Une odyssée américaine, de Jim Harrison

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Prendre le Dalva dans la bibliothèque. Regarder la jolie couverture 10-18, ouvrir une page au hasard et s’y replonger. Reprendre au début, retrouver ces personnages qui débordent de vie, plus vivants que nous-mêmes parfois; ce qui revient en moi de cette lecture, ce sont comme des petite boites noyées qui remontent à la surface et laissent sortir quantité d’émotions, quantité de souvenirs. Je l’ai lu il y a longtemps, mais j’ai l’impression d’avoir été embarqué dans ce livre et sa suite pendant des mois, et ce que j’en ai rapporté y est toujours semé et bourgeonne chaque fois que j’y pense. C’est mon roman préféré, et je suis un jour tombé amoureux de Dalva. Déposer le livre dans mon sac pour poursuivre la lecture, j’en parlerai un jour prochain et j’écrirai ma lettre d’amour à ce bouquin. Les Harrison en collection Bourgois ou 10-18 sont alignés; un petit J’ai lu dépareille et fait bande à part. J’ouvre à nouveau Une odyssée américaine.

“Autrefois, c’était Cliff et Vivian, mais maintenant c’est fini.” Âgé de 62 ans, ancien professeur ayant depuis longtemps abandonné ce poste pour reprendre la ferme familiale dans le Nord-Michigan, et donc le labeur d’un quotidien routinier, Cliff se fait larguer par sa femme après 38 ans de mariage, quand celle-ci renoue avec un amour de jeunesse lors d’une réunion d’anciens élèves. Autant brisé par le départ d’une femme somme toute plutôt acariâtre et aux antipodes de son mode de vie simple que dépité par la mort de sa bien-aimée chienne Lola, celui-ci retrouve par hasard dans ses affaires un jeu de son enfance, un puzzle des États-Unis où chaque pièce est un état, accompagnée de sa devise, de ses plantes et oiseaux fétiches. Alors lui vient l’idée de traverser l’entier du pays, et de disséminer chaque pièce dans le lieu qui lui correspond. La ferme sera vendue, on prendra le vieux break Taurus et c’est le grand départ. C’est une fuite en avant d’un homme d’âge mûr qui n’a connu ces 25 dernières années que le rythme de vie d’un fermier, qu’il a aimé de tout son cœur, mais dont il était d’une certaine façon prisonnier. Ici plus de retour possible, la vie d’avant n’existe plus.

Nous traversons avec Cliff les premiers états du Wisconsin, du Minnesota, du Dakota du Nord. Les pièces sont jetées dans des rivières, la route commence à avaler les peines. Retrouvailles avec Marybelle, une ancienne étudiante frappée avec qui l’on partagera un bout de chemin, entre vives discussions, engueulades et fines parties de jambes en l’air. Wyoming, Montana, Idaho, Washington, Oregon; on descend jusqu’en Californie rendre visite à son fils Robert, qui tentera de faire renouer les parents séparés. De belles ou folles rencontres dans les diners, aux abords des motels, dans les petites villes visitées. L’esprit de Cliff trouve dans les kilomètres parcourus et dans les paysages qui s’offrent à lui matière à résonner, à s’amplifier; après les pensées dépressives sur l’échec de sa relation amoureuse, des réflexions sur les écrivains qui l’accompagnent en ce voyage et dans la vie, tels Thoreau, Emerson, ou encore Rilke avec cette si juste citation:” C’est seulement dans l’arène grouillante que le cœur apprend à battre”.  La nature est aussi un refuge, on y va pêcher ou simplement s’y perdre, on s’en retrouvera plus léger, bientôt délesté du poids de la tristesse. Alors jaillit une idée qui est je trouve, dans sa plus grande simplicité, voire même dans sa naïveté enfantine, d’une très grande poésie: renommer les états traversés, selon les tribus indiennes qui y vivaient, et inventer les noms des oiseaux totems. Un projet en chantier qui pourra occuper Cliff pour la suite de son périple.

“Rien dans mon voyage ne s’était jusque-là déroulé comme prévu, ce qui prouve qu’au lieu de se contenter de lire des bouquins sur les États-Unis, il vaut bien mieux partir à l’aventure. Je veux dire regarder et sentir le pays. Il parait que la télévision nous a tous rendus interchangeables, mais je ne l’ai constaté nulle part.”

Merci pour le conseil. J’ai adoré ce livre, qui je crois ne figure pas dans les favoris des lecteurs de Jim Harrison. J’y ai pour ma part retrouvé, distillée au fil des pages, une bonne partie de sa verve habituelle, dans un lyrisme capable de grandes envolées mais toujours avec cette modestie, cette humilité de sage zen; entre les évocations gourmandes des plats dégustés… ou des belles croupes de ses personnages féminins; des pensées sur le monde qui l’entoure, et où ce monde semble se perdre parfois, sur l’histoire et les traumatismes d’une nation. Des envolées poétiques contribuant à façonner son “monde onirique“. Des parties de chasse, de pêche. Il y a certains livres qui semblent peut-être plus faibles que d’autres dans sa bibliographie, qui paraissent plus léger ou moins construits, moins amples; je suis de toute façon toujours conquis quand je peux faire un tour en compagnie de Harrison. Et cette histoire de puzzle comme carte routière est en soi un formidable prétexte à une virée dans le Grand Ouest, car c’est là que le livre nous emmène, à travers la narration d’une errance contemplative de cet immense écrivain. Il y a aussi des personnages de ses romans qui paraissent être une part de l’auteur lui-même: Chien Brun serait une des ses faces homme des bois; Bob en auteur scénariste hirsute dévoré par  Hollywood, ou d’autres. Les premières lignes de En marge, les mémoires de Jim Harrison, laissaient présager l’écriture de L’odyssée américaine:

“Quand je me sens vulnérable, j’aime prendre ma voiture et partir vers une ville lointaine, distante d’au moins quelques centaines de kilomètres des trois modestes lieux où vit ma famille; là, j’aime descendre dans un motel banal et quelque peu déprimant en ayant l’agréable conviction que je ne connaitrais pas âme qui vive dans l’annuaire téléphonique local. Et que mon propre téléphone ne sonnera pas, sinon en cas de malheur, car mon épouse sait très bien pourquoi j’affectionne ces chambres anonymes. Là, je me dépouille de mes systèmes de survie et il y a de fortes chances pour qu’au bout d’un jour ou deux je découvre l’étiologie de ce qui me tracasse, sans jamais oublier que la vie examinée à la loupe ne mérite pas d’être vécue.”

Une odyssée américaine, au titre français j’avoue plutôt faiblard, supporte parfaitement une seconde lecture. J’ai écouté  la voix de ce même grand conteur capable de nous emmener autant en une simple balade qu’au plus profond des sentiments d’un personnage, et j’étais transporté. Le livre est autant un road-movie décalé et truculent qu’une introspection sensible sur le temps qui fuit, et autres considérations que l’on nous fait partager, avec toujours cette grandeur d’âme et cette subtilité voilée sous un côté rêche et simple. Parmi l’immense, chatoyante œuvre de Jim Harrison, ce texte-ci y figure pour moi à une très bonne place.

“Une odyssée américaine” (The english major – 2008)

Jim Harrison / Editions Flammarion J’ai lu, 2010

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