Premier sang, de David Morrell

premiersang

Voici venue la livraison estivale des éditions Gallmeister! Paraissent ces jours deux ouvrages extraordinaires; l’un en la très belle collection grand format: le livre Délivrance de James Dickey, qui fut l’inspiration du fameux film éponyme de John Boorman (1972), dont je garde un souvenir glaçant et indélébile. C’est donc l’histoire d’un groupe d’amis qui ont décidé de descendre en canoé une rivière des Appalaches, avant qu’elle ne disparaisse engloutie par la construction d’un barrage en amont. Narquois, euphoriques avant le départ, ils interpellent l’autochtone et s’en moquent bien, ce dont ils se mordront les doigts par après. Pour anecdote, Bill Bryson rapporte dans son ouvrage Promenons-nous dans les bois, qui évoque donc les Appalaches, un entretien avec Dickey expliquant qu’après avoir passé sa vie dans cette région, il n’a rien inventé de cette histoire, et que les choses se passent ainsi par là-bas! Je me réjouis de lire Délivrance, mais j’ai donc commencé par l’autre nouvelle parution de l’éditeur, dans sa collection de poche Totem: Premier sang.

“Il s’appelait Rambo. Pour autant qu’on sache, c’était juste un gamin de rien du tout qui se tenait à côté d’une pompe à essence dans une station-service des abords de Madison. Il portait une barbe longue et épaisse, et ses cheveux tombaient au-delà de ses oreilles jusque dans son cou. Il avait la main tendue et le pouce en l’air et il essayait de se faire prendre en stop par la voiture arrêtée à la pompe. A le voir comme ça, debout, décontracté, une bouteille de Coca à la main, son sac de couchage à ses pieds sur le pavé, vous n’auriez jamais pu deviner que le lendemain, un mardi, la plupart des policiers du comté de Basalt seraient à ses trousses. Et encore moins que le jeudi il serait en cavale avec la Garde nationale du Kentucky, les forces de police de six comtés et un bon nombre de citoyens à la gâchette facile sur le dos. Mais, à le voir là, sale et loqueteux, vous ne vous seriez jamais douté du genre de gamin qu’était Rambo ni de comment tout cela allait être déclenché.”

Et oui! Après Le tireur de Swarthout, la Contrée indienne de Johnson ou donc le Délivrance nouvellement paru, les éditions Gallmeister poursuivent, en harmonie avec leur superbe et original catalogue de littérature américaine à tendance nature writing, la remise au goût du jour de grands textes mais pourtant méconnus ayant inspiré les classiques du cinéma hollywoodien. Voici donc réédité le livre qui a inspiré le film Rambo 1! Nom d’un petit cheval, quelle chose étrange à aborder. Je ne reviendrai pas sur le blockbuster de 1982 avec Stallone, car je n’en garde que des souvenirs d’enfant et n’ai pas eu l’occasion de le revoir depuis. Je m’avancerai juste en évoquant le fossé qui sépare le livre du film; le premier date de 1972, alors que le film fut tourné une décennie après, sous l’ère Reagan. On connait rétrospectivement le cinéma de masse américain de cette époque pour la glorification de la première puissance mondiale, de sa réussite dans tous les secteurs, et de la mise en valeur de la réalisation à tous les niveaux du rêve américain: Baby boomers, traders de Wall Street, Rockys partis de rien, soldats bodybuildés, ainsi que d’autres archétypes, c’était cela qu’on nous vendait. A revoir les productions de l’époque, sous la couche kitch et fluo, on peut tout de même en garder d’excellents souvenirs, et faire de belles découvertes. Mais retour au livre de David Morrell.

Début des années 1970. Alors qu’un vagabond erre dans les rues de la petite ville de Madison, Kentucky, le chef de la police du bled s’empresse de l’en chasser, au motif que si un chevelu commence à errer, il attirera la plèbe de ces hippies dont la presse parle. Mais l’homme entêté revient; et puis si on l’abandonne au loin dans les champs il reviendra une troisième fois. Le chef Teasle décide donc de lui faire passer un séjour en prison pour vagabondage. Mais ce pauvre hère, ce gamin hirsute, n’est pas n’importe qui; vétéran de la guerre du Vietnam, revenu traumatisé et complètement démoli par son séjour en enfer, incapable de trouver un terrain d’entente  entre sa vision cataclysmique du monde et le poids de l’autorité dans la vie quotidienne, il se révoltera contre l’enfermement, tuant un policier et s’enfuyant nu dans les rues de la bourgade, jusqu’à trouver un refuge éphémère dans la forêt puis dans les montagnes environnantes. Ainsi débute une gigantesque chasse à l’homme, où le nombre des effectifs policiers puis militaires ne pèseront finalement pas grand chose face à cet homme seul, imprévisible, parfaitement entrainé à la survie et à l’art de la guerre. C’est quand-même Rambo nom de bleu! Pratique du camouflage, maitrise du couteau pour éventrer, du fusil de chasse pour dégommer les forces de l’ordre, jusqu’à exploser un hélicoptère de deux balles tirées parfaitement; défoulement absolu dans l’action. Les stratégies de capture, puis d’attaque du chef de police Teasle sont sans arrêt mises en déroute par Rambo; on se demande bientôt qui est le fuyard et qui est chassé. Les dernières scènes proposent un final étonnant, explosif d’intensité pour le lecteur. C’est un texte jouissif, défoulant, énormément dans l’action; mais certaines pistes ouvrent sur une plus profonde réflexion.

Alors que paraissait ce livre aux Etats-Unis, en 1972, le pays était toujours embourbé dans le marasme de la guerre du Vietnam. Comment ne pas voir dans ce personnage de Rambo, revenu de l’enfer, une Némésis, ramenant la guerre en Amérique? Déployant le chaos dans cette bourgade tranquille de Madison, tuant, détruisant, les tenants et les valeurs de la démocratie occidentale, faisant vaciller le temps de cette chasse à l’homme l’ordre et le confort du temps de paix pour y instaurer le règne de la guerre et de la violence; ainsi avance cet ange de la désolation. C’est une superbe métaphore que ce personnage. Je dois dire qu’il m’est d’ailleurs plutôt antipathique dans le texte, qui est construit avec l’ordre d’un chapitre pour Rambo et d’un pour le policier Tealse, dont l’auteur, loin de rajouter une couche aux clichés des rednecks, a doté ce caractère d’une belle et tragique histoire, d’une grande profondeur et sensibilité. Je suis donc plutôt du côté du policier. Mais c’est un parti pris qui est ouvert au lecteur, l’on pourrait choisir, ou même pas. Au final, c’est un grand livre d’action, jubilatoire en ce sens, mais aussi doté d’une ouverture au sensible; le livre entier ressemblerait à ce qui pourrait être la grande scène de tension d’un roman proche du nature writing. C’est une magnifique pierre précieuse ajoutée au catalogue des éditions Gallmeister; franchement, allez-y les yeux fermés et sans parti pris; vous pouvez faire de même avec tout le catalogue de cet éditeur, ce ne sont à chaque fois que de pures merveilles et de fantastiques découvertes.

PS: le roman est accompagné d’une postface, où David Morrell évoque son ressenti sur ce qu’est devenu Rambo dans ce qu’on pourrait appeler le domaine public, ou la culture populaire, c’est très intéressant. Mais surtout, parlant de la genèse de l’écriture, il nous renseigne sur la découverte de ce nom: Rambo. Rambo, rambo, rainbow… Rainbow, rainbow, rain-baud… “O saisons, ô  châteaux, quelle âme est sans défauts?” Est-ce que je pensais une seule seconde rencontrer mon héros absolu au détour de ce roman? J’aurais pu en pleurer.

“Premier sang” (First blood – 1972)

David Morrell – Editions Gallmeister, collection Totem, 2013

Atmosphère de Premier sang:

*pour le fun, le trailer de Rambo 1

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