King Oliver and his Orchestra: St-James Infirmary (1930)

Lumière tamisée dans le petit salon d’appartement; la nuit dehors est chaude, et plus rien ne circule; ni les passants, ni les autos, ni l’air lourd de la canicule, immense drapé somnolent sur la ville. L’orage n’est pas encore passé, il ne viendra pas ce soir, pas de brise mais un courant électrique continu, qui parfois crépite avec les chants d’insectes, ou au frottement des branches tombantes des arbres alentour. Ici dans la pièce, fauteuil, grand verre de porto et quelques glaçons; le disque tourne dans la chaine stéréo, se mêle quelques secondes au bourdonnement sourd de l’extérieur. Une cloche, une marche dans la nuit; puis une trompette démarre et emplit l’espace, s’échappe par la fenêtre sur les toits. Je me demande soudain où je suis; je croirais me trouver loin, très loin, à Savannah.

Cet enregistrement du St-James Infirmary par King Oliver and his Orchestra date du 28 janvier 1930. Il ne s’agit pas de la première version, ni, de loin, de la dernière, de ce blues dont l’origine parait s’être totalement perdue dans le temps. Quelques racines semblent remonter jusqu’à une chanson traditionnelle anglaise du 18e siècle; depuis les terres britanniques le lien du titre de la chanson pourrait référer à l’hôpital St-James de Londres, ouvert en 1725 (qui a fermé ses portes au 19e siècle). Et pourquoi pas rêver et tendre un pont plus loin, jusqu’au 16e siècle où existait un autre hôpital St-James de Londres, une léproserie. Ainsi, de quoi serait morte l’amour du narrateur de cette complainte? La chanson a donc traversé l’océan, remonté les rivières et les routes d’un autre continent; était-elle encore un temps aussi un précieux et déchirant souvenir des terres que l’on a quittées? Elle est en tout cas restée comme un témoignage universel du sentiment terrible de la perte. Le sentiment de la perte: au travers de la terrible et implacable histoire des hommes aux États-Unis, la St-James Infirmary s’est creusée un chemin, de traverse même; peut-être a-t-on pu l’entendre quelques fois dans les champs où trimaient les esclaves, dans les cases, sur les arrêts portuaires des vapeurs du grand fleuve. Une publicité pour le disque de King Oliver, en 1930 donc, insiste clairement sur l’héritage des chants d’esclaves et revendique cette filiation. Avant la présentation, et donc la modernisation urbaine d’une certaine façon de cette chanson dans une version jazz orchestrale comme celle d’Oliver, elle devait figurer dans un répertoire rural de blues. Elle a même gardé cette définition. Mais loin de moi la prétention de faire de l’archéologie musicale! Quelques petits rêves et images pour accrocher parfois la pensée qui s’envole avec la chanson. C’est un de mes blues préférés, et je le chantonne souvent sans même m’en rendre compte.

C’est donc ma version préférée de St-James Infirmary; pour dire, il y en a des quantités, et le titre est souvent réenregistré. Les deux premiers disques parus, à ma connaissance, sont ceux de Armstrong en 1928 et 1929. Une année plus tard, King Oliver (1885-1938), qui fut un mentor pour Satchmo, présenta son propre pressage. J’adore ces sons de cloches qui dramatisent tant la scène, le chant fantomatique et si triste, désespéré; suivi à sa suite par chaque soliste. Il y a du style, il y a la grandeur classique de l’époque. Vieillie plus facilement que celles d’Armstrong, mais quelle superbe patine le temps a-t-il donné à cette œuvre. Un early jazz, celui d’après les brass-band mais toujours un orchestre, s’avançant vaillamment dans la brume. Oliver, malade déjà et souffrant de problèmes de dentition qui l’empêcheront bientôt de jouer de la trompette, est ici encore à son apogée. Il finira sa vie concierge dans une salle de billard à Savannah, loin des clubs et presque oublié.

Je connaissais la version des Doors, je découvre celle des Animals, de Van Morrrison, voire d’Eddy Mitchell, de Joe Dassin ou de Hugh Laurie… Il y en a finalement pour tous les goûts; et qu’y aura-t-il d’autre encore? Un site répertorie les reprises de St-James Infirmary; les années s’enchainent, les artistes changent, les modes parfois aussi, mais la chanson reste. Je ne comprendrai jamais l’idée de vivre avec son époque.

I went down to St.-James infirmary
Saw my baby there
Stretched out on a long white table
So sweet… so cold… so fair

Let her go… let her go… God bless her
Wherever she may be
She can look this wide world over
She’ll never find a sweet man like me

When I die want you to dress me in straight lace shoes
Boxback coat and stetson hat
Put a twenty dollar gold piece on my watch chain
So the boys’ll know that I died standing pat

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