légendes et fantômes américains 1: Robert Johnson

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I went down the crossroad

Robert Johnson est né le 8 mai 1911, ou peut-être le 8 mai 1909, ou peut-être en mai 1910, ou peut-être même pas en mai. Il est pourtant sûr qu’il est décédé le 16 août 1938; ainsi se trouverait bornée ou pas, presque laconique, la vie de cet homme majestueux, gravée en la pierre de sa stèle tombale. De l’une de ses trois pierres tombales  connues devrais-je dire; des lieux de mémoire à son souvenir éparpillés aux quatre vents; ainsi son corps disparu continuerait de vivre, intemporel et  toujours présent, son âme envolée sur les routes comme le sang pulsé remontant le temps, toujours en nos cœurs aujourd’hui: une légende américaine.

Robert Johnson est né dans le village de Hazlehurst, delta du Mississippi, dans les plantations du Dixieland. De père inconnu et de mère saisonnière en les champs de coton, les lignes tracées de son destin, comme pour beaucoup de ses contemporains du sud à peau d’ébène, lui amèneraient à une vie de paysan, employé des compagnies patriarcales rurales pour l’industrie des matières premières du textile; ce n’est plus une vie d’esclave, mais c’est une vie de manoillon. Très peu pour ce jeune homme, adepte dès qu’il est possible des juke joints, des lieux de boissons, de musique et de danse pour petites gens, des cabanons, beaucoup pour afro-américains donc. L’idée c’est d’être musicien, de vivre de ses mains d’une autre façon et de se produire partout dans la région; alors on apprend les rudiments en ces soirées enfiévrées, on découvre la guitare et le chant. L’histoire raconte que le premier Robert Johnson jouait affreusement mal, que l’on s’en moquait, et que le meilleur conseil donné était d’apprendre à tenir un harmonica. Alors le garçon effarouché disparut, pendant deux ans. Et quand il revint, visage adulte taillé à la serpe, costume et chapeau parfaits, modelés sur le corps serpentin, et cette prestance; alors il empoignait la guitare et débutait cette chanson; c’était ainsi, c’était le blues parfait. La légende veut que pendant ses deux ans de disparition, alors qu’il errait dans le comté et à travers les routes obscures du sud, une nuit, à la croisée des chemins, il rencontra un homme blanc qui lui proposa de lui accorder sa guitare afin de jouer parfaitement. Johnson accepta, et vendit donc son âme en contrepartie au diable. Down to the crossroad, fell down on my knees…

Robert Johnson a enregistré 29 chansons, dont pour certaines il existe plusieurs versions, pour un total d’une quarantaine de pistes en tout et pour tout. Le Terraplane blues, Come on in my kitchen, le crossroad blues; des enregistrements dans une chambre d’hôtel à San Antonio ou Houston, ainsi se pratiquait l’art du race recording de l’époque. S’il commençait à recueillir du succès, Johnson était toujours parti sur les routes, à fréquenter les jukes joints, seul ou accompagné d’autres bluesmens, parti à remonter et redescendre les routes longeant le fleuve Mississippi, du delta jusqu’à Chicago, allers-retours et inversement. Il a trouvé la mort en été 1938, après quatre jours d’agonie. Alors qu’il draguait la femme du tenancier d’un bar de Greenwood, ce dernier, jaloux, l’aurait empoisonné avec de la strychnine noyée dans un verre. Ainsi disparaissait, à l’âge prétendu (mais invérifiable) de 27 ans, ce grand artiste itinérant. Et la légende de remonter le cours des ans; ainsi ses camarades musiciens de l’époque, interviewés enfin dès les années 60 , Son House, Johnny Shines entre autres, évoquant le personnage magique, irréel, d’un pur spectre émanant d’une époque révolue, d’un monde différent, comme un fantôme rencontré si lointainement; ceci est encore de la légende.

Mais la légende du crossroad, la légende de Robert Johnson ne doit pas éclipser la forêt vivante, chamarrée et si riche, extraordinaire de sa musique. C’est un maitre de la six-cordes, qui a fait croire au jeune Keith Richards que deux musiciens se partageaient sa seule partition de guitare. C’est un style qui marie la ligne de basse du pouce avec les envolées aiguës grattées et pincées qui innovent pour l’époque, et qui posent les bases du blues classique; c’est un rythme aussi, parfois presque syncopé, envoûtant. C’est une voix plutôt haut-perchée, pleine de passion, prête à exploser l’âme qui la contient, portée par des mots simples qui traduisent parfaitement les émotions qui figurent maintenant comme un cantique du blues: solitude, abandon, errances, peines de cœur; invitations amoureuses, désirs de rédemption. Si Robert Johnson est hanté par quelque chose, et si c’est le diable, c’est déjà ce diable qu’est la passion de la vie. Pour revenir à des choses simples en rapport avec la légende, et parce que j’aime me retrouver plongé dans l’époque d’une musique comme j’aime entrer dans une photographie ancienne pour en explorer le monde derrière; si la chanson du crossroad blues semble évoquer à nos oreilles aujourd’hui la rencontre avec le diable, d’autres réflexions avancent l’hypothèse que si Robert Johnson semble avoir peur du couvre-feu nocturne, c’est parce que l’adage pour les blancs de l’époque avançait ” black man, don’t let the sun go down on you here“, l’implacable réalité de la ségrégation ; je pense à la terrible condition des afro-américains, à cette époque, et en d’autres. En ce sens, comment ne pas voir la métaphore du diable blanc autrement que comme ce qu’elle est réellement? Sommes-nous les diables blancs? Je me répète comme un crédo la citation de Clint Eastwood qui lors d’une interview annonça qu’il se se sentait un homme noir prisonnier dans un corps blanc.

Je suis sur les routes à bord de ma Terraplane car, l’autoradio trafiqué à fond: blues, sur les tunes de Robert Johnson. Je remonte les tracés; Clarksdale, Hazlehurst et autres villages, le long du fleuve paresseux. La route se colle aux digues, à la grève, je suis devenu sa ramification, son bras amplifié; je suis presque le fleuve en écoutant Johnson. J’erre de haut en bas sur la carte onirique, m’évadant parfois dans les champs, parfois envahissant les bourgs, les villes; si je suis leur précieux allié je suis aussi leur terreur, accompagné de mon fantôme.  Et puis le son au maximum, le son plein les oreilles et plein l’âme, envahi de tant d’âme, de tant de vie; je ne sais plus si lentement je me jette au delta ou si furieux et excité je suis un fleuve fuyant la mer. Et c’est ainsi que je voyage depuis des années en compagnie de Robert Johnson.

Robert Johnson à travers les oeuvres

*The complete recordings, de Robert Johnson (CBA, 1990); l’intégrale des enregistrements de Johnson, Saint-Graal.

*Indian blues, de Sherman Alexie (Editions 10/18, 1999): un roman où Robert Johnson est le héros! Revenu d’entre les morts, il réapparait cinquante ans plus tard dans une réserve indienne, à la recherche d’un chaman capable de rompre le pacte qui l’a lié avec le diable; un très beau et très frais roman.

*Me and de Devil blues, de Akira Hiramoto (Editions Kana, 2008): un… manga, qui reprend l’histoire de Johnson, agrémentée d’une ouverture fantastique sur la légende du pacte avec le diable. Je suis malheureusement incapable d’apprécier les mangas, mais c’est un des seuls que j’ai essayé, à voir! En tout cas 4 volumes parus.

*O’brother, film des frères Cohen (2000), où le personnage de Tommy Johnson, ayant un rendez-vous obscur à un croisement de route, est Robert Johnson.

*Crossroad blues, un film de John Doe (date inconnue de moi) est un superbe docu-fiction où le narrateur, homonyme de Robert Johnson, cherche à retrouver une trentième chanson disparue du bluesman; à la rencontre de personnes ayant côtoyé Johnson, ou vivant sa propre fantasmagorie de personnage de fiction, il nous emmène en des lieux fantastiques sur les traces du mythe. Une vidéo en libre partage à découvrir d’urgence.

…Avez-vous d’autres œuvres à proposer? Merci de les ajouter en commentaires, afin d’enrichir ce modeste début de liste!

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