Demande à la poussière, de John Fante

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“Un soir, je suis assis sur le lit dans ma chambre d’hôtel sur Bunker Hill, en plein cœur de Los Angeles. C’est un soir important dans ma vie, parce qu’il faut que je prenne une décision pour l’hôtel. Ou bien je paie ce que je dois ou bien je débarrasse le plancher. C’est ce que dit la note, la note que la taulière a glissé sous ma porte. Gros problème, ça, qui mérite la plus haute attention. Je le résous en éteignant la lumière et en allant me coucher.”

En ce temps là j’étais en mon adolescence, j’avais à peine seize ans et je dévorais les Bukowski; je n’y connaissais rien en les livres, en la vie, et je n’en connais bien sûr toujours rien, j’ai peut-être été confronté au fil des lectures à des questions nouvelles et étoffé de quelques nuances cet arc-en-ciel qui est le spectre de notre palette de sentiments. Bref, j’étais en compagnie du Buke et j’explorais les bas-fonds de ce qu’était l’esquisse du Los Angeles de mon imaginaire, parcourant l’écriture de l’intime mis à nu, du sordide et de la misère, et des touches de lumières et d’espoir, sans lendemain, en la ville monstre et dévorante, au son des Doors et des balbutiements de mon ouverture au jazz west coast pour les matins de gueule de bois. Souvent un nom apparaissait qui renvoyait comme à une dette, Fante, John Fante. Alors j’ai fait ce même chemin que décrit Bukowski et je suis allé en bibliothèque emprunter Demande à la poussière.

Ask the dust. J’étais cet adolescent fébrile et renfermé, s’ennuyant, avide de mondes inconnus. J’ai ouvert le livre et suis tombé sur cette introduction dans la chambre d’hôtel; j’écoutais Arturo Bandini parler vite et il fallait s’empresser de sortir de la chambre étouffante pour retrouver les rues du L.A. de 1939 encore plus chaudes du soleil de Californie, marcher et marcher encore dans la ville tentaculaire, mais ce qui véritablement brûlait au ventre était la volonté inébranlable d’Arturo d’écrire et d’être publié. Nous avons erré sur le strip et les rues alentours, et dans les bibliothèques, contemplant les rangées B de l’espace littérature en rêvant d’y voir Bandini, ce jeune italo-américain débarqué de Boulder, Colorado jusqu’au pays des merveilles et des mirages. Sans le sou, la vie se savoure au jour le jour, il faut parfois fuir d’un hôtel à la chambre impayée, prendre ses jambes à son cou. Un jour seul un café remplira l’estomac, mais ce n’est pas de nourriture dont on est avide. Et la serveuse mexicaine Camilla, perdue elle aussi ici bas, sera peut-être une balise à notre dérive en haute mer. Seule la nouvelle “Le petit chien qui riait” a été jusqu’alors publiée, il faut poursuivre le travail et retrouver une chambre et la machine à écrire pour déverser ce plein d’énergie, et faire sortir ce nouveau livre qui est un témoignage de la vitalité de la jeunesse. De l’humour, des sentences acerbes du personnage principal, un rythme débridé et des portraits de caractères sans fioritures, mais avec toujours de la tendresse et de la bonté pour les petites gens, et le décor extraordinaire du Los Angeles de la fin des années 30, en l’an du grand tremblement de terre, déjà fruit pourri derrière le vernis glamour, un ton simple et fluide ont fait de ce roman un classique moderne de la littérature américaine, et l’une de mes lectures sacrées de jeunesse.

J’ai poursuivi avec tous les Fante où le personnage d’Arturo Bandini réapparait régulièrement, alter ego irrésistible de l’auteur. Après l’intégrale de Bukowski je retrouvais cette atmosphère largement autobiographique d’écrivains dans la dèche en les grandes villes; il y a cependant un humour, une légèreté de ton plus prégnants et une vitesse d’exécution de l’histoire plus évidente chez l’ainé Fante. Celui-ci m’a aussi ouvert à Henry Miller et son Tropique du cancer, dont la parution quelques années avant Demande à la poussière laisse deviner des traces plus lointaines de filiation, jusqu’au Voyage au bout de la nuit de Céline. Avec les écrits de son fils Dan Fante, lui-même influencé aussi par Hubert Selby Junior, ou à la lecture du Tortilla flat de Steinbeck, c’est toute une constellation d’auteurs en un ciel inconnu que m’a fait entrevoir ce livre. Mon humble bibliothèque s’est beaucoup construite autour de Ask the dust, et en mon monde intérieur d’adolescent volontairement incompris et poseur j’ai beaucoup pensé à Arturo Bandini, un archétype de l’artiste fougueux, que l’on rencontre parfois et que l’on n’oublie pas; moi aussi je voulais la grande ville, la vie sans conditions; je crois que je désirais plutôt quelque chose et quelque part qui n’existe plus ou n’a jamais existé, enfin je rêvais et j’étais plein d’envies, c’était cela qui a grandi en moi et c’est ce qui compte. A l’image de tous les protagonistes de ses romans, je me suis senti plein de vie, et c’est cette force de vie là qui est sans conditions, et qui depuis est une source où puiser.

Je regarde ma petite bibliothèque. Demande à la poussière s’y trouve avec tous les Fante; quelques étages plus haut les intégrales de Bukowski; beaucoup de romans américains, un peu de littérature déjantée, quelques classiques. Je crois pouvoir dire qu’en tant que modeste lecteur, j’ai moi-même une dette envers ce livre. Et si le souvenir s’en est aujourd’hui atténué, je considère que l’ouvrage m’a fait atteindre une nouvelle étape, c’est en cela un véritable texte initiatique. J’avais une sorte de piste proposée à l’âge où l’on part dans tous les sens, j’avais cette sorte de grand frère bizarre et complètement allumé à qui je pouvais rendre visite et qui me serait toujours fidèle. A moi de lui rendre la pareille aujourd’hui, je vais rouvrir le livre une fois de plus et faire un tour avec Arturo Bandini à Los Angeles.

“Demande à la poussière”

John Fante / Editions 10-18, 2002 (première publication originale 1939)

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