Le livre de Yaak, de Rick Bass

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“Nous disposons de si peu de temps sur Terre. Qui, parmi nous, refuserait de faire ce qui est juste?”

Retour à Yaak, 10 ans après le sublime journal d’hiver Winter, en compagnie de Rick Bass. En ce premier récit, j’avais laissé l’auteur alors qu’il évoquait son installation dans cette vallée sauvage et perdue, dans les confins, où le Montana rejoint le Grand Nord canadien; et l’on pouvait se demander, dans cette leçon d’apprentissage de la vie: qui, de l’homme ou de la nature, s’apprivoisait? J’étais ressorti transi de cette première histoire, j’étais parti avec lui en cet éden perdu dans les neiges, perdu dans la vraie sauvagerie, et je rêvais moi aussi de cet exutoire, de m’accueillir en un lieu presque inaccessible où j’aurais la volonté nécessaire de grandir, de m’épanouir, de tracer les cercles de ma vie autour de moi, marquant fièrement l’encoche de chaque saison, autant légitime qu’un arbre qui croît, qu’un mélèze en sa forêt secrète et sacrée. J’en étais resté là. Je redécouvre avec Le livre de Yaak le grand Bass, maintenant bien enraciné dans sa vallée, gigantesque pin ponderosa des lettres américaines; et l’heure, si elle se prête bien sûr encore à la contemplation n’en est plus seulement dévolue, elle est à l’urgence aussi.

“Je suis las du vertige écologique que l’on éprouve dans cet univers agonisant sous les coups de boutoir de l’urbanisation – cette sensation vague et déprimante qu’il existait autrefois un monde différent de celui que nous connaissons aujourd’hui, cette impression étrange de flotter dans le vide et d’être déconnecté, cette indéfinissable solitude.”

Ce livre est le récit du combat que mène Rick Bass pour la préservation de la vallée du Yaak. Soumise à l’avidité des méga-compagnies qui rachètent pour rien des lopins afin d’y pratiquer la coupe à blanc pour l’industrie du bois, qui y construisent des routes pour des concessions qui ne dureront pas et dont les tracés ne mèneront nulle part, le tout détruisant pour des siècles un écosystème unique si fragile, une terre légère reposant sur le roc aride; le Yaak est en péril. Le but de l’auteur, et de ses partisans, est que l’État y décrète l’espace de zone protégée, de parc naturel, afin de cesser les ravages, dans un but de préservation; c’est bien ce terme qui caractérise la seule chose que nous pouvons faire et uniquement faire en cette époque post-industrielle, terme que j’utilise dans le sens où la consommation a effroyablement débordé les ressources que le bon sens autorise à prélever, jusqu’à ce que la roue tourne bientôt à vide, machine folle dévorante et se mangeant la queue. Et le génie de Bass, en cet ouvrage lumineux, est de réussir à marier parfaitement sa formation de géologue avec sa vocation de poète et d’écrivain, pour parvenir à une vraie plaidoirie, sans pathos, sans facilités; ainsi, les faits bruts des dégâts observés sont-ils mis en regard avec sa sensibilité d’artiste. Si l’énumération des outrages subis sont effrayants, la beauté d’âme et de vision de Bass, infatigable marcheur en son pays, sont autant des bouffées d’air et des témoignages d’amour dont personne ne peut rester insensible, et constituent aussi une énumération de ce que nous avons à perdre si nous ne le sauvons pas.

“La pluie fait un bruit léger en heurtant les larges feuilles autour de moi – je suis dans un jardin d’hellébores qui m’arrivent au genou. Ce son lui-même – inhabituel dans cette vallée – est apaisant. La pluie perce au couteau les aiguilles de conifères en émettant un sifflement continu. Je suis tout près de la rivière à présent, couvert de boue et mouillé jusqu’à la taille. Une grouse roucoule dans les parages, elle fait peut-être sa cour, préparant sa seconde couvée de l’été après qu’un blizzard étrange, il y a deux semaines, a eu raison d’un bon nombre de poussins de la première couvée. La vie continue. Continue.”

Rick Bass annonce quelque part écrire parfois jusqu’à 50 lettres par jour aux sénateurs, politiciens, entrepreneurs, pour les sensibiliser à l’urgence de préserver la vallée du Yaak. Avec ce livre il a écrit peut-être son plus beau message, autant ancré dans l’urgence du combat écologique qu’étant au cœur de l’imaginaire de notre lien précieux, intemporel, éternel, poétique et charnel avec la nature; j’espère qu’il l’a envoyé à tous ces hommes de pouvoir ce bouquin; j’espère qu’ils le lisent dans les écoles aux États-Unis; j’espère que vous le lirez ici aussi, là-bas, ailleurs. Amis, nous irons un jour à Yaak pour boire un verre au Dirty Shame Saloon, et pour partir se perdre dans les forêts et les montagnes. En attendant, nous aussi nous avons peut-être nos combats à mener. Ces jours l’État espagnol a annoncé mettre en vente un parc naturel en Andalousie au plus offrant, afin de remplir quelque peu, et certainement provisoirement, ses caisses. Le plus offrant y bâtira certainement des bungalows privatifs, un golf, un parc de chasse aux cerfs. Ailleurs, ici, on discute d’aménager une route carrossable, un parking, une buvette, dans un des derniers lieux sauvages du pays, où vivent encore, survivent encore quelques  bouquetins, chamois; afin que l’on puisse les photographier sans bouger ses grosses fesses du siège de la voiture. Amis, j’espère que vous lirez ce Livre de Yaak; et si, comme moi certainement, vous ne vous y rendrez jamais, vous trouverez votre propre vallée, que vous y plantiez vos racines au plus profond, et que, comme pour ces arbres étranges parfois, celles-ci débordent, remontent à la surface, semblent comme chercher à s’envoler, et bientôt à s’accrocher au ciel. Accroche ton char à une étoile, disait le poète.

PS: J’écrirai un jour une ode aux éditions Gallmeister, pour ce travail éditorial magnifique, pour la ligne absolument parfaite de leur catalogue. Amoureux des lettres américaines, des textes au grand air, des découvertes et des retrouvailles avec des jalons de notre imaginaire, jetez-vous les yeux fermés sur toutes leurs publications!

“Le livre de Yaak” (The book of Yaak – 1996)

Rick Bass / Editions Gallmeister, collection Totem, 2013

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2 comments on “Le livre de Yaak, de Rick Bass

  1. Mary says:

    Ce livre est un réel enchantement. Il est engagé sans être trop vindicatif, poétique, et tellement humain. Un véritable petit bijou de Nature Writing !
    (en tant qu’admirateurs de Gallmeister, on se reconnaît!)
    A bientôt ,

    Mary

    • Merci pour votre commentaire, qui résume parfaitement le souvenir que j’ai de ce livre magnifique; découvert un peu plus Rick Bass depuis, toujours aussi puissant autant que sensible;et vivement la prochaine parution! Ah, Gallmeister… toujours pas fait mon ode, mais ça viendra, ça mûrit avec les lectures…
      À bientôt avec grand plaisir!

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