Emmett Miller and his Georgia Crackers: Lovesick Blues (1928)

“L’alchimie de la musique d’Emmett Miller est aussi surprenante aujourd’hui qu’à l’époque où il l’a élaborée. Définissable ni comme country ni comme blues, ni comme jazz ni comme pop, ni comme noire ni comme blanche, mais plutôt comme à la fois l’apogée et la transcendance de ces lignages et d’autres encore, cette alchimie, cette musique, demeure l’une des émanations les plus merveilleuses, le cri primal en vérité, de la chimère aux si nombreux visages et à l’âme unique de tout ce qu’on appelle maintenant musique américaine.” – Nick Tosches (tiré de son livre Blackface)

J’ai découvert Emmett Miller alors que, fasciné par Hank Williams et particulièrement par sa si belle reprise du Lovesick Blues, je remontais allègrement aux sources de cette chanson. C’était l’époque où je n’utilisais pas internet à des fins de recherches documentaires, je n’y avais pas un accès régulier, je n’y allais même jamais. On n’y trouvait pas de wikipedia, très peu d’archives audio ou vidéo, de blogs, de réseaux d’amateurs, de tout ce qui semble être une connexion permanente et un fonds directement accessible de savoir presque inépuisable aujourd’hui. En ce temps d’avant, s’il était peut-être plus difficile d’obtenir des informations ou des archives, il me semble que celles-ci acquéraient en mon cœur un statut de trésor, par leur rareté, voire de totem ou de fétiche à chérir; la découverte prenait des airs d’initiation secrète aussi. La seule photographie alors connue de Robert Johnson, par exemple, m’a fait autant rêvé, peut-être plus même, que tout ce que j’ai pu retrouver par après sur le net. C’était pareil pour la musique. Je parle comme si je me souvenais d’une époque ancienne et archaïque; or j’évoque quelque chose comme l’an 2000! Bref, trêve de radotage idiot; donc j’achetais ou j’empruntais des disques, et je lisais des bouquins. Je suis tombé sur cet auteur merveilleux qu’est Nick Tosches; des polars et des romans noirs impeccables, et des essais d’histoire de la musique de la plus haute érudition, à tomber par terre. Parmi ceux-ci, le livre Blackface – au confluent des voix mortes (éditions Allia, 2003) abordait les rivages inconnus de la vie d’Emmett Miller (1900-1962), et évoquait une époque étrange que j’étais loin d’imaginer. Avec cette biographie, et la compilation des œuvres de Miller que j’avais obtenu, The minstrel man from Georgia, j’avais l’impression d’accoster en les terres du Saint-Graal, ou de quelque chose d’immense, une gigantesque île au trésor.

Les premiers enregistrements de ce classique qu’est Lovesick Blues datent de 1925, puis 1928 avec cette version, tous deux par Emmett Miller. C’était l’époque où les premières maisons de disques proposaient plusieurs catalogues pour des publics différents; et parmi ceux-ci, des répertoires de race records, où figuraient isolés les disques d’artistes afro-américains. Emmett Miller, blanc natif de Géorgie, s’y trouvait pourtant également, pour la raison qu’il exerçait dans un genre particulier et presque oublié de nos jours, le blackface minstrel. Grimé en noir, adoptant l’accent et les balbutiements qu’une partie de ses contemporains prêtaient aux noirs, il faisait la tournée des salles populaires de la région, gravant une poignée de chansons à l’occasion. Mais ce qui pourrait ressembler de prime abord à un pastiche n’en est pas tant un; dans la peau d’un noir peut-être, la voix de Miller, osant s’aventurer en des terrains plus rares, est parfaitement authentique: le sentiment y est, absolu et touchant droit au cœur. Écouter le Lovesick Blues, c’est ressentir le chagrin de la maladie d’amour, transfiguré par la beauté de l’interprétation. Malgré le travail de recherche érudit de Tosches, sa vie reste en grande partie un mystère. Il semble avoir arrêté de se produire dans les années 40; est-ce parce que les temps nouveaux ne toléraient plus ce genre de divertissement? J’imagine. C’est quelque chose de terrible comme histoire, mais les fruits qui en sont nés sont à la base de tout un renouveau de la musique américaine. Emmett Miller, l’homme à la voix de clarinette, est un des premiers à avoir proposé le yodel dans sa musique, inspirant par après Jimmie Rodgers et bien sûr le grand Hank Williams à la fin des années 40. L’orchestre early jazz de Miller était à la pointe de son temps, avec les frères Dorsey pour fers de lance. L’homme était populaire en son époque, mais est depuis tombé, et rapidement, dans un relatif oubli, dans les limbes presque inconscientes de la musique populaire aux États-Unis. Parfois réapparait ce fantôme où on ne l’attend pas, comme en une évocation dans un épisode de Boarwalk Empire par exemple. C’est une musique de fantôme, et c’est ainsi que je l’aborde; aux heures tardives et silencieuses, dans la nuit calme d’un soir de juin, je relance le disque à bas volume, j’embarque en le radeau ivre pour traverser un océan, jusqu’à retrouver une terre secrète et mystérieuse, et je me laisse guider par les voix mortes.

EMMETTMILLER

Emmett Miller, autour des années 30

I’m in love,
I’m in love,
I’m in love with a girl,
That’s what’s the matter with me
I’m in love,
I’m in love, with a beautiful girl,
But she don’t give a darn about me
to make her love me I tried,
How I sighed and I cried
But she just refused
And ever since she’s gone away,
I’ve got those lovesick blues

Got the feeling called the “blue hoo’s,”
since my sweetie said “Good Bye”
Seems I don’t know what to “Do Hoo”
All day long I sit and cry
That last long day we spent alone
I’m yearning for it yet
She thrilled me, filled me,
with a kind of lovin’,
I never will forget, the way she called me sweet daddy”
Twas just a beautiful dream

I hate to think that it’s all over I lost my heart it seems
I got so used to her somehow
But I’m no body’s baby
Now, gee it’s awful when you’re lonesome
and get those lovesick blue-oo-oo-oo-oo’s

Got the feeling called the “blue hoo’s,”
since my sweetie said “Good Bye”
Seems I don’t know what to “Do Hoo”
All day long I sit and cry
That last long day we spent alone
I’m yearning for it yet
She thrilled me, filled me,
with a kind of lovin’,
I never will forget, the way she called me sweet daddy
Twas just a beautiful dream

I hate to think that it’s all over I lost my heart it seems
i got so used to her somehow
But I’m no body’s baby
Now, gee it’s awful when you’re lonesome
and get those lovesick blue-oo-oo-oo-oo’s

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