Tortilla Flat, de John Steinbeck

Photo1940

J’étais ces jours embarqué dans le dernier roman d’un écrivain que j’aime beaucoup, et dont la première publication m’avait laissé la parfaite impression d’un coup de poing dans le ventre; j’en avais été scié et était resté complètement sur le carreau. C’est dire si j’attendais beaucoup de ce nouvel ouvrage, que je me suis empressé d’obtenir. Je l’ai commencé avec la certitude d’y retrouver cette atmosphère sombre et désespérée qui est la patte de l’auteur; j’étais entré dans une sordide histoire familiale, aux personnages tordus et malsains; j’avais la nausée à chaque page. Il faut des livres pour nous secouer, pour nous déstabiliser sinon pour nous remettre en question bien sûr, mais je dois reconnaitre que c’en était trop pour moi et j’ai déclaré forfait. Petite déception; mes goûts ne sont peut-être plus les mêmes, ou cette lecture se proposait au mauvais moment? Il me fallait autre chose pour me changer les idées, quelque chose de plus gai et de pétillant. En abandonnant le livre dans ma bibliothèque, mon regard s’est arrêté sur un petit volume dévoré il y a longtemps, et dont j’avais presque tout oublié. Alors j’ai rouvert le Tortilla Flat de John Steinbeck.

“Voici l’histoire de Danny, des amis de Danny et de la maison de Danny. Voici comment ces trois sont devenus une seule et même chose, car, à Tortilla Flat, lorsqu’on parle de la maison de Danny, il ne s’agit pas d’une vieille construction de bois mal badigeonnée, disparaissant sous un antique rosier de Castille jamais taillé. Non, quand on parle de la maison de Danny, on entend par là une entité dont les composantes étaient des hommes et qui fut source de douceur et de joie, de philanthropie et, pour finir, de peine mystique. Car la maison de Danny n’est pas sans rapport avec la Table ronde, ni les amis de Danny avec ses chevaliers. (…) A Monterey, la vieille cité de la côte de Californie, toutes ces choses sont de notoriété publique; on les répète et on en rajoute parfois. Il est donc préférable que cette geste soit consignée par écrit afin que, dans l’avenir, les érudits ne puissent pas dire, comme ils disent d’Arthur, de Roland ou de Robin des Bois: “Il n’y a pas eu de Danny, pas de groupe des amis de Danny, ni de maison de Danny.”

Ainsi débute donc la chronique des hauts faits aventureux de Danny, Pilon et Pablo, bientôt rejoints par toute une bande de bras cassés, dont Jesus-Maria Corcoran, le Pirate ou encore Big Joe Portagee. Paisanos de Californie laissés pour compte en cette Amérique d’après la Première Guerre mondiale, ils vivent en errance de rapine et d’astuce à Tortilla Flat, quartier délabré de Monterey. Mais la roue tourne lorsque Danny hérite, à la mort du viejo, de deux maisonnettes; laissons la première brûler en une nuit de débauche, et tous les amis s’installent dans la petite baraque insalubre restante. Il faudra maintenant alimenter le foyer, trouver de la nourriture pour le groupe, et surtout ramener de ces précieux gallons de vin, mais il n’est pas question de travailler, si tant est qu’il y ait encore du travail à proposer en ce pays ravagé par la Dépression. Qu’importe! La voisine possède des poules, on les “empruntera”. Il faudra quelques pièces d’argent pour étancher un peu la soif immense, ce n’est pas si compliqué pour ces rusés, qui ont le cœur sur la main tandis que l’autre main s’est glissée dans la poche d’un quidam.  Au fur et à mesure de l’avancée de cette narration rédigée comme des mémoires héroïques, nous découvrons la faune bigarrée du quartier, au travers des petites histoires de Danny et de ses amis. Entre bagarres avec l’épicier, séjours en prison, et amourettes avec les douces du quartier, c’est un monde coloré, agité et drôle qui se propose à nous. Au détour de quelques manigances et de beaucoup de beuveries, nous apprenons aussi que la meilleure façon de séduire la belle Sweets Ramirez est de lui offrir un aspirateur… Même si sa maison n’est pas équipée de l’électricité.

“Mais leur envie était sans pouvoir contre cet aspirateur. Grâce à lui, Sweets monta du coup jusqu’au sommet de l’échelle sociale de Tortilla Flat. Les personnes qui avaient oublié son nom parlaient d’elle comme de “La dame à l’aspirateur”. Quand ses ennemies passaient devant la maison, il arrivait fréquemment qu’elles vissent Sweets poussant son aspirateur de long en large dans sa maison, tandis qu’un bourdonnement sonore s’échappait de sa gorge. Chaque jour, après avoir balayé, elle passait encore l’aspirateur dans toute la maison; bien sûr, c’eût été encore mieux avec le courant électrique, mais elle avait la sagesse de se dire qu’on ne peut tout avoir.” 

Ce roman humoristique a été publié en 1935, soit une année avant Des souris et des hommes, et quatre ans avant Les raisins de la colère. Si l’on retrouve le décor de la Grande Dépression cher à Steinbeck, le ton y est très différent. Ici la fatalité de la misère est conjurée par une sorte d’hédonisme, et de joie de vivre pour la plupart du temps. Les personnages, si filous, voire mesquins soient-ils, sont toujours rachetés par la sympathie qu’ils inspirent. La toile de fond est sombre, et même désespérée, mais le quotidien est une aventure en soi et il est rendu gai par les actions comiques des protagonistes, même si la fin amène une triste touche amère à l’histoire. Il y a un côté Roman de Renart dans ce livre je trouve, avec cette geste transcrite pour nous des petites arnaques de la bande sur les dupés arrosés. J’ai passé un très bon moment avec ce bouquin, effectivement j’avais presque tout oublié. Je me suis retrouvé dans le train à rire tout seul comme un bobet en redécouvrant certains passages. Pour retrouver cette ambiance, il faut que je relise Rue de la sardine et Tendre jeudi du même auteur. En reposant le Tortilla dans la bibliothèque, je me suis donc arrêté sur le Rue de la sardine; je l’ai pris, et glissé dans mon sac. Je le garde au chaud pour me remettre d’une prochaine mauvaise lecture, en étant sûr d’être bien accueilli sous ce soleil cognant de Californie.

“Tortilla Flat” (Tortilla Flat – 1935)

John Steinbeck / Editions Gallimard Folio, 2007

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