La dépression de Foster, de Jon Ferguson

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Depuis quelques semaines, je pratique une activité malheureusement trop rare pour moi; je suis dans ma bibliothèque et je reprends mes classiques. J’ai découvert pas mal de bouquins au fil des saisons, qui ont été comme des pierres à bâtir un édifice intime; ou des cartes de territoires à confronter au monde. Objets-totems, livres sacrés, manuels d’initiation secrète, voyages et grandes évasions. Je les brandis toujours comme des paratonnerres face à mes déconvenues du quotidien, ou je les garde contre mon cœur, les jalons de ma propre construction. Mais je dois dire que ma mémoire, qui doit ressembler, pour voir le bon côté des choses, à une sorte de mustang (pour ne pas dire poney sauvage) dans un immense enclos, n’est pas suffisamment disciplinée pour conserver les traces narratives, les contours des personnages, la peinture des décors ou quantité de subtilités. Enfin, je me souviens particulièrement des sentiments qui ont grandi en moi à la lecture de mes livres préférés, mais beaucoup s’en est évaporé. Je n’ai jusqu’alors que rarement rouvert certains ouvrages, car l’infinie diversité des catalogues et bibliographies proposés ne m’encourageaient qu’à avancer et à puiser dans l’inédit. Certains de mes classiques ont mal vieilli, ou se découvrent peut-être à certains âges; d’autres ont pris plus de saveur avec la maturité du lecteur (toute relative s’entend pour mon cas…) et leur mise en perspective avec d’autres écrits lus par après. C’est une pratique qu’il me faut poursuivre, sans oublier d’être ouvert à l’inconnu. Tout ce petit foin pour dire que je relis les mémoires de mon auteur préféré, et que vient de me tomber dessus par un grand et heureux hasard le dernier livre de Jon Ferguson, La dépression de Foster.

“Oh, Ted, mon petit ours en peluche maladroit, tu n’es qu’un pauvre cow-boy qui a disjoncté.”

En un beau jour d’été, alors qu’il se balade dans le quartier avec sa fille chérie Gloria, le regard de Ted Foster est attiré par une tâche sombre au bord du trottoir. Il s’agit du cadavre d’un petit serpent écrasé. Ted passe son chemin. Au second jour, empruntant le même parcours, celui-ci ne tombe que sur les maigres restes du crotale, après ce qui semble avoir été le festin de quelque animal; puis au troisième jour, après une nuit d’orage, le trottoir se retrouve parfaitement lavé, immaculé, et quand le quinquagénaire s’arrête devant ce pur état de disparition et de néant, il reste ainsi prostré, quelque chose craque en lui. Plus un mot, plus une expression; lui-même, à l’instar du serpent, s’est comme éclipsé du monde. Son irascible femme décidera de l’emmener à l’asile psychiatrique. Ce sera le début de dix-huit mois d’absence totale, dans un état proche de la végétation.

“Pourquoi as-tu arrêté de parler? Je suis sûr que tu faisais semblant.

Oui et non. J’ai vu un serpent mort et j’ai flippé. Mais je savais à cause de quoi je flippais. C’est un peu ce que Nietzsche a dû vivre. Il a vu un homme qui battait un cheval dans une rue à Turin et voilà, la goutte qui a fait déborder le vase, il n’a plus supporté la vie. Enfin, c’est la légende. J’ai simplement vu ce serpent écrasé derrière la maison. Trois jours après, il n’en restait plus rien. J’ai regardé la vie en face et décidé de m’en retirer pour un temps. C’était, tu vois, comme observer les invités d’une fête quelque part et choisir de quitter les lieux.”

L’histoire débute après la sortie de “coma” de Ted Foster, alors que, revenu au monde, qui est un monde en lequel il ne croit plus trouver de vérité, il racontera son histoire, sa chute, et sa renaissance. Américain moyen employé peu convaincu d’une usine de jouets où son rôle de surveillant qualité lui demande de garantir que des trains électriques ne tueront pas les bambins, remarié à une femme acariâtre qui lui refuse les devoirs conjugaux, Ted s’ennuie. Seule sa fille de trois ans égaie son quotidien. Au jour J du serpent, ce qui ressemble à une crise de la cinquantaine, ou une dépression, sera une évasion totale de sa vie, comme si l’on éteignait toutes les lumières, et basta. Il n’y aura que la douce Maria, infirmière mexicaine en l’asile psychiatrique, pour stimuler sensuellement le presque légume devenu. Puis le réveil après un an et demi, les discussions passionnées avec le docteur, pour constater que la vie d’avant n’est plus possible, et qu’il faudra repartir de presque zéro. C’est en cela plus un roman explorant le fantasme que nous avons tous de tout lâcher, d’abandonner presque tout et de rebâtir plus loin, qu’un texte sur la dépression. Ce n’est pas tant un état clinique que décrit le personnage, il s’agit plutôt d’un besoin de vide pour reconstruire sur de nouvelles bases. Et les digressions de Ted sur l’état du monde d’après le 11 septembre, sur la morale de l’humanité et de la civilisation, que l’on peut partager ou non, proposent en ce sens une idée de fragilité de notre monde direct des alentours et que les murailles que nous avons érigées, que nous croyons bâties d’acier pour l’éternité, ne sont parfois que des mottes d’herbe empilées face au vent. Et ce serpent? Après le tentateur, serait-ce une nouvelle métaphore de la perte, ou de la rupture d’avec un monde connu pour un autre peut-être hostile mais où nous avons le choix du libre-arbitre (chose dont doute Ted)? C’est en tout cas une très belle image poétique pour induire l’histoire d’une fêlure. Celui-ci réapparaitra d’ailleurs peut-être en clin d’œil à la vigueur retrouvée de Foster dans l’amour et sa pratique.

C’était le premier Jon Ferguson que j’ai eu l’occasion de lire. L’auteur, originaire de Oakland, Californie, vit depuis de nombreuses années en Suisse romande, il y est d’ailleurs régulièrement publié, comme pour ce livre, avec une traduction proposée par l’éditeur. Ce texte est je trouve solide, fluide et se lit d’une traite. Quelques anti-chapitres contrebalancent le rythme, en nous donnant, à coups de petites phrases assassines, l’avis de quelques spectateurs blasés du récit, c’est plutôt ingénieux. L’histoire se déroule à Oakland, le décor est suggéré par moments en de petites touches. Ce court roman, ou cette longue nouvelle, s’inscrit très bien dans le genre novella. C’était une très agréable lecture, qui m’a accompagnée pour une journée, je l’ai même dévoré j’avoue, et dont l’histoire mûrit toujours dans ma tête. Je me réjouis de me lancer dans les autres romans et chroniques traduits de Ferguson. J’ai trouvé dans celui-ci un grand art pour proposer un univers très bien construit en quelques coups comme esquissés (ce qui est bien sûr une impression de modeste lecteur que je suis), et une verve propre et particulière qui nous met à l’aise dès les premières pages. Mister Ferguson, thank you for this beautiful book, and see you soon with the others!

“La dépression de Foster”

Jon Ferguson / Editions Olivier Morattel, 2013

Atmosphères de La dépression de Foster:

Court entretien avec l’auteur, émission de radio Vertigo (RTS radio télévision suisse)

Le site des éditions Olivier Morattel

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