Un entretien avec Jean Kerouac (1967)

Il s’agit d’un extrait vidéo réalisé pour l’émission de Radio-Canada “Le sel de la semaine”, enregistré le 7 mars 1967, où l’on découvre un surprenant Jack Kerouac s’exprimant dans un français mâtiné de ce bel accent québécois.

Quelques questions posées à ce grand écrivain qui rechigne presque à répondre, on sentirait comme de la fatigue et de la lassitude à revenir une fois de plus sur la légende, l’éternelle légende de sa jeunesse. “Je suis tanné de moi-même”, nous confie-t-il. Le pain quotidien de l’alcool a bien avancé le travail de sape, même s’il ressort de ces images plus de sérénité qu’en d’autres passages malheureux de Kerouac à la télévision en ses dernières années; il décédera deux ans plus tard, à l’âge de 47 ans, si jeune et pourtant déjà complètement démoli, brûlé de tous côtés par cette soif que rien n’a assouvie. Cet air d’ancien boxeur, après l’iconographie tant déployée par la suite d’une sorte de James Dean, fureur de vivre des lettres américaines (quel cliché! non?). L’audience ici est conquise, on reconnait un homme habitué à s’exprimer en public, poète des cafés bondés de Greenwich Village où l’indisciplinée attention s’attrapait au lasso des mots. Et la maitrise fleurie de la langue française m’a bien sûr étonné; nous rencontrons ici Jean-Louis Kirouac, fils d’une famille québécoise d’origine bretonne, also known as the King of the Beats. La recherche de ses racines occupera d’ailleurs une grande partie de ses dernières années, c’est un pan de sa vie que je n’imaginais que peu.

Je suis souvent impressionné, quand je découvre des interviews filmées d’auteurs que j’admire, par ce qu’il ressort de fragilité, d’une touchante maladresse parfois. Le média télévisuel tente moins de rendre hommage aux livres qu’aux hommes, et ceux-ci se retrouvent parfois comme catapultés de l’intimité d’une page à l’avidité de mise en scène et d’images d’une caméra, et de nos yeux à tous derrière. L’apparition de Bukowski à l’émission Apostrophe en France (1978) est restée fameuse; si l’écrivain semble jouer le rôle de pochtron pervers que l’on attend de lui, il m’apparait maintenant que nous étions face à un invité déboussolé, mal à l’aise et totalement désespéré, qui a porté cette carapace pour qu’on le laisse quitter le plateau au plus vite. Néanmoins, ces entretiens, ces visites aux écrivains, ces discussions futiles ou profondes constituent souvent de formidables témoignages. Ce sont des archives précieuses pour accompagner des lectures, ou les poursuivre plus loin, en cette ère, sinon de l’hypertexte, du grand partage documentaire.

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2 comments on “Un entretien avec Jean Kerouac (1967)

  1. Ph.C. says:

    Merci pour cette vidéo, je ne l’avais jamais vue. C’est très surprenant d’entendre Kerouac s’exprimer en français, parce qu’on est habitué à l’entendre en anglais. Pourtant, on sait que c’est le français qu’il a d’abord parlé avec ses parents.
    “Si y’a une chose qu’j’sais faire, c’est écrire des histoires !” Un peu, oui !

    • Oui c’était une vraie surprise de découvrir ce petit trésor, parfois ça du bon le surf erratique sur le net. J’étais très ému, autant par la personne et cette petite sorte de fragilité que l’on ressent, que par ce lien secret pour moi avec ma propre langue, ici au combien fleurie de ce bel accent. Merci à vous pour votre commentaire, et je profite pour vous remercier pour les like déposés, je suis ravi si quelques articles vous ont plu!

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