Contrée indienne, de Dorothy M. Johnson

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J’ai vu un zig dans le bus aujourd’hui qui portait l’exact chapeau western que j’aurais voulu; c’était une de ces coiffures d’ordre composite, où l’on retrouve les éléments du bonnet à poil, du chapska, de la casquette de loutre et du bonnet de coton ovoïde et renflée de baleines non, non,  non, sort de ce corps Gustave, c’était un goddamit chapeau de cuir noir auquel ne manquait que la plume; et tant pis si ce n’est pas assorti aux converses et ray-bans. J’en ai eu plusieurs gamin des chapeaux, des simples feutres de carnaval brun cague pour aller avec la moustache noircie au bouchon, et j’avais les guns et ça pétaradait sec dans le quartier, c’était moi le cow-boy, le genre méchant qui balance les flashings dans les boites aux lettres et qui chevauche le bmx sur les pelouses interdites. C’était toujours moi le desperado. J’ai lu les Lucky Luke et les Tuniques, les Blueberry et j’ai vu quelques films; après je suis devenu un peu plus apache, mais toujours un outlaw. Et puis j’ai pris encore un chemin et je suis entré en Contrée indienne.

Onze nouvelles sont proposées dans ce recueil précieux réédité par Gallmeister, qui sont toutes maintenant à l’aune de notre lecture contemporaine devenues des classiques de la culture populaire. Écrites entre les années 1950 et 1980 par Dorothy M. Johnson (1905-1984), auteur peu traduite en francophonie mais reconnue depuis longtemps aux États-Unis où elle est notamment citée comme une inspiratrice de l’Ecole du Montana, les histoires ont inspirées de grands films western tels “L’homme qui tua Liberty Valence”, et ont contribué à l’édification du mythe de l’age d’or de la conquête de l’Ouest. Chaque texte vous rappellera quelque chose. Et pourtant, et c’est paradoxal ici, aucun cliché ne déréalise l’emprise que le texte a sur nous, ceci grâce à  la finesse d’esprit de l’écrivain, couplée à une grande connaissance de l’histoire. Que l’on soit d’un côté où de l’autre de la Frontière, l’on est avec des hommes, on vit et on souffre avec des hommes. Colon , Blackfoot, chacun lutte pour ce qui lui est juste, et si le point de rencontre et de communication est ténu et violent pour les protagonistes, nous même spectateurs traversant la ligne imaginaire ne pouvons prendre part à ce combat perdu d’avance, nous ne sommes qu’observateurs. C’est la force de ce livre de nous présenter l’implacable construction de l’Histoire, à travers ses méandres, sans parti pris. L’écriture est âpre, le monde est dur et la fin est proche. Il faut survivre, se défendre et bâtir son rêve tel un château de cartes élevé dans le vent.

Ma nouvelle préférée est “Flamme sur la plaine”, qui raconte le destin de deux sœurs dont la famille de colons a été massacrée, enlevées puis élevées par une tribu Sioux. Comment elles vont grandir avec des règles et traditions nouvelles, et que restera-t’il de la vie d’avant. Quelques pages suffisent à poser le décor, l’intrigue et les personnages au destin déjà écrit. Ou le texte “La tunique de guerre”, où un homme part dans les territoires indiens à la recherche de son frère disparu depuis longtemps dont on a peut-être retrouvé la trace en la personne d’un vieux guerrier Cheyenne. Je les aime toutes en réalité, chacune m’a emporté au loin et balayé. J’étais avec Dorothy M. Johnson parti sur les terres de mon imaginaire, je n’étais pas un cow-boy ou un indien c’était bien sûr plus compliqué, je n’étais rien et mon nom était personne mais j’étais partout; elle m’a emmené en des lieux qui me semblaient familiers mais que je ne connaissais pas, elle a nourri mes rêves de nouvelles images.

J’attends avec impatience un second livre, “La colline des potences”, annoncé en réédition par Gallmeister en 2014, afin de retrouver cet auteur qui m’était inconnu et que j’admire maintenant. Je vais trouver le film “A man called horse” et poursuivre dans la Contrée indienne. Je suis sorti du bus au mauvais arrêt, j’étais perdu dans mes pensées, alors j’ai dû marcher un peu. Et je me  suis retrouvé devant la vitrine d’une boutique que je ne connaissais pas, et là parmi tous les chapeaux exposés se trouvait un chapeau western en cuir noir. Je suis entré dans la boutique.

“Contrée indienne”

Dorothy M. Johnson / Editions Gallmeister, 2013

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2 comments on “Contrée indienne, de Dorothy M. Johnson

  1. folfaerie says:

    Nous avons un certain nombre de lectures en commun… et une bonne partie du catalogue gallmeister :-)) Je ne peux que vous encourager à vous précipiter sur la Colline des potences, j’avais adoré.

  2. oui il me semble, et j’ai découvert récemment votre excellent blog, que je vais suivre attentivement 🙂 J’admire le travail éditorial de Gallmeister, et je me suis souvent dit que l’on pouvait y aller les yeux fermés avec leur catalogue. J’ai un peu décroché avec leurs dernières parutions, mais c’était certainement une erreur de timing de ma part… J’attendais la réédition prévue de la Colline des potences, je m’y plonge dès que possible!

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