés de la même matière diaphane que leurs ailes, ce quelque chose de brillant que l’on aperçoit et qui parfois disparait, comme fondu dans le paysage qui se déploie derrière, et qui en fait parfaitement et absolument partie, comme uni à lui. Il faudra tourner autour, l’aborder discrètement.

Laura Kasischke, native et vivant toujours dans l’état du Michigan, est d’abord connue aux États-Unis pour sa poésie, qui n’est malheureusement pas traduite en français, mais dont  la richesse d’images, et la subtilité de la gamme d’émotions transparaissent dans tous ses romans traduits. Quantité d’insectes, d’oiseaux, de plantes, s’agrippent à la trame de l’histoire pour amener le lecteur, dans un vivier fourmillant, à se retrouver au plus proche du ressenti des personnages; c’est très subtil, c’est d’une grande finesse, et cela tombe toujours juste, à notre dépourvu presque, tant l’auteur part toujours d’un véritable lieu commun, d’un cliché, pour nous amener vers quelque chose de neuf, d’inédit, de totalement déroutant.

Le cliché, la légende urbaine, le fait divers; la plupart des romans de Kasischke exploitent ce prétexte, dans une pure veine du côté sombre du rêve américain. Alors que certains textes évoquent un drame de majorettes en colonie de vacances (Rêves de garçons), la fin du monde suite à une mystérieuse grippe ravageuse (En un monde parfait), ou la face obscure des banlieues proprettes à la Wisteria Lane (Un oiseau blanc dans le blizzard), La couronne verte s’attaque au cauchemar des spring break américains. Le décor triste, froid et violent des complexes hôteliers où les personnages se retrouvent est mis en totale opposition avec la nature luxuriante, aux couleurs baignées de soleil de cette région du Mexique. Les chapitres se découpent en deux voix, celle de Anne et celle de Michelle. Si la première est sa propre narratrice et qu’elle nous raconte la terrible histoire, la seconde, épaulée par l’auteur, semble être passée à travers quelque chose et est peut-être entrée en communion d’abord, sinon en transe ensuite, avec l’essence de ce voyage. Alors que l’on peut rire de la couche vulgaire sur laquelle la trame s’est construite, bien que le thème du spring break soit plutôt original, au fur et à mesure de l’avancée avec ces petites adolescentes envers lesquelles nous nous prenons d’affection, le malaise s’installe, puis la peur, puis l’angoisse. Je m’arrête là, afin de ne pas briser les secrets de ce livre sublime, que je vous encourage absolument à découvrir.

Je lisais ce roman de jeunes filles perdues alors que près de chez moi les secours s’activaient dans une vallée de montagne pour retrouver une randonneuse solitaire disparue. J’étais baigné dans le vert du livre, le vert partout; le vert des plantes, celui des ailes des oiseaux, celui de l’eau et même celui du ciel en de rares et infimes instants du crépuscule avant que tout ne soit emporté, avant que tout ne disparaisse dans ces ténèbres. Et j’ai beaucoup pensé à elle ces jours, je voulais qu’elle ressorte de cette nuit, je voulais de tout cœur qu’elle ressorte de cette nuit.

“La couronne verte” (Feathered – 2008)

Laura Kasischke / Editions Bourgois, 2008; Le livre de poche, 2010

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